[Critique]
#Culture

“L’amour ne veut pas la durée, il veut l’instant et l’éternité” disait Nietzsche.

David Lowery s’inspire du philosophe pour signer, avec A Ghost Story, un poème métaphysique dont la forme surprenante insiste tout particulièrement sur les notions de durée, d’instant et parfois même d’éternité.

Un homme mort prématurément dans un accident retourne hanter sa maison pour suivre le deuil de sa compagne. La caméra adopte son point de vue, ce qui fait toute l’originalité de cette méditation sur le sens de la vie qui ne manque pas de profondeur malgré son allure fantastique.

De l’élitisme à l’universel

Terrence Malick (la Ligne rouge, The Tree of Life ou Song to Song) est pour le cinéma contemporain le maître incontesté de la forme : ses films traduisent, dans une atmosphère visuelle et sonore particulière d’une grande beauté, la profondeur d’une méditation philosophique que certains taxent de propagande religieuse, alors que d’autres, moins réceptifs, n’y voient que vacuité. Son cinéma, élitiste par nature, exige une grande culture, une attention sans faille, une patience certaine.

David Lowery emprunte à Malick le mystère et le silence. On peut dire sans ironie qu’il économise les mots. Mais du coup il épure en partie le côté savant et rend le fond accessible. Il faudra tout de même que la sérénité du spectateur le permette, car le film compte de nombreux plans-séquences silencieux de plusieurs minutes chacun et d’innombrables non-dits qui mettent à l’épreuve la capacité d’attention du public. L’expérience est difficile.

Un voyage esthétique

Une fois entré dans cet univers visuel, que de surprises ! D’abord il faut souligner l’admirable travail sur le cadre ; tout est mesuré au millimètre, la caméra alterne plans fixes et travellings lents pour surprendre le spectateur par quelques saccades bien orchestrées. Le format 16 mm, que l’on a beaucoup critiqué pour son effet de sur-esthétisation, trouve sa raison d’être dans le drap blanc du fantôme, et ce cadre redoublé contribue à rendre l’ambiance anxiogène.

Le motif de l’étoffe blanche revient d’ailleurs à divers reprises et sous différentes formes, le réalisateur se livrant à une exploration systématique de la texture, des drapés, des nuances qui permet des variations sur les plus légers contrastes visuels.

Si les dialogues sont rares, la partition de Daniel Hart comble les non-dits avec talent et les exprime en musique, ce qui donne une grande importance à l’aspect musical de l’œuvre, l’un des personnages étant compositeur comme le réalisateur lui-même. La musique devient ainsi un élément et une forme de narration.

Enfin les acteurs, bien que très absents physiquement et moralement, sont saisissants. On retiendra le talent d’une Rooney Mara dans un plan-séquence de 3 minutes offrant une superbe transition entre calme contenu et explosion émotionnelle et un Casey Affleck incroyablement expressif sous le drap qui cache son corps et son visage.

L’éternel retour

A Ghost Story est une réflexion sur le sens et l’éphémère de la vie. David Lowery joue avec la temporalité de la narration pour montrer que tout finit par être transformé, absorbé, détruit. Tout est vanité. La notion du temps qui passe est ainsi complètement déconstruite. Traversant les générations, puis revenant au temps de l’intrigue, dont les actions sont répétées plusieurs fois, le fantôme vit dans l’éternel retour. Il habite aussi une dimension différente de l’espace, avec ses propres règles et sans communication possible avec les humains. On est loin du rapport à la réalité de l’Aventure de Mme Muir, dont l’héroïne dialogue sans cesse avec son amant fantôme. Ici, l’histoire d’amour est relancée par le truchement d’un MacGuffin dont l’utilisation astucieuse fera office de modèle pour l’avenir. C’est finalement autour de lui que tout se joue, jusqu’au climax final. La raison d’être du fantôme est l’attachement ; l’amour est presque traité comme une maladie ou une obsession. Finalement, le repos passera par le lâcher prise.

Statut : Conseillé

Sébastien Conrado