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"L’exubérance des marchés"

Le monde a frémi. Le 5 février dernier, la bourse de New York a connu une correction importante (de l’ordre de 6 % pour l’indice du Dow Jones et 5 % pour le S&P 500), point de départ d’une agitation générale ressentie jusqu’en Europe. La peur d’un scénario analogue à celui de 2007 amplifie les mouvements de panique, les rend souvent auto-réalisateurs. La crainte n’aura guère duré plus de quelques jours avant que les cours ne reprennent des couleurs aux apparences de normalité.

Apparences, car l’on s’en souvient : rien ni personne, à part quelques observateurs isolés, n’avait vu ou voulu voir venir la crise des Subprimes qui ébranla le monde en 2007, et dont les effets se font encore sentir sur nos économies occidentales. D’apparences il s’agit donc. Pourtant, d’aucuns affirment qu’un certain nombre de signes permettraient de prévoir avec certitude l’imminence d’une crise économique.


Subprimes : pouvait-on prévoir la crise de 2007 ?
Comment anticiper la prochaine crise ?
Cette crise aura-t-elle lieu ?


L’effet domino

La crise de 2007–2008 est le produit d’une multitude de causalités. Beaucoup se sont essayés à la vulgarisation. On notera le film d’Adam McKay : The Big Short, sorti en 2015, qui y parvenait assez brillamment. On lui préférera cependant les analyses plus poussées de Gaël Giraud dans son livre l’Illusion Financière, paru en 2012.

La crise économique part d’une bulle financière : lorsque le prix du produit est déconnecté de sa réalité matérielle. Celui-ci se met à enfler allant jusqu’à s’élever bien au-delà des limites de l’irrationalité.

Les prix du marché immobiliers n’avaient, à l’époque, cessé de grimper pendant des années. L’effet était dû à l’octroi massifs de prêts hypothécaires Subprimes qui étaient accordés aux plus modestes. Ceux-ci remboursaient un prêt en en contractant un deuxième (créant des pyramides de Ponzi), ce qui leur permettait d’acquérir de grandes maisons pour une bouchée de pain… jusqu’à ce que l’heure du remboursement effectif survienne. L’insolvabilité soudaine d’un certain nombre de ces propriétaires avait fait l’effet d’une bombe. Une bombe qui aurait pu se contenir au marché si les produits défectueux n’avaient pas été répartis aussi largement.

Les CDO (Collateralized Debt Obligation) sont des produits financiers sous forme de pochette-surprise. Ce sont de gigantesques portefeuilles d’actions aux qualités variables. On les compare souvent à des mille-feuilles. Les étages supérieurs sont attirants et rentables tandis que les étages du dessous, indissociables des premiers, sont répugnants et insolvables. Le CDO est une outil souvent utilisé par les banques pour se débarrasser rapidement des mauvais prêts en les diluant dans des quantités d’autres. Il rend le tout flou pour l’acheteur.

Le CDO synthétique est le produit ultime : c’est un mille-feuille composé de mille-feuilles. Il est suffisamment épais pour propager tout un virus à une banque ou à un fond en une seule transaction.

Ainsi, à force de faire, défaire et refaire des CDO synthétiques, de les vendre et de les acheter à tour de bras, les banques se sont transmis les bactéries qui auraient pu avoir raison d’elles. La bombe n’est plus isolée, elle allume un incendie dans un réseau interconnecté.

Il y a enfin les CDS (Credit Default Swap), version financière de l’assurance. On ne s’assure plus sur ses propres bien mais sur ceux du voisin, pour soi. En d’autres termes, contracter un CDS équivaut à faire un pari sur les produits des autres. S’ils montent, on perd, s’ils baissent, on gagne. Ou l’inverse.

Ce mécanisme a eu deux vertus : d’une part créer des intérêts contradictoires, de sorte que la moitié des acteurs du marché souhaitait qu’il s’écroule pour obtenir le gain du pari, et d’autre part, cela a engagé encore plus d’acteurs et multiplié considérablement les sommes en jeu. La force de la bombe devient exponentielle à mesure qu’elle se propage.

L’effet, on le connaît, aura été catastrophique pour nombre de pays, et certains, comme la Grèce, ne s’en relèvent toujours pas. C’est que les banques, sitôt retrouvées avec des millions d’impayés, se sont tournées vers les États pour implorer leur sauvetage, qu’elles ont obtenu – à l’exception notable de la tristement célèbre Lehman Brothers. Plus tard, la crise touchera tous les domaines de la société jusqu’à atteindre son point névralgique : l’État, par sa dette.

C’est ainsi qu’un petit banquier trop peu regardant aux États-Unis peut déclencher une crise économique mondiale aux répercussions décennales.

Les détecteurs de virus

Aujourd’hui les analystes sont prudents, presque paranoïaques. Ils préfèrent annoncer une crise tous les jours plutôt que de ne pas la voir venir. À nouveau.

