[Tribune]
#Société

Pour une interaction émotionnelle avec la nature

Le journal matinal d’une grande radio nationale vous extirpe de votre sommeil profond « Bonjour à toutes et à tous, il est 7h et aujourd’hui c’est le jour du dépassement de la Terre, nous vivons dorénavant à crédit jusqu’à la fin de l’année… ». Bon la journée commence bien… Une douche et un petit déjeuner devant une chaîne d’information en continu « Pic de pollution aujourd’hui à prévoir dans les grandes villes de France, pensez à réduire votre vitesse… » Peu importe, la voiture ce n’est pas votre dada, vous achetez un journal au kiosque local et vous prenez le métro.

Le temps du trajet, vous lisez le dossier consacré au changement climatique : « […] voilà des décennies que nous disposons de toutes les informations sur la crise de la biodiversité, que nous savons que nous sommes proches d’un point de basculement, tant les changements environnementaux se sont accélérés. Pourquoi est-­ce si difficile de modifier nos comportements, de sortir du déni ? Visiblement, savoir ne suffit pas. Il faut le vécu. L’expérience. Et, plus précisément, l’expérience de nature ». Page suivante, un encart vous informe que vous pourriez être affecté « d’amnésie environnementale ».

« Nous avançons comme des somnambules vers la catastrophe », Edgar Morin

Alors pourquoi ? Pourquoi continuons-nous de cheminer sur la même voie en pleine léthargie ? L’Homme est censé incarner la rationalité et pourtant il reproduit souvent les mêmes erreurs… Certains chercheurs tentent d’éclairer cette zone d’ombre par une approche psychologique.

Les causes de l’amnésie environnementale

L’écologue Pyle parle d’une « extinction de l’expérience de nature ». Nos modes de vie sont éloignés des espaces naturels, la construction de l’identité se fait de moins en moins au contact de la nature. Résultat ? Nous intégrons de moins en moins les problématiques de conservation de l’environnement et de la biodiversité dans nos actions quotidiennes.

De nombreuses recherches en psychologie de la conservation indiquent à quel point les expériences vécues durant l’enfance sont importantes dans la construction d’une identité environnementale, ce qui n’empêche pas les jeunes générations d’être totalement déconnectées de la nature, au point même de constituer un problème de santé publique. Selon le concept de « trouble du déficit de nature » de Richard Louv, « une privation d’un contact prolongé avec la nature peut avoir des répercussions négatives sur le développement mental d’un individu ».

Nous sommes tombés dans un cercle vicieux : en détruisant l’environnement naturel, nous altérons indirectement notre santé physique et psychique. Cette situation n’est pas le fruit d’un événement récent et imprévisible mais plutôt d’une vision anthropocentrique de l’homme sur la terre qui s’est solidifiée au fil des siècles. En se positionnant « en dehors » de la nature, l’homme a construit un rapport de domination sur cette dernière en se considérant comme propriétaire et/ou gardien de l’environnement naturel.

Descola définit nos sociétés contemporaines comme naturalistes ; pour l’anthropologue français, nous nous considérons comme les seuls êtres vivants dotés d’une intériorité avec des intentions propres. Dans ces conditions, il est difficile de prendre la réelle mesure du problème et de se détacher de « l’arrogance » de l’homme maître et possesseur.

Et si l’homme était tout simplement inapte à gérer une problématique environnementale pour le moins extrêmement complexe ? Nous connaissons les risques mais ils nous apparaissent trop abstraits et lointains, nous préférons accorder la priorité à des menaces plus immédiates, c’est « le bassin d’inquiétude limité ». Des études menées aux Etats-Unis ont démontré que la population américaine s’intéressait de près à la problématique environnementale avant la crise économique de 2008. Passée cette date, le changement climatique a chuté au classement des préoccupations premières.

Si les individus font face à de nombreux défis, ils ne peuvent pas y répondre simultanément, mais plutôt par ordre de priorité et dans une échelle de temps courte. En clair, en cas de difficulté économique, comme c’est le cas dans de nombreux pays depuis quelques années, trouver un job qui vous permettra de vous nourrir sera plus important que de se préoccuper de l’état de notre planète. Difficile de brimer ce « sens des priorités ».

A cela s’ajoute une tendance à perdre la mémoire, « le syndrome de la référence changeante », directement lié au concept « d’amnésie environnementale générationnelle ». L’environnement naturel dans lequel nous grandissons constitue la référence d’une nature « normale » : c’est à partir de cette référence que nous mesurons les évolutions de la dégradation de l’environnement et, de générations en générations, le curseur se déplace. La référence d’une génération à l’instant T ne sera pas celle de la génération suivante T+1.

Il s’agit dès lors d’une accommodation graduelle à la dégradation de la nature puisque chaque génération considère le niveau dégradé de cette nature comme « normal ». La transmission des conditions biologiques passées ne s’effectue pas, on tente donc de protéger ce que l’on connaît et non pas ce que les anciens ont pu connaître.

Selon Philippe J. Dubois, des chercheurs britanniques ont réalisé une étude en 2008 en Chine auprès de pêcheurs au sujet du Baiji (un dauphin) et du poisson spatule (pouvant mesurer jusqu’à 7 mètres de long et peser plusieurs tonnes) vivant dans le fleuve Yangtsé. Deux espèces culturellement et commercialement connues par le passé, et pourtant 70 % des pêcheurs de moins de quarante ans n’avaient jamais entendu parler de ces espèces… Ils ont disparu de la mémoire collective. Dans vingt ans, les prochaines générations n’auront probablement jamais entendu parler des éléphants, tigres et orangs-outans…

Le diagnostic

Nous sommes abreuvés d’informations, d’études sur le changement climatique, sur la chute de la biodiversité, sur les effets néfastes de l’action humaine, mais aucun changement n’est initié. A croire que les discours rationnels sont inefficaces.

