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Le conflit israélo-palestinien - Partie II

La reconnaissance officielle de Jérusalem comme capitale d’Israël par l’Administration Trump marque un tournant majeur dans l’Histoire du Moyen-Orient. Une occasion de revenir sur les quatre événements clefs qui ont mené à la création d’Israël et dont c’est l’anniversaire cette année. Deuxième partie.


A quand remonte l’hostilité réciproque entre les Arabes et les juifs ?


Accéder aux autres parties :

I – 1897 : l’émergence du Foyer National Juif 

III – 1947 : la concrétisation du rêve sioniste

IV – 1967 : le début d’une guerre sans fin

V – 2017, Jérusalem : l’effet Trump

Les trois engagements contradictoires des Anglais

28 juillet 1914 : la guerre éclate en Europe. Quatre jours plus tard, le Grand vizir Saïd Halim Pacha signe le traité d’alliance militaire germano-turc avec Guillaume II. De leur côté, alliés des Russes, Anglais et Français comptent bien tirer profit de la Grande Guerre pour achever « l’homme malade de l’Europe »¹. À cet égard, la bataille des Dardanelles sera l’une des plus meurtrières du conflit, avec 150 000 morts au sein de l’Entente contre 250 000 dans les rangs turcs et allemands. Afin de prendre l’avantage sur l’ennemi, les Britanniques décident de se rapprocher des Arabes, opprimés par les Ottomans depuis quatre cents ans.

Suite à ses premiers contacts avec les autorités anglaises, le chérif Husayn (descendant du Prophète et gardien officiel de La Mecque depuis 1893) envoie une première lettre au lieutenant-colonel Henry McMahon le 14 juillet 1915. En jeu, une alliance avec l’Angleterre et la création d’un grand royaume arabe indépendant : le califat. Ce dernier doit comporter le sandjak² de Jérusalem, la Grande Syrie, l’Irak et le Sud de l’Anatolie. S’ensuit une correspondance de dix lettres. Husayn renonce à l’Anatolie et propose aux Anglais d’administrer certaines régions en retard de son royaume (notamment l’Irak) après la guerre, ce que McMahon accepte de bon gré avec l’idée d’en faire un futur protectorat. Le lieutenant-colonel reste délibérément évasif à propos de la situation de Jérusalem, se contentant d’évoquer l’intérêt de la France pour les vilayets³ d’Alep et de Beyrouth. Naïf, Husayn s’imagine déjà maître du sandjak de Jérusalem… Le 30 janvier 1916, dans sa dernière lettre, McMahon s’engage à favoriser la création d’un grand royaume arabe indépendant et à reconnaître l’indépendance des pays arabes après la guerre. En échange, Husayn doit accepter « les conseils et appuis nécessaires » des Britanniques dans les opérations militaires à venir. La Thawra (« Révolte » en arabe) est lancée le 5 juin suivant.

Parallèlement, « la Perfide Albion » entame des négociations avec la deuxième Puissance coloniale. Dès janvier 1916, Mark Sykes (attaché au War Office pour les Affaires du Proche-Orient) et François Georges-Picot (attaché à l’ambassade de France à Londres) discutent du partage du « gâteau colonial » au Moyen-Orient, sous l’égide du ministre des Affaires étrangères britannique Edward Grey et de l’ambassadeur de France en Angleterre Paul Cambon. En vertu de ces négociations, seul l’Ouest de la Palestine (Saint-Jean-d’Acre, Haïfa et Jérusalem – à l’exception des ports d’Acre et d’Haïfa) doit être confié à une Administration internationale. Globalement, la Syrie échoit à la France, l’Irak et le reste de la Palestine à l’Angleterre. L’accord Sykes-Picot est signé en secret le 16 mai 1916. Après la guerre, on allèguera avoir souhaité « une fédération d’États arabes indépendants sous influence française ou anglaise ».

