[Tribune]
#Société

Une polémique à la française sur la laïcité

Après avoir déchaîné Twitter et l’opinion en général, la polémique sur le hijab de sport proposé par Décathlon semble s’être évaporée aussi vite qu’elle est arrivée. Retour sur une France bicéphale, prétendument championne de la laïcité mais aussi, et surtout, des controverses sur le port du voile. Cet objet, aussi insignifiant et banal puisse-t-il paraître dans nombre de cultures, semble déclencher des différends dans l’Hexagone. Serait-il devenu le catalyseur de dissensions plus profondes au sein de la société et donc un moyen de faire émerger un débat que l’on ose avoir sous le doux nom de laïcité ?

Retour sur la polémique

Le 21 février 2019, Twitter s’enflamme autour de la commercialisation prochaine d’hijabs de running par Décathlon. Le débat scinde la population entre les personnes favorables au produit, celles qui ne cautionnent pas le fait qu’une femme puisse être voilée et les islamophobes.

Ce qui aurait pu rester une simple querelle cantonnée aux réseaux sociaux a pris une toute autre tournure en basculant dans la sphère publique avec sa reprise par de nombreuses personnalités politiques. Lydia Guirous, porte-parole LR, publie dès le 24 février un tweet à l’encontre de Décathlon, accusé de se « soumet[tre] également à #islamisme qui ne tolère les femmes que la tête couverte d’un hijab pour affirmer leur appartenance à la oumma et leur soumission aux hommes ». 

Lydia Guirous

À l’antenne de RTL, Agnès Buzyn, ministre de la Santé, déplore la mise en vente des « hijabs de running », notamment à cause de la « différenciation entre hommes et femmes » que ce voile souligne. Et la députée LREM Aurore Bergé d’affirmer : « le sport émancipe. Il ne soumet pas. Mon choix de femme et de citoyenne sera de ne plus faire confiance à une marque qui rompt avec nos valeurs ».

Aurore Bergé

Nombreux sont les exemples de personnalités politiques, issues de diverses tendances, qui s’expriment au sein des médias. Néanmoins, y compris au cœur de la majorité, tout le monde ne s’entend pas, à l’instar d’Aurélien Taché pour qui « la liberté ou l’émancipation ne se décrète pas pour les autres et la laïcité, ce n’est pas l’athéisme d’Etat. Cette obsession du voile et de l’Islam, niché dans l’inconscient du républicanisme, est une exception française dont on se passerait bien ».

Aurélien Taché

Le mardi 26 février, face à l’ampleur de cette polémique, Décathlon choisit de cesser la vente du hijab. Muriel Pénicaud, ministre du Travail, se dit favorable à ce recul, car « on sait très bien qu’il y a des femmes qui choisissent, mais il y en a tellement qui sont sous la pression sociale et qui n’ont pas le choix ».

Ces échanges houleux, divergents montrent bien qu’il existe une réelle difficulté en France : la laïcité et sa définition.

La besoin urgent de (re)définir la laïcité

Au cœur même de la République En Marche, il est difficile de créer un consensus sur la question de la laïcité. Au micro de RTL, Oliver Bost explique que ce phénomène vient de la courte histoire politique de ce parti, du manque de clarté d’Emmanuel Macron et de la pluralité des affinités politiques présentes.

À cela s’ajoute un problème de délimitation des échanges. En effet, ce n’est pas tant la laïcité qui est interrogée, mais davantage l’islam dans la République. Face à ces dissensions, un débat interne va se tenir le 20 mars afin de définir une ligne directrice. Même si, dans le cadre de la loi de la laïcité de 1905, la vente du hijab n’est pas interdite, cela semble déranger.

