[Interview]
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Frédérique Pichard : les dauphins lisent en nous

Frédérique Pichard est fondatrice et directrice de l’Institut Dony. Marquée par sa première rencontre avec un dauphin, vécue comme un « choc émotionnel », elle prône des interactions dans le respect de l’animal sauvage.

L’institut Dony, du nom d’un dauphin observé pendant deux ans, est une association créée en 2006, dont l’intention est d’observer et protéger les dauphins dits ambassadeurs. Ce terme scientifique désigne les dauphins solitaires qui vont à la rencontre des humains en se rapprochant des côtes, en particulier des ports et des marinas. Ce phénomène surprenant chez des animaux grégaires interpelle les chercheurs et les passionnés. Aux yeux de Frédérique Pichard, également naturopathe et relaxologue les dauphins sont de grands psychologues capables de percevoir la personnalité parfois tourmentée de ceux qui les approchent.

Comment s’exprime cette faculté de comprendre la psyché humaine chez les dauphins ?

Avant d’être naturopathe, j’étais accompagnatrice de voyage. Parmi les gens que j’emmenais, il y avait parfois des dirigeants de société avec leur personnel ou des clients. Je me souviens d’un directeur d’entreprise très exigeant et assez maladroit dans sa façon de demander des choses à ses collaborateurs. Lors de sa mise à l’eau avec les mammifères marins, aucun dauphin ne voulait s’approcher de lui malgré les coups de sifflet à leur attention, alors même qu’ils venaient tout de suite avec les autres participants… Face à l’exigence et à l’impatience de ce monsieur, les dauphins montraient que tout le monde ne lui obéissait pas au doigt et à l’œil.

Les dauphins ont une capacité de voir en nous et nous font travailler ce sur quoi nous devons travailler. Des études ont en effet montré qu’ils ont une capacité d’empathie extraordinaire, notamment les travaux de Joan Ocean (Dolphin Connection).

Ils vont ainsi plus facilement vers les personnes plus fragilisées. J’organise des voyages aux Açores, pendant lesquels les participants peuvent rencontrer des dauphins en milieu sauvage. J’ai constaté que les dauphins insistaient plus sur les personnes plus fragiles ayant davantage besoin de reconnaissance. Evidemment, c’est très subtil, c’est une question de secondes, mais cela montre leur capacité à lire dans chaque âme qu’ils rencontrent, leur faculté de comprendre ce dont la personne a besoin pour son évolution, même avec des groupes.

Dès lors, en quoi consiste le « pouvoir thérapeutique » des dauphins ?

On ne nous apprend pas, dans notre monde occidental, cette confiance dans l’interdépendance. Nous vivons dans une société qui nous donne l’illusion que l’indépendance à tout prix est la clef du bonheur. S’il est en effet important de compter sur soi, les idées ainsi véhiculées peuvent nous couper des autres et nous isoler. C’est complètement différent dans l’univers des dauphins, qui vivent dans un espace de fluidité : la mer, où beaucoup de choses communiquent. Ces cétacés ont un sens de l’altérité et une intelligence émotionnelle impressionnante. Aux Açores, il m’arrive d’observer des groupes de 400 à 600 individus nageant en osmose, leurs ailerons fendant la surface en même temps. Le spectacle de cette mer de dauphins dégage une impression d’harmonie et de joie.

Dès la naissance, la notion de séparation est présente chez l’Homme, déconnecté de la conscience du tout et de l’unité. Cette coupure crée de la souffrance. Preuve en est, dans notre société axée sur le matériel, il est fréquent de voir des gens vivant dans un grand confort ressentir un manque. La première clef que les dauphins nous offrent est ce retour à l’unité. On éprouve un sentiment de plénitude auprès des dauphins.

Que l’on ait un problème avec l’eau à régler, un problème psychologique en lien avec sa mère, ou une souffrance due à la solitude (comme le fait de ne pas avoir d’enfant), renouer une relation de sincérité avec la mer, et à travers elle ressentir le liquide amniotique dans lequel nous avons passé neuf mois, peut nous aider. Nous avons en effet en commun avec les dauphins ce rapport au milieu liquide, dans lequel ils évoluent en permanence et où nous avons vécu quelques mois. C’est comme une réminiscence. Les dauphins ont été ma propre guérison : il me manquait quelque chose et ce manque s’est dissous en me reconnectant à cette mémoire qui je pense est inscrite dans nos cellules.

