[Analyse]
#Culture

Arguments spirituels contre logique utilitariste


Pour quelles « raisons » faut-il protéger la nature ?
La nature a-t-elle une valeur ? Si oui, laquelle ? et comment la (ou les) définir ?
Y a-t-il un « quelque chose de plus » dans la nature qui nous oblige, moralement, à la respecter indépendamment des bénéfices que l’on en tire ?


Ces questions encore essentielles aujourd’hui ne sont pas nouvelles. Une histoire truculente permet même de montrer toute son importance et aussi son actualité. Je propose ici d’en retracer les contours.

La scène du débat est aux Etats-Unis. Et il y a une explication à cela. Pour un Américain, la question de la place de l’Homme dans la nature et ses différents usages est une question morale car elle coïncide avec l’histoire même de l’identité américaine. Les premières mesures de protection font leur entrée avec la création du parc national du Yellowstone en 1872.

Parc du Yellowstone : premier parc américain

Deux hommes joueront les rôles de chefs de file d’une réflexion éthique sur la nature et sa protection. L’un pense que la nature doit être protégée pour elle-même, l’autre pense que la nature doit être protégée pour ce que l’humain peut en faire.

Le premier, est John Muir. Il apparaît comme le grand défenseur des premières mesures de protection. Son approche est celle de l’engagement, du militant, en quête de moyens concrets pour protéger la nature sauvage, ou « wilderness », menacée de destruction. Muir aura un héritage important. Il fonde par exemple le Sierra Club en 1882, première Organisation Non Gouvernementale (ONG) de protection de la nature pour aider la protection de la Sierra Nevada et dont le slogan est depuis « Explorer, contempler et protéger la planète ». Muir perpétue une vision sacrée de la nature. La justification éthique n’est clairement pas à chercher selon lui dans ce que la nature nous apporte, mais dans ce qu’elle est.

Le forestier Gifford Pinchot, en revanche, restera dans l’histoire comme l’initiateur et le défenseur d’une gestion rationnelle de la nature, perçue comme une réserve de ressources à exploiter convenablement. Pour Pinchot, la protection de la nature se justifie par rapport aux bénéfices sociaux que cette protection assure.

Il pourrait s’agir de deux positions anodines… Eh bien non, ces deux visions, celle de Muir et celle de Pinchot, vont s’affronter ouvertement.

Pinchot et Muir sont d’abord amis en 1896. Mais cette amitié ne dure pas. Dès 1897, Pinchot et Muir se séparent dans un conflit ouvert marqué par la divergence de leurs positions. Les deux hommes débattent avec force dans des magazines populaires.

Le débat entre les deux hommes se cristallise d’abord à propos du bien fondé de laisser pâturer des moutons dans les réserves américaines. Pour Pinchot, c’est une bonne mesure de gestion. Pour Muir c’est une intrusion insupportable.

Les conversationnistes dans le sillage de Pinchot seront taxés d’anthropocentrisme au seul nom du progrès, là où les adeptes de Muir seront les protecteurs d’une valeur intrinsèque et les promoteurs du respect de la nature. Les deux mouvements se développent en parallèle, représentant deux côtés de la protection de la nature.

L’affrontement des deux hommes, et donc, des deux positions n’est pas encore terminé. Il atteindra son apogée sur la question de la construction du barrage de la vallée de Hetch Hetchy dans le parc national du Yosemite qui devait alimenter en eau la ville de San Francisco.

Une fois de plus, pour Pinchot, le barrage est justifié car il satisfait nettement plus de gens en tant que générateur de bénéfices. Pour Muir, le bénéfice des gens ne peut constituer une justification et il propose des mesures très concrètes d’évitement, pour protéger la vallée coûte que coûte au motif de sa beauté. Le président Théodore Roosevelt lui-même se trouve coincé. Politiquement, le barrage s’impose mais Roosvelt, ami de Muir et sensible à ses arguments, peine à admettre sa construction.

La controverse devient nationale, la presse populaire critique massivement le projet. Pour Muir, être en faveur du barrage ne peut correspondre qu’à l’expression d’une logique capitaliste prédatrice et injustifiable. Mais malgré son soutien de la presse, les arguments spirituels de Muir perdent devant la force de persuasion politique du rationalisme de Pinchot. Les arguments de Pinchot, froids, scientifiques, allient progrès technique, gain de temps, attraction touristique et création d’emplois.

La construction du barrage est votée au grand désespoir de Muir. Cette histoire est paradigmatique d’une tension essentielle encore actuelle. On aurait cependant tort de voir dans la construction de ce barrage la victoire des positions utilitaristes, la fin du respect de la nature pour elle-même.

Le débat a fait de Muir une icône, à la tête d’un mouvement croissant, aboutissant au Wilderness Act de 1964, qui reprend largement la conception de Muir. Il s’agit de préserver les espaces indépendamment de l’Homme conçu comme un visiteur. Et nombreux sont les défenseurs de la protection de la nature qui se reconnaissent dans les positions de Muir, ou du moins qui rejettent celles de Pinchot comme justification ultime. La recherche d’une véritable éthique de la nature n’est pas terminée.

Ironie du sort : le barrage lui-même a été remis en question par un référendum d’initiative populaire en 2012. Le projet de restauration de la vallée de Hetch Hetchy a toutefois été rejeté à près de 77%. Le barrage fournit en effet les 2,6 millions d’habitants de la baie de San Francisco en eau et en électricité.

On le devine, la tension, le conflit « Muir-Pichot » se maintient car ces positions ont leurs faiblesses et leurs forces. Protéger la nature pour ses seuls bénéfices, c’est être froid, calculateur, négociateur. Mais c’est adopter la logique utilitariste qui s’adresse « au plus grand nombre », très efficace politiquement.

Protéger la nature pour des raisons esthétiques, intrinsèques, c’est souvent s’éloigner d’une réalité sociale et économique trop élitiste. Mais c’est aussi viser un horizon ambitieux, louable, et c’est mettre le doigt sur ce qui nous éloigne d’une réelle cohabitation avec le monde vivant indépendamment des bénéfices immédiats de notre seule espèce. C’est appeler à une trêve dans l’arrogance et l’étroitesse de cœur et d’esprit promulguée par une vision strictement instrumentale de la nature.

Le débat demeure, donc, et c’est une bonne chose. Car il semble que pour une fois, le consensus, le « juste milieu » court le danger de gommer des positions fortes, qui sont, dès l’origine, des questions de valeurs et de choix idéologiques importants qui doivent être reconnus comme tels.

Vincent Devictor