[Interview]
#Société

Florence Montreynaud, Partie I : « L'une des pires violences machistes infligées aux femmes »

Historienne et linguiste, Florence Montreynaud a lancé plusieurs mouvements pour les droits des femmes : Chiennes de garde en 1999, La Meute en 2000, puis Encore féministes ! en 2001. En 2011 elle cofonde Zéromacho, un réseau international d’hommes qui dénoncent le « système prostitueur ». Elle vient de publier Zéromacho : des hommes disent non à la prostitution ! chez M Editions Québec. 3600 hommes ont signé son manifeste, dont le philosophe Vincent Cespedes, l’écrivain Boualem Sansal, les dessinateurs Cabu et Tripp…

Voir la partie II : Peut-on mettre fin à la prostitution ?

Vous êtes contre l’idée qu’il puisse exister une prostitution choisie, distincte de la prostitution contrainte (ce qui est au fondement de la législation allemande). Cela dit, si c’est bien la misère qui pousse la majorité des personnes prostituées à faire le trottoir, il semble que certaines d’entre elles soient davantage en quête d’argent facile. En Suède, une femme interrogée gagne ainsi 10.000 couronnes (1.700 dollars) par semaine…

Peut-être, mais j’ai préféré étudier les hommes qui les payent. Ces hommes, eux, sont tous les mêmes. Ils considèrent qu’on peut acheter l’accès à un corps humain. La prostitution concentre toutes les oppressions : le sexisme bien sûr, mais aussi le racisme, le jeunisme, le classisme… Les personnes dans la prostitution sont des perdantes à tous points de vue. Elles sont vulnérables, certaines se droguent pour supporter l’horreur, ont subi des violences avant de se prostituer. En France, ce sont souvent des femmes originaires d’Afrique ou d’Asie.

Pour vous, la prostitution serait donc l’expression patente du « système machiste fondé sur la domination masculine et la soumission féminine » (p. 19). Pourtant, vous l’expliquez vous-même dans votre livre, de plus en plus de femmes payent pour avoir des rapports sexuels. En Suède, les jeunes hommes qui se prostituent sont même deux fois plus nombreux que les jeunes femmes (2,1% contre 0,8%).

Il y a une différence entre l’homme qui paye et la femme qui paye : l’homme peut jouir en dix secondes, pas la femme. Celle-ci doit donc payer beaucoup plus cher. Les femmes qui payent des prostitués sont donc en moyenne plus riches que les hommes qui le font et se rendent souvent dans des pays pauvres. J’ai écrit un article sur ce sujet en 2002. Ce sont souvent des femmes d’un certain âge (entre 35 et 70 ans), qui couchent presque toujours avec des hommes beaucoup plus jeunes dans des pays pauvres, comme Haïti, le Kenya ou le Brésil, et elles ne le font pas furtivement entre deux portes. Les femmes ne représentent néanmoins que 1% des prostitueurs.

Qu’il s’agisse d’hommes ou de femmes, l’oppression sexuelle est la même. Femmes et hommes prostitués sont traités comme une marchandise. Je parle donc de « prostitution de la sexualité »[1]. Or traiter l’autre comme un moyen, une chose, c’est contraire à la philosophie de l’Occident, inspirée par Kant. Est-ce qu’il y a du plaisir pour tous les gens qui participent, du plaisir qui n’est nuisible pour personne ? Tout est possible entre adultes qui le désirent.

Justement, parmi les personnes qui se prostituent, notamment les membres du STRASS (Syndicat du Travail Sexuel), nombreuses sont celles qui revendiquent le droit de disposer librement de leur corps.

Elles peuvent dire ça, je ne leur dis jamais « Vous vous trompez. » ou « Vous mentez. » Je ne critique que les hommes qui payent pour ça. Cependant, quinze à vingt ans après, la plupart des femmes qui disaient ça ne disent pas la même chose. C’est pour elles une façon de se légitimer. Mais si vous leur demandez « Le recommanderiez-vous à votre fille ? », aucune n’acquiescera. Le plus souvent, les femmes qui s’expriment au sujet des hommes qui les paient disent « Je les hais ! », « Ce sont des porcs ! », « Ils puent ! ». L’homme qu’on aime sent bon, même s’il a transpiré. Quand il s’agit d’un homme qu’on ne désire pas, le nez dit non. La volonté peut dire oui, mais le désir dit non. Selon ces hommes, les « putes » sont là pour faire les choses que leurs femmes refusent. Beaucoup se vengent de leurs frustrations sur les prostituées. Certaines m’ont ainsi expliqué qu’elles ont eu affaire à des hommes qui ne bandaient pas et s’en vengeaient sur elles en les battant.