L’éducation des humains les conditionnent sur beaucoup de choses. Les dauphins nous permettent alors de retrouver notre enfant intérieur, dont on s’est éloigné en grandissant. En présence des dauphins, nous sommes plus spontanés, plus nous-mêmes ; on parle à l’autre avec son cœur. D’ailleurs, les dauphins vont plus facilement vers les enfants que les adultes, car ils aiment leur énergie, leur spontanéité, leur joie… Leur côté guérisseur tient à ce don qu’ils ont de nous ramener à la joie, alors même que l’on tend à devenir sérieux en devenant adultes. Ils nous éloignent du poids des contraintes matérielles et sociales.

Pour les enfants autistes, là où toutes sortes de thérapies ont échoué, une rencontre avec les dauphins déclenche quelque chose. Je l’ai vécu avec un enfant qui ne communiquait plus depuis une semaine : il s’est soudain ouvert en la présence des dauphins. Les enfants autistes sont très sensibles. Pour se protéger de cette sensibilité dans un monde hostile, ils se ferment. Avec les dauphins, quelque chose de magique se produit : ils arrivent à toucher le cœur des gens, même les plus fermés.

En outre, ces cétacées émettent des ondes alpha, qui ont un fort pouvoir tranquillisant et inspirent la sérénité (pour notre part, nous émettons ces ondes en état d’endormissement seulement). Le neurologue John Lilly, passionné par le monde des dauphins, a mené de nombreuses recherches (dont les méthodes furent parfois controversées : test avec du LSD, dauphins sortis des bassins…), qui ont montré qu’ils étaient en permanence en état alpha. Un autre neurologue, Horace Dobbs, a mené « l’opération tournesol » (operation sunflower), lors de laquelle il a rencontré beaucoup de dauphins ambassadeurs. Il a mené des tests en clinique en faisant écouter des sons de dauphins et de baleines à des patients dépressifs : peu à peu, ils avaient moins besoin d’antidépresseurs !

Il faut toutefois se méfier des projections que nous faisons sur les dauphins. Leur don est de réveiller quelque chose en nous, mais c’est à nous de faire la moitié du travail. On ne peut pas réellement parler de « dauphins guérisseurs ». A cet égard, pour ceux qui ne peuvent s’offrir un voyage à la rencontre des dauphins, la méditation peut permettre de contracter l’état de tranquillité provoqué par les ondes alpha. En effet, dès que le mental est en sommeil, l’hémisphère droit (celui du ressenti et des émotions) se met en fonction et nos ondes cérébrales se ralentissent ; nous retrouvons un état de calme et de paix.

Le fait de nager avec les dauphins s’est démocratisé dans la plupart des lieux où ces animaux sont présents. Néanmoins, cette activité ne présente-t-elle pas un risque pour ces mammifères marins ?

C’est dommageable à partir du moment où il y a trop de bateaux dans un espace restreint. En Egypte, les animaux marins pâtissent des trop nombreuses embarcations et des nuisances sonores qu’elles provoquent. Certaines personnes se rendent dans les baies où les dauphins se reposent, ce qui est irrespectueux pour l’animal.

Lors de mes sorties aux Açores, nous essayons d’être peu nombreux (les mises à l’eau se font deux par deux). Nous nous immergeons avec cinq espèces, dont les dauphins tachetés, très interactifs, et les dauphins de Risso (reconnaissables à leurs cicatrices), très territoriaux (les bagarres entre mâles sont fréquentes).

En soi, le fait de nager avec eux n’est pas dangereux pour les dauphins. Les cétacés sont contents de rencontrer des gens si cela se fait dans une approche respectueuse. Dans le cas contraire, ils ne viendraient pas vers nous. En revanche, s’ils chassent ou se reposent, on doit se contenter de les observer et ne pas insister. Quand la nécessité première de la survie est remplie, ils sont propices au jeu. Mais nous ne devons pas nous imposer. Le fait de payer pour les voir ne signifie pas qu’ils sont obligés de venir et de nous distraire.