Tandis que l’armée arabe, emportée par le prince Fayçal (un des quatre fils d’Husayn) et supervisée par Lawrence d’Arabie, enchaîne les victoires, le gouvernement britannique reçoit les leaders de l’Organisation sioniste. Parmi eux figurent le banquier anglais Lionel Walter Rothschild, petit-fils du fameux Lionel Nathan Rothschild (lequel avait avancé 100 000 francs or au cabinet Disraëli pour lui permettre de racheter les parts du canal de Suez au khédive Ismaïl en 1875), et Chaïm Weizman, chimiste russe au service des laboratoires de l’Amirauté britannique. En dépit des deux promesses qui les engagent, les membres du gouvernement anglais sont séduits par l’idée de construire un Foyer national juif en Palestine. Outre l’attachement à l’idée de restituer aux juifs la Terre promise par Dieu à Abraham, le cabinet Asquith espère ainsi hâter l’engagement des États-Unis dans la guerre, du fait du poids de la Federation of American Zionist (FAZ) dans la classe politique américaine. Cette organisation compte en effet le principal conseiller en Économie du président Wilson, Louis Brandeis, l’assistant spécial du Secrétaire d’État à la Guerre, Félix Frankfurter, l’ambassadeur américain à Constantinople, Henry Morgenthau senior, le grand financier Jacob Schiff… De même, on imagine alors se concilier certains dirigeants de la jeune Russie bolchévique sensibles au projet sioniste (qui signeront toutefois l’armistice en décembre). Le 2 novembre 1917, Lord Arthur Balfour (ministre des Affaires étrangères de 1916 à 1919) adresse une lettre célèbre à Lionel Walter Rothschild, laquelle assure que « le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un Foyer national pour le peuple juif et emploiera tous ses efforts pour la réalisation de cet objectif ». Publiée le 9 novembre dans la presse anglaise et égyptienne, cette déclaration restera dans les annales sous le nom de « Promesse Balfour » (ou « Déclaration Balfour »). Dans le même temps, la Légion juive⁴, créée en août 1917, soutient les Anglais sur le champ de bataille ; elle compte 5 000 hommes à l’été 1918.

Le prince Fayçal et Lawrence d'Arabie

La volte-face de l’Entente à la fin de la guerre

Le 11 décembre 1917, Anglais et Français entrent à Jérusalem. D’emblée, une administration militaire britannique est mise en place, au grand dam de la France, qui se voit refuser le statut de protectrice des Lieux saints. Fort du soutien des Anglais, Chaïm Weizman rencontre alors le prince Fayçal, le 4 juin 1918, et lui déclare que l’Organisation sioniste souhaite établir des colonies juives en Palestine sous protection britannique. Si Fayçal accepte l’implantation de migrants juifs, il s’oppose fermement à toute influence anglaise.

L’offensive suprême en Palestine est lancée par le général Allenby le 19 septembre 1918. Six jours plus tard, la conquête totale de la Palestine est terminée. De leur côté, les combattants arabes s’emparent de l’ancienne capitale omeyyade le 1er octobre. Dans l’euphorie des Damascènes, les 250 mosquées de la ville font alors résonner la chahada⁵ et appellent « à la prière [et] à la paix ». Allenby entre à Damas le lendemain. Il annonce promptement à l’émir chérifien que la Syrie sera bientôt un protectorat français et lui enjoint de partir. De son côté, écœuré par la trahison à laquelle il a pris part sans le savoir, Lawrence d’Arabie demande à être relevé de ses fonctions et quitte le Moyen-Orient pour toujours.

Pour sa part, désireux de renouer avec la souveraineté perdue depuis 1517, Fayçal regimbe et annonce la création « d’un gouvernement constitutionnel arabe, libre, doué d’une indépendance totale et absolue, au nom du chérif Husayn, qui englobe tout le pays syrien », le 5 octobre 1918. Cela étant, les soldats français débarquent dans le Pays de Cham et prennent successivement Tripoli, le port de Lattaquié, Homs et Alep.

