[Interview]
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Randa Kassis Partie II, L’aveuglement du pays des droits de l'homme

Ancienne membre du Conseil national syrien, d’où elle a été exclue suite à des critiques visant la montée en puissance des islamistes et des djihadistes, Randa Kassis est sous le coup de deux mandats : un mandat d’arrêt et un mandat d’interrogation. En effet, le régime de Bachar el-Assad ne tolère pas la plateforme Astana, qu’elle a initiée en 2015 afin d’accélérer le processus de négociation, au sein duquel elle représente une sensibilité laïque et conciliante. Randa Kassis vient de publier La Syrie et le retour de la Russie aux Éditions des Syrtes.

Voir la Partie I : Du statut des minorités

M. Macron a déclaré qu’il frapperait la Syrie si Bachar el-Assad avait de nouveau recours à l’arme chimique (le président partant du principe qu’el-Assad a déjà utilisé des armes chimiques à deux reprises). Quel impact cela pourrait-il avoir sur le conflit d’après vous ?

(NDLR : Une première frappe a eu lieu le 14/04/2018)

En ce qui concerne l’arme chimique, je ne peux pas me prononcer sans preuves. Du point de vue éthique, Bachar el-Assad en est capable : il n’a pas d’éthique. Mais la désinformation doit être prise en compte. On ne peut pas savoir si cela n’est pas utilisé contre el-Assad pour maintenir la position des rebelles.

Quant à frapper la Syrie, tout dépend de la frappe en question. On attaque une ville, le régime pour le faire chuter ou une petite zone dans le désert ? Personnellement, je ne crois pas que la France pourra frapper quelque chose. Cela serait criminel et entraînerait un vrai conflit avec la Russie. La France ne peut pas prendre des décisions pareilles sans envisager les conséquences.

On peut frapper des zones produisant des armes si on a des preuves ; ça c’est autre chose. Je ne suis ni pour, ni contre. Il est certain qu’il faut cibler, mais quelle cible prendre ? C’est là tout l’enjeu. Parfois, ils vont frapper une petite zone où il y a des civils sans faire de mal au régime…

Si vous pouviez dire une chose au président Macron, que lui diriez-vous ?

Je lui demanderais de changer les diplomates en charge du dossier syrien au Quai d’Orsay. Ce serait un bon départ [rires]. Ce sont les mêmes sous le gouvernement actuel que sous le gouvernement précédent. Si la France veut s’impliquer, elle doit choisir de se séparer de ceux qui gèrent le dossier syrien au profit d’autres personnes plus compétentes.

Selon vous, la presse française prend-elle parti ? Si oui, pourquoi ?

Évidemment que la presse prend parti. Il n’y a pas de presse française. Nous, les Syriens, nous nous moquions de la Syrie avant : quelles que soient les informations, on trouvait les mêmes choses partout. Malheureusement, c’est désormais la même chose en France.

Beaucoup de médias européens suivent la position du Quai d’Orsay. C’est dommage. En Syrie, les journalistes mentent pour protéger leur intégrité et celle de leur famille. En France, ils ne sont pas forcés de mentir ; c’est pire. Ils suivent bêtement et stupidement le Quai d’Orsay. Ils soutiennent les rebelles et, sous leur plume, le discours du SNC est le seul à représenter l’opposition. Ils voient en eux le gouvernement de transition sans même savoir de quels opposants ils parlent. En l’occurrence, ces opposants-là n’ont pas de programme politique. Ce sont des pantins qui attendent le soutien d’un pays. La France cherche à soutenir des pantins. Aucune solution politique n’est recherchée.

Quel intérêt la France aurait-elle à soutenir le chaos ?

Les textes que j’ai écrits il y a plusieurs années se sont avérés, ce que les politiques reconnaissent, certes, mais ils ne veulent écouter personne et continuent à suivre leur ligne aveuglément. C’est de la stupidité. Je ne vois pas les intérêts que la France pourrait avoir dans ce chaos. Si les États-Unis sont présents au Moyen-Orient et peuvent donc avoir un intérêt à prolonger la guerre et à ne pas soutenir la Russie, la France n’a aucun intérêt à prolonger le conflit. Elle ne voit pas. C’est de la stupidité humaine, de l’incompétence. Les diplomates du Quai d’Orsay ne sont pas des politiques, ni même des diplomates. Même certains politiques n’en sont pas réellement. Ce ne sont que des activistes. Ils ont peur de tout, sont enfermés dans le politiquement correct, craignent d’être accusés de quoi que ce soit s’ils disent ce qu’ils pensent. C’est de l’amateurisme total. — Même si l’Angleterre est pire en termes de politiquement correct.

