[Tribune]
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« Les slogans libertaires de mai 68 ont du plomb dans l’aile »

Les slogans libertaires de Mai 68 ont du plomb dans l’aile. Les injonctions laxistes et utopiques (« Il est interdit d’interdire », « Faites l’amour, pas la guerre » …) ont cédé la place à des demandes d’autorité et à des attentes bien plus pragmatiques. La jeunesse d’aujourd’hui – et c’est une prof qui enseigne en banlieue qui le dit ! – a besoin de se sentir dirigée, soutenue et motivée. Pas étonnant dès lors que les jeunes se sentent attirés par la chose militaire, engouement qui coïncide avec les attentats islamistes perpétrés sur notre sol ces dernières années.

Raisons invoquées pour rejoindre les bancs de l’armée ? Parmi mes élèves, certains m’ont fait part de leur désir de servir (à quelque chose), de se retrouver entre camarades et d’appartenir à un groupe et enfin d’obéir à une personne d’autorité sans quoi ils perdent toute motivation et sont tentés de rester des heures devant les écrans à ne rien faire de concret de leurs journées.

Ces témoignages sont révélateurs d’un changement profond de paradigme. En effet, dans une société consumériste où règne un individualisme mortifère, la jeune génération ne trouve plus sa place. Derrière l’utilisation compulsive des smartphones et autres réseaux (a)sociaux transparaît la recherche d’appartenir à une communauté. La quête de sens se pose avec une certaine acuité et le désaveu pour les politiques au profit des militaires traduit chez la jeunesse un besoin de servir plutôt que de se servir.

Bien sûr, certains rétorqueront que les jeunes remettent en cause l’autorité établie en manifestant de manière virulente contre les forces de l’ordre ou contre la sélection à l’université, quitte à saccager les facultés et à bloquer les examens. Mais ces jeunes-là, souvent encartés à l’extrême gauche, sont-ils représentatifs de la jeunesse ou bien monopolisent-ils le débat au détriment d’une majorité désabusée ?

En réalité, la forte demande d’autorité contemporaine est l’aveu d’un échec du modèle laxiste post soixante-huitard qui a mis à mal la méritocratie, et donc, une certaine justice permettant aux jeunes issus d’un milieu défavorisé de prendre l’ascenseur social et de gravir ainsi les échelons grâce à une école exigeante.

L’égalitarisme forcené a généré des aberrations, comme le tirage au sort à l’entrée des universités. Résultat : 100.000 jeunes quittent le système scolaire sans diplôme, soit 10% d’une génération, selon le Conseil national d’évaluation du système scolaire. Ces jeunes-là ne perçoivent plus l’intérêt de l’école qui, selon eux, ne leur ouvre plus des portes d’un métier utile. Les apprentissages scolaires leur semblent abstraits.

Les jeunes sont donc plus que jamais en quête de sens et d’adrénaline. Ils ne respectent pas les adultes qui veulent « copiner » avec eux (dans le secondaire, seuls les professeurs capables d’asseoir leur autorité sont respectés) mais sont prêts à suivre des modèles d’autorité capables de leur transmettre des notions de dépassement de soi et d’engagement.

À cette demande d’autorité vient s’ajouter un tropisme pour toutes les formes de survivalisme et pour un retour à des valeurs morales d’entraide tournées vers l’action et portées par des figures d’autorité reconnues. Le succès au cinéma de films comme Les Combattants ou Volontaire traduit ce besoin d’autorité et d’autodiscipline.

À la génération hippie qui a fait son temps, il va devoir désormais falloir composer avec la génération treillis. Autre temps, autres mœurs…

Véronique Bouzou