« Si tout se passait rationnellement dans le monde, il ne se passerait rien », Dostoïevski

Pour Floran Augagneur, une démonstration rationnelle peut convaincre mais elle n’est pas suffisante : « pousser à l’action nécessite autre chose que de la raison : c’est la fabrication de la croyance ». Paul Stern propose quatre types de facteurs sur lesquels reposent les comportements individuels pro-environnement :

  • Les facteurs attitudinaux (croyances, savoirs, valeurs, identité…)
  • Les facteurs contextuels extérieures à la personne (incitations financières, légales, contraintes financières et influences sociales)
  • Les capacités perçues de la personne à mettre en œuvre ce comportement (degré de connaissance, confiance en elle…)
  • Les habitudes et les routines

On constate à travers ce modèle que la connaissance et la rationalité sont loin d’être les seuls facteurs qui influencent nos comportements pro-environnementaux. Les injonctions actuelles à adopter des attitudes plus responsables ont leurs limites. Et si l’on tentait de se reconnecter à la nature ? D’adopter une relation homme-nature beaucoup plus saine ?

Les « remèdes » possibles

Pour Peter Kahn, à qui l’on doit la vulgarisation du concept d’amnésie environnementale générationnelle, « Si l’on essaye juste d’enseigner aux gens l’importance de la nature, cela ne marchera pas. Ils doivent interagir avec ». L’expérience, le vécu viennent pallier les carences de la connaissance en matière de protection de la nature.

Il n’est pas nécessaire de préparer votre kit de survie pour passer trois semaines en solitaire au sein de la « wilderness » à la sauce Into the wild. La nature est partout, dans votre jardin, dans le parc à proximité de votre quartier. Petit tour d’horizons des manières de renouer un lien d’émotion avec la nature et de comprendre toute son importance et sa fragilité.

Les espaces verts urbains

En milieu urbain, les espaces verts représentent une opportunité de couper le rythme effréné de votre journée ou de votre semaine. Un footing le dimanche matin, une pause-déjeuner au bord de l’eau, lecture d’un roman trépidant adossé contre un arbre. De nombreuses villes mènent des politiques de re-végétalisation et de conservation de la biodiversité pour offrir à leurs citoyens un cadre de vie plus agréable et les sensibiliser à l’environnement.

Prenons l’exemple de Paris et Berlin qui ont des stratégies de gestion des espaces verts bien différentes. La capitale française a fait le choix de créer des « micro-réserves » pour préserver la biodiversité et sensibiliser ses habitants à travers des actions pédagogiques, visites guidées, affichages, conférences. Point commun entre toutes ces initiatives, la « mise en retrait » des citoyens dans la gestion des espaces verts.

A contrario, Berlin a décidé de sensibiliser ses habitants par l’appropriation du vert urbain, selon Zina Skandrani. Soutien à l’agriculture urbaine, verdissement des cours d’immeubles, aménagement de sentiers pédagogiques pour les enfants, possibilité de poser des nichoirs… L’objectif est de rendre les espaces verts « expériençables ». Les parcs berlinois sont avant tout des espaces sociaux où les habitants participent aux prises de décisions, aux choix d’aménagement, ce qui facilitent l’identification de ces derniers aux espaces verts.

Les jardins partagés

En pleine ville, il est aussi possible de prendre soin des plantes tout en prenant soin de soi. Le jardinage entretient la forme physique et psychique. Les bienfaits sont vastes et multiples, comme le prouvent les témoignages récoltés par Ana-Cristina Torres auprès des adhérents d’un jardin partagé du Pré Saint-Gervais : « La vraie raison profonde c’est revenir à la terre […] » – « […] quand tu travailles la terre c’est une relation différente à tout ce qui est la vie urbaine ». – « Ici on a la chance d’avoir ‘W’, qui est fasciné, fascinant au moment ou il parle des insectes, il est très pédagogique. Donc, il nous transmet ce respect, cette admiration pour les insectes […] ».

Un espace de nature en milieu urbain permet de se reconnecter émotionnellement aux êtres vivants mais aussi de tisser des liens entre membres d’une même communauté.

Les écoles de plein air

A l’école, seuls les aspects intellectuels vis-à-vis de la protection environnementale sont pris en compte. Une approche très cartésienne de l’objet étudié qui ne permet pas aux élèves d’interagir émotionnellement avec la nature. Pour Louise Chowla, les personnes engagées dans la conservation identifient souvent des adultes qui les ont influencées pendant leur jeunesse, mais aussi par le biais de jeux en pleine nature. La nature offre un panel d’expériences élargi, un lieu de créativité, d’expérimentation construisant dès le plus jeune âge une identité environnementale.

Dans les pays anglo-saxons et en Scandinavie, des « Forest School »permettent aux enfants d’étudier en extérieur. Ces structures se posent en complémentarité d’une scolarité classique en utilisant le médium nature comme élément central. Le concept se popularise pour répondre au syndrome du manque de nature, à l’épanouissement physique et physiologique. Il manque souvent le vécu, l’expérience, le contact ; ce lien insondable qui nous relie à ce que nous sommes : des êtres vivants à part entière dans l’écosystème terrestre.

L’état de notre planète se dégrade, le manque de volontarisme politique est flagrant, l’engagement citoyen est insuffisant et notre système cognitif nous joue des tours. Et si renouer le contact avec la nature physiquement parlant changeait la donne ? Les futures générations détiennent probablement une partie de la solution.

Antoine Gransard


Sources :