[Débat]
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Laïcité, j’écris ton nom

« Force est de constater qu’il n’y a pas de consensus sur la définition et la portée de la laïcité, et que la dynamique de ces dernières années est plutôt centrifuge que centripète. »

Ces derniers jours, on a pu lire cette citation un peu partout. Elle est extraite du rapport de Gilles Clavreul sur le recul des valeurs républicaines et la laïcité ; un rapport polémique. Le président Macron l’affirmait il y a peu : deux conceptions de la laïcité s’affrontent.

Cassandre Lhermine : Quid de la laïcité ? Depuis 1905, « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. » On est citoyen français avant d’être de telle ou telle confession. Quant à l’État, il ne privilégie aucune religion, pas plus qu’il n’en combat. Chacun est alors libre de croire ou de ne pas croire.

Néanmoins, en dépit du principe d’indivisibilité du territoire, l’Alsace et la Moselle, à l’instar de la Guyane, ont toujours échappé à la règle. Et, depuis quelques années, de nouvelles exceptions se font jour. Peu à peu, l’État laïc doit changer ses habitudes pour satisfaire aux exigences de certaines minorités religieuses. En 2017, le tribunal administratif de Dijon a ainsi interdit au maire de Chalon-sur-Saône de mettre fin aux menus sans porc dans les cantines scolaires, allant sans vergogne à l’encontre d’une jurisprudence émise par le Conseil d’État en 2002. Estimant que les menus de substitution ne constituent pas une alternative satisfaisante, d’aucuns militent désormais pour la mise en place de menus halal à l’école publique. Ce faisant, en finançant la cantine, l’État financerait indirectement un culte. Et violerait la loi de 1905.

Dans la même lignée, certaines piscines municipales ont modifié leurs horaires pour permettre aux femmes de confession musulmane d’aller nager à l’abri du regard des hommes, comme cela s’est toujours pratiqué dans les hammams orientaux (ou dans les thermes des Romains de l’Antiquité). Pendant ce temps, les hommes, quelle que soit leur confession, sont priés de faire autre chose. Ceux qui ont adhéré librement aux préceptes d’un culte s’arrogent le droit de les imposer aux autres. Ce n’est plus aux religions de s’adapter à la société, c’est à la société de s’adapter aux religions. Et tant pis pour la mixité.

Naturellement, la presse et la culture en prennent elles aussi pour leur grade. 110 ans après l’initiative d’Aristide Briand, le blasphème redevient tabou. Les « je ne suis pas Charlie » succèdent vite à l’éphémère union contre le fanatisme. Celle qui incarne la liberté d’expression doit apprendre à se taire, sous peine d’être contrainte au silence. Il faut ménager les susceptibilités de ceux qui croient. Que l’on soit athée, déiste ou adepte d’une des religions du Livre, on peut caricaturer les politiques, les Institutions de la République, mais pas les prophètes. Cette même année 2015, le directeur du théâtre du Rond-Point, accusé de provocation à la haine envers les chrétiens pour avoir fait jouer la subversive « Golgota Picnic », passe devant un tribunal. La plainte provient de l’Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne (Agrif).

Il est temps de rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Le temporel et le spirituel sont deux affaires distinctes et nos tribunaux n’ont pas vocation à trancher des délits de blasphème, pas plus que l’administration publique à se conformer avec les mœurs des croyants. Religion d’État, idéologie d’État, vérité d’État n’ont pas leur place en démocratie. En France, rien n’est si sacré que la liberté, « Liberté chérie » dont nous chantons les louanges dans notre hymne. L’État ne doit faire appliquer que sa loi, la seule qui soit commune à tous les citoyens.

Rien ne légitime que nous fassions une croix sur cette neutralité, et a fortiori sur cette liberté donnée à tous les Français. Pas même les manifestations de 3 000 intégristes. Pas davantage les attentats perpétrés par deux fondamentalistes. « Le terrorisme est avant tout un acte politique […]. Si, à cause de lui, nous changeons notre société, il est gagnant. », Tom Clancy.