Comment peut-on s’appuyer sur les déclarations d’une infime minorité pour justifier l’esclavage d’une immense majorité bâillonnée ?

p. 75

Même s’il y en a qui choisissent cette vie, on ne raisonne pas sur des cas particuliers. C’est le principe de l’universalité qui prime : et si tout le monde faisait comme moi ? C’est quoi la dignité ? Ce n’est pas vendre l’accès à son corps, sinon le corps est réduit à une marchandise. Quand on nettoie les toilettes, même si la tâche peut sembler ingrate, il y a la dignité du travail. La prostitution n’est pas reconnue comme un métier, on ne le met pas sur son CV…

En Allemagne les prostitués sont syndiqués et ont le statut de « travailleurs du sexe ». Certains pensent d’ailleurs que des bordels légaux diminueraient de manière significative le nombre et l’importance des réseaux de proxénètes. Ils permettraient aussi d’assurer la sécurité (vigiles) et l’hygiène (douches, préservatifs…), donc de meilleures conditions de travail aux personnes prostituées. Vous affirmez le contraire, pourquoi ?

La légalisation a des conséquences néfastes. À Hambourg, la Herbertstrasse (une rue de prostitution) est interdite aux moins de 18 ans et aux femmes ; un coin d’apartheid qui en dit long sur ce qu’est l’Allemagne. Il y a beaucoup plus de prostitution clandestine que de prostitution officielle ! Les bordels n’ont jamais contenu toute la prostitution, l’Histoire le montre. Il y aura toujours de la prostitution dans la rue, car il y a un tarif minimum au bordel… Une forme de travail au noir se développe à la faveur de la réglementation. Quant à l’hygiène, même dans les bordels où les préservatifs sont en principe obligatoires, la plupart des hommes n’hésitent pas à payer plus cher pour ne pas en utiliser. D’ailleurs, les hommes qui payent ne sont pas inspectés… Quand j’ai étudié les hommes qui paient, j’ai compris que les bordels n’intéressent pas un certain nombre d’hommes, qui veulent de la prostitution clandestine. Ils cherchent l’aventure, loin de ceux qui vont au bordel comme ils iraient voir une maîtresse. Le fantasme de certains hommes est d’être le premier client d’une femme.

Il faut élever les hommes à devenir, non des « hommes », mais des êtres humains.

Wolfgang Benn (signataire de Zéromacho), p. 159

Dans votre livre, vous évoquez « la honte d’être un homme. Un blanc en bonne santé. Un privilégié de naissance, par son appartenance à la catégorie des dominants. » (p. 90), puis vous fustigez « l’arrogance de certains vieux mâles blancs dominants » (p. 116). N’est-ce pas un peu discriminatoire ?

Ce sont les blancs qui dominent. Dans les pays occidentaux, ce sont les vieux mâles blancs qui ont le pouvoir.

En France le gouvernement est paritaire et constitué de personnes issues de différentes communautés…

Certes, mais globalement les hommes blancs sont socialisés à être dominants. Pendant toute leur enfance, ils ont su qu’ils étaient le sexe dominant. 40-45 ans, c’est une génération où il y a un basculement en France. Les plus de 50 ans ont été élevés avec les valeurs d’autrefois : il faut gagner plus que sa femme, être plus vieux qu’elle… La France est un pays très réactionnaire, en comparaison avec les pays d’Europe du Nord ou au Québec. Il se produit en ce moment un trouble dans la masculinité qui est passionnant. Les jeunes hommes s’occupent davantage de leurs enfants ; c’est une génération charnière.

Si ce sujet abominable montre la bassesse de certains hommes, la majorité d’entre eux refuse la prostitution. Le réseau Zéromacho m’a fait rencontrer des hommes formidables. Hier, l’un d’eux m’a dit : « Je ne veux pas ajouter du malheur au monde. » Refuser que des hommes puissent payer pour du sexe en signant la pétition Zéromacho est un acte idéologique. C’est pour pouvoir se regarder dans la glace et se dire « Je ne suis pas un salaud. ». J’ai vu beaucoup de prostitueurs : ils ont le regard fuyant, rasent les murs en sortant du bordel… Les personnes dans la prostitution racontent d’ailleurs qu’elles sont souvent dégoûtées en voyant un siège enfant dans la voiture des hommes qui les payent. La plupart d’entre eux sont en effet mariés et pères de famille. A l’inverse, les Zéromacho ont un rapport à l’autre fondé sur le respect. L’un d’eux m’a expliqué qu’il n’avait jamais fait de sodomie car aucune des femmes avec qui il avait eu des relations sexuelles n’avait accepté, ce qui ne l’a pas pour autant motivé à payer pour le faire. Certains des hommes que j’ai rencontrés sont orgueilleux (« Je n’ai pas besoin de ça pour avoir des relations sexuelles, je couche avec une femme quand je veux… »), mais en tout cas ce n’est pas possible pour eux de payer pour ça.

Il me serait impossible de faire l’amour si je n’avais pas envie de prendre la femme dans mes bras pour le reste de la nuit.

Patric Jean (cofondateur de Zéromacho), p. 92

Voir la partie II : Peut-on mettre fin à la prostitution ?

Propos recueillis par Alexandra Nicolas

Pour signer le manifeste Zéromacho : zeromacho.wordpress.com/category/le-manifeste/


[1]Cette expression fait référence à l’ouvrage Prostitution of sexuality, publié par Kathleen Barry en 1995.

Prostitution : des hommes disent non !