Dans le reportage français, Syrie, le cri étouffé, les journalistes dénoncent les viols de masse commis par le régime pour affaiblir les opposants. Croyez-vous qu’il y ait là une part de désinformation ? Ou que l’on cherche à dénoncer le régime en alertant sur des méthodes cruelles de facto utilisées par tous les belligérants ?

Dans toutes les guerres, la femme est toujours la première victime. Si l’on regarde, si l’on cherche dans l’Histoire, la première victime des guerres est la femme, qui paye d’abord, et au prix fort. Dire, dans le cas de la Syrie, si tout cela a été fait, je ne sais pas ; je suis partie avant que les choses dégénèrent. Quant à dire si les faits ont fait l’objet d’une manipulation ou pas, il faut être prudent. Il y a toujours une manipulation derrière. Je ne dis pas que le régime n’est pas cruel, mais peut-être que c’est pareil de l’autre côté aussi. Bachar n’a pas d’éthique, pas de moralité, pas de principes qui l’empêcheraient de faire quoi que ce soit ; il est capable de cautionner de pareils crimes. Mais a-t-il programmé des viols de masse ? Toutes les femmes qui ont témoigné ont-elles toutes été sincères ? Je ne peux pas répondre.

Un autre point mis en exergue par ce reportage, c’est le sort qui attend les victimes de viol dans les cas où elles sont libérées et regagnent leur foyer. Leur père, leur mari ou leur frère voient en elles l’incarnation du déshonneur et préfèrent les tuer. Vous avez porté le féminisme en Syrie ; selon vous, que faire pour changer les mentalités ?

En Syrie, dans les familles conservatrices, les victimes de viol subissent en effet une double peine. Toutefois, si j’ai défendu la cause féministe par le passé, aujourd’hui c’est d’abord pour la Syrie que je milite. Ce qui m’importe, c’est d’arriver à trouver une solution politique, aboutir à une Constitution moderne qui protège aussi les femmes et leur garantisse des droits, une Constitution qui supprime tous les articles inspirés par la charia.

Le plus important, c’est de rédiger cette Constitution. C’est l’étape suivante pour faire ressortir les points communs entre tous les Partis politiques, entre toutes les composantes des minorités et la majorité. Il faut favoriser la décentralisation, aboutir à un accord qui donne sa forme à l’État, confirmer la neutralité de cet État, et élaborer un cinquième code personnel, purement civique. Il existe en effet quatre codes en Syrie : un code sunnite, un code catholique, un code orthodoxe et un code druze. Il ne s’agirait pas de forcer les Syriens à vivre selon ce nouveau code, mais de leur offrir la possibilité de choisir leur code afin, par exemple, qu’un sunnite ne soit pas obligé de se voir appliquer la charia. Petit à petit, sur le long terme, les mentalités pourront alors changer. Il faut également supprimer les lois des primes d’honneur.

En quoi consistent ces primes d’honneur ?

Certains clans archaïques, dans des zones reculées, commettent des assassinats à l’encontre des femmes ayant eu des relations sexuelles hors mariage. Or quand la famille commet un crime d’honneur, la condamnation est allégée. Par exemple, une peine de cinq ans d’enferment au lieu de vingt pour tel crime qui impliquerait la préservation de l’honneur familial… L’abrogation de ces primes d’honneur permettrait de renforcer le rôle des femmes dans la politique.

Toutes ces mesures seront contenues dans la Constitution et les lois que nous proposons. C’est un travail à long terme. La Constitution est la base fondamentale, la clef pour relever la Syrie. Il n’y aura pas de solution politique sans la plateforme Astana. Si nous ne sommes pas là dans la commission chargée de rédiger la nouvelle Constitution, il n’y aura pas de nouvelle Constitution. Astana est l’élément principal pour faire changer les choses.

À cet égard, pensez-vous que la Constitution libanaise, qui répartit les fonctions à grande responsabilités entre les minorités religieuses démographiquement plus importantes et prône la liberté de confession, puisse inspirer la future Constitution syrienne ?

Cette Constitution ne prévoit pas de code purement civil. Il n’y a pas de mixité au Liban, pas de mariage entre membres de deux religions différentes. Je crois à un modèle syrien. À nous de l’inventer, et on l’a déjà inventé avec la plateforme Astana.

