[Analyse]
#Culture

Tout dépend.

S’il reste ne serait-ce que quelques individus, c’est non seulement possible, mais ce fut le destin de quelques espèces emblématiques.


Qu’est-ce que la désextinction ?
Peut-on faire renaître une espèce disparue grâce à son ADN ?


L’oryx d’Arabie est une espèce d’antilope originaire de la péninsule arabique. La population sauvage est décimée au cours du XXe siècle jusqu’au dernier individu, tué en 1972. En somme,  l’espèce sauvage peut dès lors être considérée comme éteinte.

Les seuls individus restants composent alors un troupeau maintenu en captivité dans un zoo américain. Un projet de reproduction de l’espèce en vue de sa réintroduction dans la nature est initié. Le projet est suffisamment efficace pour permettre la réintroduction de l’espèce dans de nombreuses réserves du Moyen-Orient.

La population sauvage compterait plus de 1 000 individus aujourd’hui. Le braconnage reprenant sur certains sites, et l’habitat naturel de l’espèce étant toujours sous pression, l’avenir de l’espèce sur le terrain n’est pas garanti. Mais la population captive (7 000 individus dont certains maintenus en France au zoo de Thoiry ou de Montpellier) dépasse encore largement la population sauvage. Dès lors, la question de l’origine géographique et de la diversité génétique des individus relâchés se pose et fait l’objet d’un suivi organisé. Le statut de l’espèce est tour à tour passé par toutes les phases. Éteinte dans la nature, l’oryx est aujourd’hui seulement considéré comme « vulnérable ».

L’espèce est, en quelque sorte ressuscitée.

Mais peut-on ressusciter une espèce « pour de vrai » ? Alors qu’aucun individu n’est vivant, même en captivité ?

C’est la proposition de certains chercheurs qui plaident en faveur de projets de « désextinction ». Il s’agit pour ce courant de voir en l’espèce humaine non pas seulement la cause de l’érosion de diversité biologique mais la solution, grâce à la biologie de synthèse, de sa « désextinction ».

Le pigeon migrateur est un exemple phare d’une telle entreprise. Sa disparition a marqué beaucoup de naturalistes. Cette espèce était l’un des oiseaux les plus abondants aux États-Unis, causant des dommages agricoles, et fut massivement chassé. Le dernier individu s’éteint en captivité en 1914. Or nous avons des spécimens en bon état conservés dans les musées, donc son ADN. Avec un séquençage intégral de cet ADN certains chercheurs proposent de l’hybrider avec de l’ADN de l’espèce la plus proche, le pigeon à queue barrée.

A partir de cette hybridation, l’idée serait de remplacer les allèles les plus significatifs de l’espèce encore vivante avec ceux de l’espèce éteinte. En réunissant les meilleurs scientifiques et les meilleures technologies, ce remplacement pourrait conduire techniquement à faire de tels hybrides. Selon les chercheurs à l’initiative de tels projets, on peut considérer qu’après tout, le génome d’espèces éteintes n’est souvent que re-distribué dans des espèces encore vivantes.

Ainsi des tentatives de reconstruire l’auroch, l’espèce ancestrale des vaches d’aujourd’hui,  ont été proposées dès 1950. Des espèces « plus proches » génétiquement de l’espèce ancestrale ont été sélectionnées par croisements répétés avec succès. Nous n’avons toujours pas reconstitué un auroch, mais presque.

Le motif de tels projets de reconstruction du vivant est de recréer des espèces éteintes pour palier notre impact.

Le clonage du dernier individu du bouquetin d’Espagne, dont le génome a été combiné dans un ovule de chèvre a donné lieu à un embryon (mort dix minutes après sa naissance). Ce type de manipulation est considéré par certains auteurs comme le premier exemple de désextinction.

Pour s’affranchir des problèmes d’hybridation des projets de redirection de cellules somatiques en cellules sexuelles devraient aussi voir le jour. Le pigeon voyageur pourrait ainsi être pondu par une poule !

Ce genre d’opération ne dépasse pas encore les obstacles répétés du clonage animal qui n’a rien de nouveau. Les embryons issus de ces opérations très coûteuses sont généralement non-viables et obtenus après de multiples échecs. Les anecdotes de « réussites » lorsqu’une fécondation ou un clonage a bien lieu fascinent assez pour faire passer en second plan le fait qu’il s’agit d’évènements extrêmement rares et hasardeux.

Ces approches affichent un réductionnisme à toutes les étapes : le gène est conçu comme une simple molécule, l’organisme comme une somme de gènes, et la population ou l’espèce comme une somme d’individus.

Faire pondre un œuf ou accoucher un embryon viable est une chose, mais que signifie reproduire « l’écologie de l’espèce », le tissu d’interactions qui impliquait cette espèce ? La dés-extinction est une tentative largement fantasmée de maîtrise et de contrôle de l’existence-même des espèces, et non tant une avancée vers la protection de la nature.

A la question pourquoi faire ? Les biologistes impliqués dans de tels projets insistent d’ailleurs sur cette simple idée qu’il faut le faire parce qu’on peut le faire.

Mais aussi parce que parler de dés-extinction est une façon d’alléger un peu le fardeau du souci environnemental qui nous angoisse. C’est un bon moyen d’annoncer des bonnes nouvelles. Soit. Mais cette approche démiurgique de la conservation ne fait en somme que rejouer une tendance ancienne : le recours à la technique et à la promesse de son génie pour nous sortir d’un mauvais pas. On peut toutefois noter qu’étrangement cette pratique a quelque chose qui bouscule l’entendement lorsqu’il s’agit d’espèces, alors que la prétention de restaurer ou de recréer des écosystèmes entiers choque moins.

La crise écologique a favorisé des nouveaux récits au carrefour entre science, technologie et informatique appliquées spécifiquement à la conservation de la biodiversité. La désextinction est un des multiples chapitre de ce récit.

Vincent Devictor
Chargé de recherche au CNRS en écologie et biologie de la conservation
www.scilogs.fr/ecoblog/author/devictor