Dès lors, les quatre grands vainqueurs (Russie, États-Unis, France et Royaume-Uni) annoncent l’ouverture d’une conférence de paix. Fayçal est alors désigné par le chérif Husayn pour plaider la cause de tous les Arabes à Paris et obtenir des Anglais l’exécution de leur promesse. Cependant, François Georges-Picot, devenu Haut-commissaire français en Grande Syrie entre-temps, intime à l’émir et aux nationalistes syriens d’abandonner ce territoire à la France. Nullement prêt à céder, Fayçal rencontre le président Raymond Poincaré et son ministre des Affaires étrangères début décembre. En vain. Dans la foulée, le héraut arabe est reçu par Arthur Balfour à Londres, mais ce dernier se dit impuissant du fait de la signature de l’accord Sykes-Picot. En désespoir de cause, le prince Fayçal signe un accord avec Weizman le 3 janvier 1919 : il accepte que la Palestine devienne une entité distincte du reste de la Grande Syrie à condition que l’ensemble des revendications territoriales des Arabes soient satisfaites et garanties par les Puissances.

La lutte du pot de terre contre le pot de fer

La conférence de paix de Paris est ouverte le 18 janvier 1919. Le 6 février, avec Lawrence d’Arabie pour interprète, Fayçal rappelle l’unité géographique, linguistique et ethnique de l’Arabie, la Palestine, la Syrie et l’Irak. Il s’appuie en outre sur la promesse faite à son père trois ans plus tôt, sans toutefois parvenir à émouvoir son auditoire. Le 27 février, Chaïm Weizman, désormais président de l’Organisation sioniste, vient à son tour plaider sa cause devant les Puissances. Revenant sur la diaspora subie par les juifs sous le Haut Empire romain, il s’étend sur les persécutions séculaires dont son peuple a fait l’objet et réclame un Foyer national juif en Palestine. Le ministre des Affaires étrangères français et son homologue américain s’enthousiasment pour la cause sioniste. Le 13 avril, Clémenceau demande à Fayçal de reconnaître la France comme seule Puissance apte à conduire la Syrie vers l’indépendance. Le 28 avril suivant consacre l’adoption du Pacte constitutif de la Société des Nations, dont l’article 22 établit le régime des mandats, c’est-à-dire des régimes de tutelle destinés aux populations jugées trop peu évoluées pour se gérer elles-mêmes et donc administrées par des Puissances désignées par la SDN.

Néanmoins, les États-Unis refusent de ratifier le Pacte. Attaché au principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, Wilson mandate une commission d’enquête en Syrie. Le 27 août 1919, la commission King-Crane publie son rapport, lequel conclut que « La création d’un État juif en Palestine ne pourra se faire sans les plus graves violations des droits civils et religieux des communautés non juives existantes en Palestine. » Et d’ajouter : « La conférence de paix de Paris ne doit pas fermer les yeux sur le fait que le sentiment antisioniste est intense et qu’il faudra en tenir compte sous peine d’un bain de sang. »

Pour sa part, s’il a conscience de mener une « lutte du pot de terre contre le pot de fer », Fayçal ne baisse pas les armes. Il est proclamé roi de Syrie le 7 mars 1920, lors du Congrès général des istiqlalistes⁶ (nationalistes syriens). Bien qu’invité à la conférence de San Remo, qui se tient les 24 et 25 avril 1920, il refuse de reprendre les négociations. Le sort du Moyen-Orient se décide donc sans lui. L’Angleterre et l’Italie confèrent à la France son mandat sur la Syrie, quand la France et l’Italie donnent à l’Angleterre ses mandats sur la Palestine et l’Irak.

