[Critique]
#Culture

La violence et le sacré

En 1892, le capitaine de cavalerie Joseph Blocker, ancien héros de guerre devenu gardien de prison, est contraint d’escorter Yellow Hawk, chef de guerre cheyenne mourant, sur ses anciennes terres tribales. Peu après avoir pris la route, ils rencontrent Rosalee Quaid. Seule rescapée du massacre de sa famille par les Comanches, la jeune femme traumatisée se joint à eux dans leur périple.

Surprise parachutée, absent de la plupart des festivals de ce début d’année, affiches sobres, bandes-annonces rares, Hostiles s’est fait discret. Presque invisible après une saison des cérémonies particulièrement sonore. On aurait pu ne pas remarquer l’accumulation de talents réunis dans ce film : à commencer par son casting 4 étoiles.

Cinq ans après les Brasiers de la colère, le réalisateur Scott Cooper retrouve Christian Bale et signe un très grand film, assurément son meilleur.

Purifiés par la souffrance

Plus qu’une expédition périlleuse, il s’agit de suivre un convoi d’hommes au bout du rouleau en proie à des conflits intérieurs. Ennemis de toujours, animés d’une haine réciproque pour un passé reconstitué en dialogues au fil du récit, sont forcés de collaborer, pire, de se protéger mutuellement au péril de leur propre vie. Principes et nécessités imposées par le réel deviennent de terribles antagonistes, générateurs de souffrance pour chacun des personnages devant incessamment faire face à des choix difficiles. Que faire de l’être humain doué de sensibilité qui veut ma mort et celle des miens ? Chacun a de bonnes raisons de haïr l’autre, solides et rationnelles.

La dialectique de la tolérance est ici balayée par la réalité, il n’y a pas de place pour les bons sentiments, seulement pour la survie et la vengeance. Et si la transmutation intérieure des personnages les amène progressivement à comprendre, elle ne les dispense ni ne les absout de violence. Chaque pas est un enterrement symbolique, d’ailleurs figuré par la continuelle mise en scène des personnages creusant des tombes pour leurs camarades.

Lassés par cette routine mortifère, ils se savent condamnés à une destinée violente. Ils y aspirent presque, tant la perspective d’agoniser lentement sur un fauteuil en attendant la mort les terrifie. Hostiles, et par lui tout le genre du western, est la mise en scène de ce que le philosophe et anthropologue français René Girard appelait « le règne de Satan ».

La perpétuation de la violence par l’ensemble des hommes serait due au meurtre originel d’Abel par Caïn dans la Genèse (au sens symbolique).

Seulement cette violence doit prendre pour objet une cible, un bouc émissaire. On ne saurait ici déterminer qui en est le destinataire, ni le responsable tant les lignes de la morale sont emmêlées, fondues. L’absence totale de manichéisme fait plutôt de l’humanité dans son ensemble, sa propre victime. L’inéluctabilité du combat, des massacres, les rend d’autant plus déchirants.

Dans cette spirale autodestructrice, ce paradigme de souffrance, les charniers des Indiens, et leurs prières mystiques semblent communier avec la Terre Mère, leur sanctuaire naturel. Ils tracent peu à peu la route vers l’apaisement des personnages, le retour au calme après une agitation interne si forte qu’elle en vient à s’exprimer physiquement.

« La mort n’épargne personne » est martelé tout le long du film. Comme pour justifier la raison pour laquelle les innocents sont traités comme les autres, sans se voir accorder aucune victoire. Au Far West, le faible ne peut survivre, seul le courage sauve. C’est tout le sens de la présence récurrente du texte de César (La Guerre des Gaules), lu par Blocker et transmis finalement au petit Indien comme le secret de ce courage mais aussi le germe de cette violence.

Christian Bale dans Hostiles

Périple intertextuel

À l’image des derniers films de Tarantino, on retrouve un univers hyper référencé qui prend toute sa dimension si on suit la trace des indices disposés par le réalisateur.

Christian Bale, grand habitué des rôles de leader stoïque, nous livre l’une de ses plus belles prestations, paradoxalement l’une de ses plus sobres et plus émotionnelles. À ses côtés on retrouve Q’orianka Kilcher, et Wes Studi, qui ont déjà travaillé avec lui dans le Nouveau Monde de Terrence Malick, une œuvre majeure à l’heure de parler d’intersubjectivité culturelle.

Rosamund Pyke, renommée Rosalie pour l’occasion, incarne à merveille cette fleur fragile et meurtrie qui à mesure qu’elle se rassure et s’épanouit, se trouve des ressources cachées : la force et le courage.

Surprises au casting : Ben Foster, parfaitement inquiétant et Thimothée Chalamet, parfaitement anecdotique.

Le chef opérateur Masanobu Takayanagi lit sur les visages de tous ces personnages leur solitude spirituelle dans une nature sauvage, filmée en plans larges époustouflants de beauté qui rappellent les peintures de Frederic Remington ; la photographie restitue ainsi le Far West dans ce qu’il avait de plus aride, mais aussi de plus magique. Max Richter signe une bande originale dans les tons de ses compositions récentes, accentue les notes maintenues, progressivement tombantes comme pour figurer un lent suicide. Quant au réalisateur, Scott Cooper, on sait qu’il s’inspire de la Flèche brisée de Delmer Daves ou de la Prisonnière du désert de John Ford, qui tous deux fantasment sur une forme de paix entre cow-boys et Indiens.

Mais il a su faire d’Hostiles une œuvre nuancée et magnifique, importante à une époque où la tendance est de voir les choses avec un manichéisme outrancier.

Statut : Conseillé

Sébastien Conrado