[Analyse]
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Un jeu d’échec mené par la Chine

Les « terres rares » sont un groupe de métaux rassemblant dix-sept éléments métalliques présents en traces dans la plupart des environnements naturels. Ces éléments font aujourd’hui partie des métaux dits stratégiques pour leurs propriétés électroniques, magnétiques, optiques et catalytiques très recherchées dans l’industrie des nouvelles technologies. Dans le domaine de l’énergie notamment, l’éolien, la voiture hybride et les ampoules à économie d’énergie dépendent désormais totalement d’elles. De même, de nombreuses technologies militaires de pointe reposent sur les terres rares, comme les satellites, les systèmes de guidage, les systèmes de défense antimissile et l’aérospatiale. Cependant, le caractère stratégique des terres rares n’a pas tout de suite été perçu.


Comment la Chine s’est-elle appropriée le marché des terres rares ?
L’hégémonie chinoise est-elle détrônable ?


La stratégie de puissance discrète de la Chine

Les premiers à avoir exploité massivement les terres rares sont les Etats Unis qui, dès les années 1960, y voient un usage industriel dans le pétrole et le verre. Avec l’exploitation de la mine de Mountain Pass, le pays tient une place prédominante dans la production mondiale jusqu’aux années 1990. La mine ferma en 2002 suite aux problèmes environnementaux et à la concurrence des mines chinoises, qui fit chuter le prix des terres rares.

En Chine, la nature stratégique des terres-rares est comprise très tôt par le gouvernement, dont les membres ont souvent une solide formation scientifique. Ainsi, la société savante chinoise des terres rares, Chinese Society of Rare Earths, est fondée dès 1980. Rapidement, le dirigeant chinois Deng Xiaoping saisit l’enjeu, et décide de positionner son pays comme premier producteur mondial en 1992. Il prononce alors la célèbre formule « le Moyen-Orient a le pétrole, la Chine a les terres rares ».

C’est ainsi que la Chine a acquis une situation de monopole sur l’exploitation et la production de ces dernières. En effet, elle assurait, en 2010, 95% de la production des terres rares dans le monde tout en ne disposant, selon l’United States Geological Survey, que de 38% des réserves estimées. La Chinese Society of Rare Earths compterait aujourd’hui sur plus de 100 000 experts selon son site Internet. A titre de comparaison, son homologue européen, l’European Rare Earth and Actinide Society comptait environ 700 membres en 2009.

La réaction tardive des puissances occidentales

Au cours des années 1990 et 2000, les gouvernements des pays ayant une économie de marché se sont montrés complaisants envers la Chine. Ils l’ont laissée construire son monopole pour bénéficier de ses terres rares à bas coût dans une logique de court-terme. Ils sont devenus petit à petit complètement dépendants des ressources chinoises, sans se rendre compte de l’importance que prenaient les éléments métalliques.

En 2009, les médias occidentaux se familiarisèrent avec la question des terres rares, suite à la publication par le ministre de l’Industrie et des TIC chinois d’un rapport concernant la politique du pays en la matière. Cette prise de conscience médiatique ramena à la réalité les pays consommateurs et alimenta des tensions avec la Chine. Elles sont, notamment, particulièrement vives avec le Japon, dont la Chine revendique plusieurs îles potentiellement riches en ressources. Ainsi, en octobre 2010, le ministre des Affaires étrangères japonais Akikiro Ohata déclara publiquement son intention de créer une réserve pour anticiper les interruptions en approvisionnement. La Corée du Sud suit immédiatement le Japon en investissant 15 millions de dollars dans un stock de terres rares.

Aux Etats-Unis, la même année, un projet de loi fut présenté au Congrès en mars pour constituer un stock de terres rares considéré comme « indispensable à la sécurité nationale ». Parallèlement, le gouvernement lança une investigation sur les manœuvres de la Chine pour bloquer ses exportations vers les Etats-Unis et le Japon. Cette investigation servit de préparation à la plainte du 13 mars 2012 devant l’OMC, déposée conjointement par les Etats-Unis, l’Union européenne et le Japon contre la Chine. Depuis, des industries américaines ont établi des plans pour relancer la production nationale. Aujourd’hui, les pays participant de l’économie de marché ont pris conscience du danger de ne plus pouvoir se fournir en terres rares chinoises.

Si seule la Chine a réellement exploité ses ressources à ce jour, d’autres pays ont un potentiel important : la sphère d’influence Russe détient 19% de terres rares, les États-Unis 13%, l’Australie 6%, l’Inde 3%.