Il est dès lors intéressant de se rapporter à l’essai de Jean Baubérot, La Laïcité falsifiée[1], qui met en garde contre les « ‘chauffards de la laïcité’ qui voudraient poursuivre en toute impunité leur conduite dangereuse ». L’auteur, historien, sociologue et fondateur de la sociologie de la laïcité, énonce nombre de cas où la laïcité est malmenée, en passant par Marine Le Pen comparant les prières de rue à une « occupation » lors d’un meeting à Lyon en 2010, ou Nicolas Sarkozy commettant un amalgame entre la prière des rues et l’appel à la prière (quelque chose qui n’existe pas en France). Le tout favorisé par un système de communication de masse qui, en quête de sensationnalisme afin de faire gonfler l’audimat, « mélange de plus en plus fiction et réalité ».

La laïcité, aussi positive puisse-t-elle paraître, est aussi le tremplin de stigmatisations. Le refus de traiter ces questions jugées trop « taboues » permet à certains partis de se les approprier. Sortir de l’immédiateté pour se tourner vers les historiens et les sociologues semble alors essentiel afin de recréer un réel dialogue nimbé de bienveillance.

Néanmoins, la laïcité tend parfois à offrir une lecture de la religion comme devant se vivre uniquement dans la sphère privée. Certes, l’État n’a pas à se mêler directement de ces questions, mais cela ne signifie pas pour autant qu’il ne faut pas laisser la religion s’exprimer dans l’espace public. C’est justement cette limite entre sphère privée et sphère publique qui doit être interrogée dans la polémique du hijab de running.

Et la femme dans tout ça ?

S’il faut attendre la fin du xxe siècle pour que la laïcité se mêle au débat de l’égalité homme-femme, les controverses récurrentes sur le foulard remettent au goût du jour l’image de la femme soumise au pouvoir religieux. Les exemples de polémiques sont nombreuses, comme en témoigne celle, plus récente, concernant l’enseigne Etam. Cette dernière est accusée d’avoir décliné la candidature d’une femme à cause de son voile.

Là encore, le hijab se transforme en question d’affaire publique : les avis divergent entre accusation de discrimination à l’emploi et soutien d’un islam politique. Aujourd’hui, une partie des mouvements féministes français tendent à rejeter les femmes portant le voile. Comme lors de l’affaire du burkini en 2016, il existe une fracture entre « les tenantes d’une ligne universaliste, laïque et républicaine, et celles d’une ligne multiculturaliste et intersectionnelle » (d’après les propos d’Eugénie Bastié).

Bien sûr, il ne faut pas oublier toutes ces femmes qui subissent des brimades pour avoir osé ôter leur voile et celles qui l’ont payé de leur vie. Peut-être faudrait-il davantage respecter la manière dont certaines personnes veulent évoluer et le rythme dont elles ont besoin ?

Or il existe également un courant important de féminisme dans l’islam et « la marche vers une révolution féministe en contextes islamiques est une nécessité vitale », comme le souligne Leïla Taull dans un entretien accordé à France Culture. Cette évolution est d’autant plus importante à l’heure où les relations hommes-femmes semblent se dégrader dans certaines sociétés musulmanes. Ce féminisme varie selon les espaces ; cela passe par une lecture féminine des textes, parfois contre le patriarcat, ou bien en adoptant une position subversive.

Alors, oui, il faudrait peut-être prendre de la hauteur, comme le prône Marlène Schiappa sur le Huffington Post, qui soulève les nombreuses questions nichées derrière la polémique du hijab. En premier lieu, la Secrétaire d’Etat interroge le fait que « certains responsables politiques ne s’intéressent au droit des femmes à disposer de leurs corps que lorsqu’il s’agit de voile », avant de partager sa conviction sur le hijab, qu’elle n’envisage pas comme « un signe de liberté » ou « un signe d’émancipation de la femme ».

Plutôt que d’interdire son port, la ministre de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations appelle à questionner philosophiquement ce choix. Or, un tweet de 280 caractères, cela semble bien peu pour débattre de la laïcité. Dans des discussions aussi complexes, plus que jamais l’esprit critique, la nécessité de prendre de la distance par rapport aux stéréotypes sont nécessaires afin de favoriser le vivre ensemble.

Chloé Salom


[1] Baubérot Jean, La laïcité falsifiée, Paris, La Découverte, 2012.