À travers cette plateforme, vous prônez le dialogue avec tout le monde, y compris avec les islamistes. Pourtant, en 2012, vous avez été exclue du Conseil national syrien suite à vos critiques à l’encontre des islamistes. Croyez-vous que les valeurs que vous défendez, notamment les valeurs d’ouverture et de rassemblement, puissent être entendues par les Syriens qui défendent l’application stricte de la charia ?

Il y a une grande différence entre la situation syrienne de 2012 et celle de 2018. En 2012, les Frères musulmans étaient une organisation bien implantée dans plusieurs pays. Leurs membres et les gouvernements des pétromonarchies finançaient les islamistes syriens, mais ces derniers sont plus faibles aujourd’hui. C’est une question de victoire et d’échec. Il est plus facile de discuter maintenant. Le mouvement d’opposition était contre moi en 2012, quand je critiquais la montée des islamistes ; aujourd’hui, les choses ont changé.

Je ne peux pas fermer la porte aux islamistes si je veux jouer un rôle. Une femme politique doit parler avec tout le monde pour parvenir à un consensus. Cette conception est à la base de tout mon engagement. Puisque les conservateurs n’acceptent pas l’idée d’une laïcité dans l’État syrien sur le modèle laïc français, il faut trouver une autre astuce pour préserver la pluralité. Si nous ne voulons pas qu’ils nous forcent à adopter leurs mœurs, nous ne devons pas les forcer non plus. D’où mon attachement au principe de neutralité de l’État et mon désir d’abroger l’article qui impose un président musulman. C’est de la laïcité sans le dire… Et c’est comme ça qu’on pourra changer la société.

Or, pour que ce changement aboutisse, il faut un consensus. On ne peut pas supprimer les quatre codes personnels basés sur l’institution religieuse et imposer un code civil purement laïc à la place ; celui-ci serait rejeté par beaucoup de Syriens. Mon projet d’un cinquième code est en revanche accepté par certains islamistes car cela ne menace pas leur identité (essentiellement religieuse chez eux). En 2018, ils savent que leur plan initial — faire appliquer la charia et islamiser toute la Syrie — ne peut plus aboutir. Ils ont pris acte de cet échec. Ils sont pragmatiques : ils savent qu’ils ne peuvent rester figés et que leur survie en Syrie passe par le compromis.

L’ouverture vers les autres ne signifie pas que je renonce à mes valeurs, à la laïcité. Dans ma plateforme, j’accueille tout le monde. On se retrouve pour discuter ensemble et arriver à un accord. Nous, les laïcs, gagnons quelque chose qui n’existait pas : la neutralité. Celle-ci devient possible en retirant certains articles de la Constitution et en créant le cinquième code. Après dix-huit ans, la liberté de choisir son code est offerte à chaque Syrien. Ça c’est acceptable, et ça n’existe nulle part dans tout le Moyen-Orient. Il s’agit cependant d’un travail à long terme. Rédiger une Constitution de cette manière ne contente pleinement ni les laïcs, ni les islamistes. C’est une révolution sociale, mais douce. Il faut du temps pour rééduquer les Syriens. À long terme, cela permettra aux laïcs d’avoir un seul code. Mais pour changer les choses, il faut être dans le gouvernement, avoir le pouvoir ; cela exige de se concilier tout le monde.

Nous avons besoin des deux forces antagonistes. Les activistes qui luttent pour la laïcité dure (notre but final) et ceux qui s’y opposent frontalement. Ces positions contradictoires permettent d’aboutir à un compromis, présenté comme un consensus entre toutes les parties. En ce qui me concerne, je ne peux pas garder mon activisme passé si je veux être dans le prochain gouvernement.

Quelle différence faites-vous entre activiste et politique ?

L’activiste ne veut pas changer d’avis, il n’accepte pas de discuter. À l’inverse, le politique est celui qui est capable de faire des compromis pour faire avancer les choses. Ce qui m’importe, ce que je défends, c’est la liberté de l’individu. Ajouter des articles dans la Constitution pour permettre la pluralité et assurer l’épanouissement de l’individu, qu’il soit musulman, druze, chrétien ou athée.

Voir la Partie I : Du statut des minorités

Propos recueillis par Alexandra NicolasCouverture du livre de Randa Kassis : « la Syrie et le retour de la Russie », édition des Syrtes