(ndlr : la Corée du Nord serait le plus gros réservoir de terres rares au monde. Par exemple le plus gros site en abriterait 216 millions de tonnes.)

Tour du monde des terres rares

La Chine s’inscrit dans une stratégie de saturation monopolistique du marché des terres rares. Pour ce faire, elle a dans un premier temps pratiqué le dumping social et environnemental. Une stratégie qui a pu réussir grâce à l’appropriation parallèle rapide, au début des années 1990, des technologies complexes d’exploitation et de purification des terres rares, jusqu’alors dominées par Rhône-Poulenc et Molycorp. En très peu de temps, les Chinois se sont dotés de capacités industrielles et sont devenus les leaders mondiaux des techniques de purification des terres rares.

Dans un second temps, la Chine mit en place un système de taxes et de quotas à l’exportation, institués dès l’an 2000, sous prétexte de préserver les ressources. Les montants des quotas furent ensuite progressivement réduits chaque année. A partir de 2004, la politique fiscale, elle aussi, évolua graduellement pour limiter l’accès des acheteurs étrangers aux terres rares. Les entreprises étrangères sont, de ce fait, progressivement incitées à investir en Chine afin d’accéder aux matières premières. Ceci permet à ce pays d’exporter plus de produits finis à forte valeur ajoutée et d’obtenir des transferts de technologies sur son sol.

Le Japon est le plus gros importateur mondial de terres rares. En 2009, il dépendait ainsi de la Chine à plus de 90%. Lorsqu’il en prend conscience, le Japon réagit très rapidement en se concentrant sur la maîtrise technologique à l’aval de la chaîne de valeur, sur l’accroissement de stocks stratégiques, la diversification des sources d’approvisionnement et le recyclage de produits électroniques. Son secteur privé noue activement des partenariats avec les compagnies minières étrangères, comme l’illustre l’accord signé dès 2009 avec le Kazakhstan pour exploiter ses gisements de terres rares. A l’issue de cette stratégie, en 2012 le Japon ne dépendait plus des terres rares chinoises qu’à 49%.

Les Etats-Unis, en 2009, dépendaient à 100% des importations. Le gouvernement ne prit conscience que tardivement de ce risque pour son développement dans les technologies vertes et sa défense nationale. Depuis 2011, une stratégie de maîtrise nationale de l’ensemble de la filière terres rares fondée sur l’articulation entre public et privé est impulsée. Ainsi, le pays a rouvert le site de Mountain Pass et relancé la prospection minière. Il soutient également des exploitants et des métallurgistes américains comme Molycorp, qui exploite notamment les ressources australiennes. En parallèle, les Etats-Unis recherchent toujours actuellement des solutions alternatives aux terres rares ainsi que des moyens de pallier les fragilités nationales du secteur. La stratégie de constitution d’une chaîne de valeur complète des Etats Unis a commencé tardivement et prendra du temps.

L’Union européenne dépendait à 100% de ses importations en terres rares en 2009. Pour y remédier, elle a établi plusieurs axes stratégiques prioritaires : sécuriser son accès aux ressources avec des accords de coopération, soutenir les recherches sur le recyclage et sur les technologies économes en terres rares, établir un bilan régulier sur les matières premières stratégiques. L’outil de cette politique est le projet ERAMIN, projet qui devrait constituer le socle d’un futur réseau européen de la communauté des matières minérales appelé ENERC ou European non-energy mineral raw materials research community. Les firmes privées, notamment allemandes et françaises, s’impatientent et conduisent leurs propres politiques d’approvisionnement, de stockage et de recherche en solutions alternatives. Par exemple, la France, via le Bureau de Recherche Géologique et Minière (BRGM) a conclu avec KazAtomProm, entreprise minière du Kazakhstan spécialisée dans l’uranium, un accord de partenariat stratégique en septembre 2011. Aujourd’hui, l’UE n’a qu’une ébauche de politique sur les terres rares.

L’Australie et le Canada sont les pays les plus avancés, tant dans la prospection sur leurs territoires respectifs que dans la prise de contrôle des mines à l’étranger. Le canadien GWMG possède ainsi 100 % des parts du site sud-africain de Steenkampskraal, tandis qu’au Brésil, deuxième plus grande réserve au monde après la Chine, MBAC a déjà avancé ses pions et pense pouvoir rivaliser avec elle dans la quantité de la production. De son côté, l’Australien Greenland Minerals and Energy possède le site de Kvanfjeld au Groenland. Pour son exploitation nationale, l’Australie, ne voulant pas supporter sur son sol le coût écologique de la transformation des terres rares, s’est entendue avec la Malaisie pour que la compagnie Lynas y délocalise son processus de raffinage. L’Australie et le Canada n’ont pas vraiment réalisé l’importance stratégique des terres rares avant les autres mais, étant des puissances minières possédant ces métaux dans leurs sous-sols, ils rattrapent le retard plus rapidement.