Le 24 juillet, la bataille sanglante de Maysalun sonne le glas de la résistance syrienne. Fayçal prend la fuite. Il est toutefois recontacté par les Anglais, qui lui offrent la couronne d’Irak en 1921. Détenteurs de tous les puits de pétrole du royaume, les Britanniques laissent au nouveau roi les mains libres dans la conduite des Affaires. Ils préfèrent en effet se consacrer à la Palestine, dont la situation devient préoccupante. En effet, depuis le printemps 1920, les anciens de la Légion juive se sont organisés en milice armée, baptisée Haganah (« Défense » en hébreu), pour défendre le Yichouv et s’imposer par la force. De même, de plus en plus méfiants face à l’arrivée des colons juifs, les Palestiniens se radicalisent. Les choses dégénèrent lors du pèlerinage du Nabi Moussa (« Prophète Moïse » en arabe) le 4 avril. Au cours d’une bagarre générale qui fait environ deux cents blessés, cinq juifs et quatre Palestiniens perdent la vie. L’escalade se poursuit. En 1929, de nouveaux affrontements à Jaffa font plus de cent trente morts dans chacun des deux camps. L’acmé a lieu en mai 1936. Suite à la découverte de cargaisons d’armes envoyées par l’Agence juive (Exécutif sioniste créé en 1929), un Congrès National palestinien réunie à Al-Qods exige l’arrêt de l’immigration juive, l’interdiction de la vente de nouvelles terres et l’indépendance immédiate. Les Britanniques se lancent alors dans la répression des contestataires, qui s’en prennent désormais aux colonies juives et aux soldats anglais. Jaffa est rasée. 4 000 Palestiniens sont tués entre 1936 et 1939.

Le conflit israélo-palestinien est né.

Accéder aux autres parties :

I – 1897 : l’émergence du Foyer National Juif 

III – 1947 : la concrétisation du rêve sioniste

IV – 1967 : le début d’une guerre sans fin

V – 2017, Jérusalem : l’effet Trump

Alexandra Nicolas


¹ Expression usuelle pour désigner l’Empire ottoman sur le déclin, elle est employée pour la première fois par l’ambassadeur russe Aleksandr Gortchakov, en 1878.

² Littéralement « étendard » en turc, le sandjak est l’un des districts d’une province. En l’occurrence, le sandjak de Jérusalem est un des districts de la province ottomane de Syrie.

³ À partir de 1864, le vilayet ottoman est la subdivision administrative intermédiaire entre la province et le sandjak.

⁴ Entre 1915 et 1916, un premier corps juif, le Corps des Muletiers de Sion, composé de 500 volontaires, avait combattu à Gallipoli sous la direction du lieutenant-colonel pro-sioniste Henry Patterson.

⁵ Profession de foi musulmane (1er des cinq piliers de l’islam) : « Je témoigne qu’il n’y a de Dieu que Dieu et Mahomet est son Prophète. »

Hizb al-Istiqlal, (« Parti de l’Indépendance » en arabe) est créé le 2 juillet 1919 par les nationalistes syriens membre du gouvernement formé par Fayçal en octobre 1918.


Sources :

  • LAURENS Henry, « 1916-1920, le grand partage ». L’Histoire, Collection, Le Proche-Orient de Sumer à Daesh, n° 69, octobre-décembre 2015, p. 43-53
  • BIDALON Philippe, « Quand l’Orient fait front » (entretien accordé par François Georgeon). L’Histoire, n° 45, octobre 2009, p. 60-61
  • GOSSET-BERNHEIM Hadrien, « Guerre pour un centenaire ». Le Nouvel Observateur, n° 2720 du 22 décembre 2016 au 4 janvier 2017, p. 97
  • REYNAERT François, « À qui appartient Jérusalem ». Le Nouvel Observateur, n° 2725 du 26 janvier au 1er février 2017, p. 24-25
  • Le monde diplomatique, LAURENS Henry : « De Theodor Herzl à la naissance d’Israël », [en ligne], publié en avril-mai 2008, consulté le 16/12/2017 : https://www.monde-diplomatique.fr/mav/98/LAURENS/18052
  • Les clefs du Moyen-Orient, ROMEO Lisa : « Déclaration Balfour », [en ligne], publié le 11/09/2010, consulté le 24/12/2017 : http://www.lesclesdumoyenorient.com/Declaration-Balfour.html
  • Les clefs du Moyen-Orient, ROMEO Lisa : « Sionisme et création de l’État d’Israël », [en ligne], publié le 04/10/2010, consulté le 16/12/2017 : http://www.lesclesdumoyenorient.com/Sionisme-et-creation-de-l-Etat-d.html