[Tribune]
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Pourquoi vote-t-on pour des politiciens qui, sans cesse, affirment ne rien comprendre ?

« Je ne comprends rien à ce que dit et ce que fait François Fillon » disait Marine Le Pen lors de la campagne présidentielle de 2017 ; « On ne comprend rien à ce que veut Marine Le Pen » a dit à son tour au même moment, Richard Ferrand, ancien secrétaire général d’En Marche ; François Asselineau, candidat à la présidentielle de 2017, évoquant le programme de Jean-Luc Mélenchon vis-à-vis de l’Union européenne affirmait quant à lui… « qu’on n’y comprend plus rien » !

Ces exemples ne sont pas isolés et il ne fait nul doute que tous les politiciens l’aient dit au moins une fois dans leur carrière. Mais comment se fait-il que ceux-ci, qui affirment sans cesse ne rien comprendre, récoltent des suffrages ? C’est simple. Il est clair pour tout le monde qu’ils comprennent très bien de quoi ils parlent ; le fait de dire le contraire est une stratégie de communication. En effet il est aisé de discréditer le discours d’un adversaire lors d’un débat en disant que l’on n’y comprend rien avec un air méprisant ou hautain, surtout quand l’adversaire tente de faire une démonstration ou une explication complexe. Cette dialectique permet à celui qui l’utilise de s’épargner une démonstration contraire conséquente qui pourrait au mieux convaincre les plus attentifs et ennuyer l’ensemble de l’auditoire, et au pire se discréditer en utilisant une mauvaise argumentation mal expliquée ou mal préparée.

Une stratégie redoutable

La personne qui dit qu’elle n’y comprend rien ne se discrédite pas elle-même. Elle profite de l’autorité qu’elle a déjà acquise auprès de ses partisans, sa prétendue incompréhension discrédite mécaniquement son adversaire auprès d’eux. Pour les personnes qui ne sont pas encore en sa faveur, en revanche, celles-ci ne seront pas particulièrement marquées par cette esquive. Pire, l’auditeur qui n’écoutait le débat qu’à moitié et qui avait peut-être mal compris les arguments du premier contradicteur se sentira peut-être soulagé d’entendre une personne, ayant déjà une certaine aura, affirmer qu’elle n’a rien compris elle-même. Après tout, l’empathie est une puissante machine à suffrages.

Le spectateur, très fréquemment, perd en concentration pendant un débat, surtout s’il est long et a trait à un sujet complexe, ce qui fait de lui une cible facile. Cette stratégie dont parle notamment Arthur Schopenhauer dans L’Art d’avoir toujours raison est d’une efficacité redoutable.

Attention, cette stratégie ne vous dispense pas d’apporter de la matière au débat. Sans arguments, la simple réaffirmation de votre incompréhension vous fera passer pour quelqu’un qui ne comprend véritablement rien, ce qui n’est pas l’objectif de la technique… De plus, celle-ci peut être inefficace dans un débat court où l’argument contré est simple. Il faut rester vigilant, ce n’est pas une esquive à utiliser à la légère !

Une stratégie condamnable ?

Quelle turpitude de se servir d’une telle arme sur ces cibles faciles. D’honnêtes spectateurs qui ne recherchent que la vérité et qui, par faute d’attention, se font tromper ! Ils ont de quoi nous décevoir ces politiciens qui utilisent ce stratagème…

Mais il est inutile de les blâmer, car ils agissent en être humain, par nature de mauvaise foi. Une telle stratégie est inhérente à notre manière de penser, souvent fainéante. À défaut d’être une technique utilisée consciemment, dire que l’on ne comprend rien à ce que dit son adversaire est parfois une solution d’aisance qui vient d’elle-même contre un argument difficile à parer. Aussi, comme on l’a déjà abordé, répondre sur le fond peut être préjudiciable à l’interlocuteur de bonne foi. Par souci d’efficacité, dans ce bas monde, on se prête au vice ! C’est pour ces raisons que les politiciens ne sont pas les seuls utilisateurs de cette rhétorique, et donc pas les seuls à fustiger. Chacun d’entre nous en a probablement déjà fait l’usage une fois dans sa vie. Alors, que celui qui n’a jamais péché leur jette la première pierre ! Néanmoins, maintenant avertis, nous n’avons plus de raison de nous faire avoir, ou d’être tenté de dire à notre adversaire que nous ne saisissons pas ses propos… à moins que ce ne soit la vérité.

Neil Savin


Sources :

  • http://www.lci.fr/elections/marine-le-pen-interview-lci-affaire-fillon-je-ne-comprends-rien-a-ce-que-fait-et-ce-que-dit-francois-fillon-2025030.html
  • https://www.ouest-france.fr/elections/presidentielle/sortie-de-l-euro-ne-comprend-rien-ce-que-veut-marine-le-pen-4965107
  • http://www.bfmtv.com/politique/decentralisation-plus-personne-ny-comprend-rien-352198.html
  • https://www.youtube.com/watch?v=o0iKjbSQdg8
  • https://fr.wikisource.org/wiki/L’Art_d’avoir_toujours_raison/Stratagème_XXXI