Cassandre Lhermine

Marie Lipowski : La religion est le ciment de la société. Essayer de les séparer, au moins lorsqu’on veut en étudier l’essence, serait une bêtise. Valeurs, idées, concepts… Notre vision du monde est issue de la société dans laquelle nous vivons, de l’éducation qu’on y donne, elle-même procédant de la spiritualité qui lui a donné souffle. Si le thème a souvent été abordé par les historiens et les philosophes, quelques contemporains ont achevé de démontrer sa valabilité : de Michel Onfray à Régis Debray.

Bien sûr, pour avancer dans le sens des idées libérales (issues de la société, et donc de sa matrice spirituelle), 1905 devait avoir lieu. Mais il faut remettre cette séparation dans son contexte, ne pas en faire un absolu, une règle d’or pour l’avenir.

Nous avons désormais, grâce à la vision d’Aristide Briand, les moyens d’adhérer sciemment à l’une ou l’autre religion, ou de tout rejeter, même Dieu, et de vivre selon soi.

Mais si l’État étouffe la religion, s’il lui interdit d’exister, lui intime de se cacher, pire ; la réglemente unilatéralement, comment cette liberté peut-elle être ? Quel cadre pour la spiritualité dans une société organisée pour en faire oublier jusqu’à l’existence même ?

On trouve dans le problème du blasphème, de Charlie, une question difficile à trancher : c’est celle de la place du sacré.

Dans le contexte de la séparation des églises (et peut-être aujourd’hui faut-il insister sur le « des » pour rappeler que l’Islam est aussi séparée que le reste des religions, et doit le rester) et de l’État, il revient à chaque individu de choisir ce qui est sacré pour lui, selon ses croyances et ses valeurs. Le sacré est, pour ainsi dire, relatif.

Or selon la définition du dictionnaire, ce qui est sacré appartient à un domaine interdit et inviolable. Si un prophète est sacré, et que l’on s’attaque d’une manière ou d’une autre à ce prophète, on s’attaque directement au fidèle en tant qu’apôtre de sa religion. Lui demander d’aliéner la plus haute instance de son échelle subjective de valeurs, c’est demander une aliénation totale de sa personne. Autant pour la liberté.

On ne peut donc demander à chacun de s’accorder sur une échelle de valeurs communes au risque de contrevenir à l’une des libertés les plus essentielles ; à savoir celle de l’identité. Il faut faire avec la subjectivité de chacun. Seulement, à la seule échelle de la société française, 66 millions de subjectivités, 66 millions de visions du monde et autant de façon de l’appréhender sont difficilement conciliables. Par la moindre action, la moindre parole, piétiner l’espace sacré d’autrui devient une quasi-certitude.

On voit là une grande faiblesse de la laïcité : en l’absence de religion d’état, en l’absence d’une vérité officielle avec son lot de valeurs et de croyances, aussi fausses soient-elles, ne peuvent régner que confusion et désordre.

La proposition d’Emmanuel Macron, lors de son discours sur la réorganisation de l’Islam de France, est de faire des religions des « partenaires » et non des « adversaires ». Inclure plutôt qu’exclure, assumer plutôt qu’ignorer. Si le discours ne s’est pas accompagné de mesures concrètes, il a eu le mérite de remettre sur la table la conception originelle de la laïcité, celle de Briand, en remettant au centre de la vie en société, la vie spirituelle. Peut-être dans les cantines, les administrations et les services publics ? Pour enfin réconcilier temporel et spirituel.

Toutefois, au vu de l’incompatibilité éthique de la cohabitation d’une trop grande pluralité de religions, force est de constater que l’on a in fine que deux choix : ou toutes les interdire ou en adopter une complètement. Je ne suis suis pas sûre de pouvoir choisir.

Marie Lipowski