En Russie, le gouvernement parla pour la première fois de lancer un programme d’exploitation des terres rares en 2012. Ce peu d’empressement s’explique par le fait que les industries russes n’utilisent que très peu de terres rares et que la dépendance du pays est donc très faible. Après la prise de conscience mondiale sur cet enjeu, la Russie s’approprie néanmoins cette question stratégique. En effet, le Premier ministre annonce en 2013 vouloir créer « des réserves d’urgences de toutes les ressources nécessaires à un horizon 10-15 ans », et notamment en terres rares suite à la position monopolistique qu’avait pris la Chine.

La situation actuelle est le fait d’une stratégie rodée de la Chine, qui se confronte à des pays occidentaux désindustrialisés n’ayant pas su développer à temps une véritable stratégie de sécurité d’approvisionnement reposant sur l’ouverture de nouvelles mines dans des pays tiers (Etats-Unis, Australie, Kazakhstan ou Inde). Les pays européens ont été pris au dépourvu dans leur stratégie de promotion des énergies vertes, censées remplacer une part des hydrocarbures.

Aujourd’hui, cette opération pourrait non seulement se traduire par une extrême dépendance aux éoliennes fabriquées en Chine avec du néodyme extrait du sol chinois, mais aussi par un bénéfice environnemental faible pour les prochaines années. Si la crise européenne et le ralentissement de l’économie mondiale soulagent à court-terme les tensions sur l’offre de terres rares et sur leurs prix, l’enjeu du secteur à plus long terme est considérable. La Chine possède à présent l’avantage du choix des armes et de l’initiative de l’attaquant ; elle a su faire des terres rares un outil de puissance dans un monopole artificiel. Les autres pays consommateurs de terres rares ont pour leur part tous réagi tardivement en ne percevant que fin 2009 l’importance de l’enjeu.

La Chine est actuellement la seule puissance à maîtriser l’ensemble de la filière des terres rares. Malgré l’issue favorable de la plainte sur les restrictions chinoises aux exportations de terres rares déposée auprès de l’OMC, la Chine a gagné un temps précieux sur ses concurrents pour renforcer sa compétitivité sur l’aval de la filière des terres rares.

Albert de Mereuil


Sources :

  • ZAJEC Olivier « Un camouflet pour la logique économique à courte vue : comment la Chine a gagné la bataille des métaux stratégiques », Le Monde Diplomatique, novembre 2010
  • NIQUET Valérie, « La Chine et l’arme des terres rares. », Revue internationale et stratégique 4/2011 (n° 84), p. 105-113
  • CHRISTMANN Patrice, « Les nouvelles ressources en minerais stratégiques : l’exemple des terres rares », Géoéconomie 2011/4 (n° 59)
  • HARBULOT Christian, « La nouvelle économie politique », Revue Limes (3/2012)
  • WALKER Simon, « Breaking the rare earth monopoly », Engineering & Mining Journal (00958948)
  • CLAMADIEU Jean-Pierre et BUTSTRAEN Emmanuel : « Les terres rares, des matières premières minérales stratégiques », Annales des Mines – Responsabilité et environnement 2010/2 (N° 58)
  • ANQUEZ Matthieu, « Sécuriser les approvisionnements stratégiques européens L’exemple des terres rares », les notes stratégiques de CEIS
  • PAILLARD Christophe-Alexandre, « Géopolitique des terres rares : La Chine, l’OMC et les terres rares. Une nouvelle guerre économique en perspective ? », diploweb.com
  • CEPII Le Blog, DOURILLE-FEER Evelyne, « Terres rares : les grandes manœuvres », Billet du 28 août 2012, [en ligne] URL : http://www.cepii.fr/blog/bi/post.asp?IDcommunique=126
  • Bgm.fr, janvier 2017 : « Dossier enjeux des géosciences. Les terres rares » [en ligne] URL : http://www.brgm.fr/sites/default/files/dossier-actu_terres-rares.pdf
  • GUERRA Carolina « Brazil eyes rare earth market »
  • « Russian govt to prepare rare earth metals production program by Feb 1 » MOSCOW. Oct 16, Interfax
  • « Russian govt to create reserves of rare earth metals – Rogozin », Interfax, Russia & CIS Business & Financial Newswire. 2/25/2013, p1-1. 1p.