Ce qui m’inquiète, c’est que les dauphins étaient plus joueurs avant, même en France. Ils subissent l’impact des activités humaines, en particulier la surpêche et le nombre croissant de gros bateaux polluants. De ce fait, ils sont plus occupés à chasser qu’avant car la nourriture se fait plus rare.

Une nouvelle mode émerge : accoucher au milieu des dauphins. Peut-on faire confiance à ces animaux sauvages dans un moment où l’on est si vulnérable ?

Je n’ai pas peur des dauphins, qui sont tout à fait capables de repérer, grâce à leur sonar, où en est l’enfant, se figurant de véritables échographies internes. Ils savent très bien comment faire pour aider le bébé à venir au monde puis à regagner la surface (en témoignent des vidéos d’accouchement parmi les dauphins) ; il n’y a pas de meilleures marraines pour accoucher ! D’ailleurs, pendant les mises à l’eau, lorsqu’il y a une femme enceinte dans un groupe, elle concentre toute l’attention des dauphins.

Le médecin russe Igor Charkovsky a travaillé sur les accouchements avec des dauphins dès les années 1970. Son souhait était d’éviter les naissances brutales. Tout est très médicalisé aujourd’hui, très mécanique. Il y a certes moins d’accident, mais on a presque l’impression d’être malade en arrivant à la clinique… Aux yeux d’Igor Charkovsky, la naissance est l’un des moments les plus choquants de la vie d’un Homme. Il pense que si les naissances étaient plus douces, l’humanité serait moins traumatisée. En effet, beaucoup de nos peurs inconscientes sont inscrites dans le cortex cérébral dans la toute petite enfance. Pour Igor, le choc de l’apesanteur est un choc pour le cerveau. Un passage du liquide amiotique vers un autre milieu liquide serait moins traumatisant. Il a assisté à près de 20 000 naissances dans l’eau. Selon lui, les enfants nés parmi les dauphins (qu’il appelle « homodelphinus ») auraient en moyenne un QI plus élevé.

La naissance est un moment particulier et difficile. De plus en plus de cliniques proposent des préparations de naissances dans de petites baignoires d’eau, mais l’accouchement se déroulera hors de l’eau. Des stages de relaxation pour femmes enceintes permettent également des préparations sous l’eau. Les jeunes mères écoutent le son des mammifères marins, ce que je recommande vivement. En effet, si les vibrations émises par les dauphins nous relaxent, les bébés réagissent aussi à ces fréquences apaisantes qui passent à travers les tissus.

L’eau de mer est un anti-inflammatoire naturel, qui soulage les douleurs des contractions. Le corps est plus détendu et le bébé naît plus facilement. Toutefois, donner naissance au milieu des dauphins nécessite à la fois d’être à l’aise dans l’eau et d’être accompagnée de personnes compétentes formées pour cela. En outre, cela engendre des coûts financiers importants : il faut se déplacer dans les lieux où de telles naissances sont possibles (Mexique, Bahamas, Hawaï…).

De plus, pour le moment, les lieux existants concernent l’accompagnement de naissances assistées par les dauphins en captivité. L’idéal serait la création d’une clinique en bord de mer avec des médecins et sages-femmes formés à cette connaissance médicale, avec tous les équipements terrestres permettant le choix de vivre ces naissances si on le souhaite en présence des dauphins ou bien à l’intérieur en clinique. Les dauphins pourraient venir en conscience assister les naissances et rester libres de repartir au large sans être enfermés. J’ai toujours eu ce rêve et j’ai le sentiment que ce lieu existera dans un futur. J’ai rencontré, il y a des années, un médecin espagnol qui songeait à ce grand projet.

Toutefois, même si les marraines dauphines sont de véritables scanners de la matière, nous sommes humains, et il y a aussi de très belles personnes humaines qui savent accompagner la naissance de façon merveilleuse et responsable, tout en alliant la dimension sacrée de la naissance. Un très beau film a été fait à ce sujet, je vous invite à le regarder : Le premier cri, de Gilles de Maistre. Patrice Van Eersel a aussi écrit un très beau livre, Mettre au monde, sur ce magnifique thème.

Propos recueillis par Alexandra Nicolas