Fort de l’expérience acquise après un siècle de crise économiques consécutives, on dénombre un certain nombre de voyants qui peuvent aider à repérer les éléments susceptibles de déclencher le prochain embrasement financier. Et ils sont au rouge.

Par nature, une bulle est indétectable. Impossible, donc, de dire si un marché en particulier risque d’éclater du jour au lendemain. Cependant, l’indice de Shiller, développé par Robert James Shiller, sert à comparer les bénéfices nets par action : voir à quel point un marché est déconnecté de la réalité. Caractéristique essentielle d’une bulle financière.

Or, le niveau de l’indice est proche de celui de la crise de 1929, plus élevé à bien y regarder.

Crise économique, graphique

On ajoutera que le volume annuel de défauts de paiement des entreprises est élevé, alors même que la dette privée augmente.

Les CDO ont recommencé à circuler, les équipes marketing ayant pris soin de les renommer BTO (Bespoke Tranche Opportunity), un nom toujours aussi attrayant. La diffusion des produits est donc massive. La Deutsche Bank, plus grande banque d’Allemagne, serait la banque la plus exposée aux produits dérivées de ce genre aux côtés de la Goldman Sachs et du Crédit Suisse. Des institutions « too big to fail » qu’il faudra sauver à tout prix en cas de crise.

Enfin, l’accélérateur est cette fois-ci la masse des liquidité. Les banques centrales, à commencer par la BCE (Banque Centrale Européenne), ont inventé les prêts à taux négatifs. Les taux sont historiquement bas, ce qui permet d’injecter dans l’économie des quantités d’argent très importantes. Cette masse serait de plus de 20 000 milliards de dollars en circulation, contre 2 000 en 1996, il y a à peine 20 ans… Tout cet argent, en plus de maintenir l’inflation, alimente beaucoup de secteurs, dont un certain nombre de marchés financiers importants. L’augmentation des masses en jeu est un multiplicateur de crise, comme le furent les CDS en leur temps.

À ceux qui liraient dans l’envolée soudaine des crypto-monnaies l’allumette qui allumerait le futur brasier, il faut d’abord rappeler que l’extrême volatilité de ces devises ne leur donne pas une entière crédibilité, malgré l’engouement qu’elles suscitent. Par ailleurs, les principales, comme le Bitcoin, ne correspondent à aucune réalité matérielle. Peu de chances, donc, pour qu’une contamination ait lieu à partir du marché de l’argent virtuel.

Si tous ces signes semblent parler par eux-même, il ne faut pourtant pas conclure trop vite à l’imminence d’une crise. Une seule chose est sûre : elle aura bien lieu. Mais nombre de facteurs peuvent donner aux marchés un long répit pour se corriger.

Une nécessité absolue si le président américain Donald Trump venait à décider de mener jusqu’au bout son projet de dé-régularisation de la finance afin d’éviter ce que Greenspan appelait « l’exubérance des marchés ».

Sébastien Conrado


Sources :

  • GIRAUD Gaël (2012). Illusion Financière.
  • Le Monde, Édouard Pflimlin : « Bourse : pourquoi de telles fluctuations ? » [en ligne] publié le 14.02.2018 : http://www.lemonde.fr/economiemondiale/article/2018/02/14/bourse-pourquoi-de-telles-fluctuations_5256867_1656941.html
  • Insolentiae, Charles Sannat : « L’indice de Shiller est alarmant et dépasse le niveau atteint avant le krach de 29 !! » [en ligne] publié le 04/12/2017 : https://insolentiae.com/lindice-de-shiller-est-alarmant-et-depasse-le-niveau-atteint-avant-le-krach-de-29-ledito-de-charles-sannat/
  • L’Obs, Dominique Nora : « La crise économique mondiale n’est pas pour demain… mais pour après-demain » [en ligne] publié le 15 février 2016 : https://www.nouvelobs.com/economie/20160215.OBS4664/la-crise-economique-mondiale-n-est-pas-pour-demain-mais-pour-apres-demain.html
  • Slate.fr, Gilles Bridier : « Tous les facteurs d’une nouvelle crise financière sont aujourd’hui réunis (voire multipliés) » [en ligne] publié le 27.08.2017 : http://www.slate.fr/story/150312/exuberance-marches-financiers
  • La Chronique Agora : « Trois signes précurseurs de la crise de 2008 réapparaissent » [en ligne] publié le 13/04/2017 : http://la-chronique-agora.com/banques-signes-precurseurs-crise/
  • The Economic Collapse Blog, Michael Snyder : « 22 Signs That The Global Economic Turmoil We Have Seen So Far In 2016 Is Just The Beginning » [en ligne] publié le 04/02/2016 : http://theeconomiccollapseblog.com/archives/22-signs-that-the-global-economic-turmoil-we-have-seen-so-far-in-2016-is-just-the-beginning
  • L’Expansion, Franck Dedieu : « Les cinq signes qui font craindre une nouvelle crise économique mondiale » [en ligne] publié le 07/12/2015 : https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/le-temps-de-la-re-crise-economique_1742523.html