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Quelques réflexions sur l’objectif d’Emmanuel Macron, Partie I

Le président de la République a fait de l’établissement d’un Service National Universel (SNU) un de ses objectifs. De nombreux travaux ont été menés, notamment par un groupe de travail ad hoc, afin d’en déterminer les contours et les objectifs. Une première ébauche de ce service a été rendue publique en juin 2018 avec la promesse d’une concertation plus complète dans les mois à venir, démontrant ainsi que le projet reste ouvert.

Le but de ce non-papier n’est certainement pas de critiquer les décisions prises mais d’apporter des suggestions visant à poursuivre la réflexion sur ce sujet d’importance nationale.

Voir la partie II : Le Service National Universel : un projet tenable ?

Le SNU : quel objectif ?

L’annonce faite sur le SNU durant la campagne présidentielle est restée générale sans que ses objectifs soient clairement précisés, ce qui a laissé la porte ouverte à toutes les interprétations. C’était certainement la bonne démarche car le sujet est complexe et n’appelle pas de solution évidente. Le fil conducteur du projet est la cohésion nationale par la mixité sociale.

Lors d’un de ses discours, le président a précisé sa pensée en affirmant qu’il ne s’agissait pas de réinventer le service militaire mais de donner à la jeunesse de France des causes à défendre, des combats à mener, dans les domaines social, environnemental ou culturel. Il insistait sur le fait que le SNU serait ce moment où la République dirait à la jeunesse que l’engagement pour les autres est le moyen le plus sûr pour se réaliser soi-même et forme le socle d’une solidarité nationale affermie.

Le président précisait aussi une chose importante : il ne s’agit pas d’un service militaire plus ou moins inspiré de celui qui existait avant 1997. Le but du service militaire tenait dans la capacité à mobiliser toute la population en cas de guerre majeure contre un ennemi identifié : le bloc soviétique. Son fondement était purement orienté vers une notion de « défense totale » du territoire qui n’a plus trouvé sa raison d’être après l’effondrement de l’union soviétique.

Les nations qui, aujourd’hui, ont gardé ou recréé un service militaire, sont celles qui perçoivent une menace imminente possible à leurs frontières.

Dans ce contexte, la mixité sociale n’était qu’un effet collatéral du service militaire dû à l’indifférenciation des classes sociales engagées ensemble dans cette mission de défense nationale. C’est pourtant ce qui fait débat aujourd’hui.

En effet, si la suspension du service militaire a fait sens militairement parlant et a permis aux armées de recentrer leur budget et leur activité sur leurs missions devenues beaucoup plus expéditionnaires, elle a supprimé cette opportunité unique qu’avait chaque Français (et non chaque Française car il n’était pas ouvert aux femmes) de vivre des moments forts avec des compatriotes venant d’autres couches sociales ou d’autres régions.

C’est donc bien cette mixité sociale qui est au cœur du problème du SNU mais son but premier est totalement différent de celui qui guidait le service militaire.

Pour autant, le président dans son discours ne présente pas cela comme l’objectif principal, mais insiste sur l’engagement au profit d’une cause, ce qui replace à nouveau la mixité sociale comme un effet collatéral d’une mission plus large.

On n’impose pas en effet la mixité sociale. Elle doit se construire autour de causes supérieures. Il faut que le SNU ait d’autres objectifs qui engagent tous les jeunes Français quel que soit leur genre, leur couche sociale, ou leur niveau d’études. C’est le principe qui doit orienter la recherche d’un service réellement universel.

Les premières réponses

Les premières décisions prises fin juin ne répondent pas à ce principe. Elles prévoient un engagement dès l’âge de 16 ans, dont l’objectif n’est pas clairement défini, sinon un temps obligatoire passé en internat. Les activités qui y seront conduites appellent d’autres études.

Ce faisant, ces décisions perdent cette vision d’une grande cause universelle et placent la mixité sociale non plus comme un effet secondaire mais comme un but. Elles ouvrent la porte à la controverse, notamment vis-à-vis d’associations qui œuvrent déjà en faveur du développement d’une plus grande intégration de toutes les couches sociales de la société. Se pose alors la question de l’adhésion au SNU, qui doit être le fil conducteur de sa montée en puissance.

Malgré tout, ces décisions apportent des premiers éléments structurants du projet. Il faudra une période obligatoire pour être certain que les grandes causes qui le guideront soient réellement nationales.

Contrairement au service militaire, le SNU ne sera pas articulé sur une seule période et comprendra différentes étapes. Pour mieux l’intégrer dans une société qui a évolué et où la maturité de la réflexion s’exprime plus tôt chez les adolescents, il débutera pour les classes d’âge à partir de 16 ans.

Il n’est pas certain que l’internat soit un objectif pertinent, mais l’encadrement du SNU à cet âge doit être fort et expérimenté. C’est bien dans la défense que l’on trouve des cadres capables d’intégrer toutes les dimensions de ce capital humain.

Mais il faut, pour susciter l’adhésion, sortir d’une vision trop simple d’un programme centré sur l’éducation civique, le complément scolaire ou l’exercice physique. Il faut que la première période du SNU crée du rêve et de la passion pour mieux ouvrir les jeunes qui l’intègrent aux engagements, volontaires ou non, qui ponctueront les phases suivantes.

Service national universel

La recherche d’une grande cause nationale

La génération des « milléniums » est avide d’engagement, avec des effets autant positifs que négatifs selon la cause qu’ils épousent.

Le SNU offre un fantastique véhicule pour permettre à cette génération de s’engager. Toutes les études doivent donc tourner autour de ce grand principe.

Les grands sujets rassembleurs incontestables dans notre pays sont ceux liés aux trois piliers du développement durable :

  • l’environnement (maîtrise des ressources naturelles, équilibres écologiques, risques environnementaux, etc) ;
  • le social (santé, éducation, emploi, culture, etc) ;
  • l’économie (croissance durable, consommation méthodes de production, etc).

Ces causes rassemblent en France et permettent de développer un sens civique autour de la construction d’un monde durable. Les jeunes qui créent des entreprises ou sont recrutés par de nombreuses start-ups aujourd’hui revendiquent ce modèle porteur de cohésion et qui est partagé au-delà des frontières, un facteur essentiel dans notre monde globalisé.

Il ne saurait en effet être question d’imaginer construire un SNU dont les valeurs seraient limitées à un cadre purement national, alors que nous devons lutter contre la résurgence des nationalismes en Europe et dans le monde.

Mais pour les plus jeunes, à 16 ans, cette cause nationale doit être initiée par des actions pragmatiques pour créer la part de rêve apte à construire la cohésion entre des adolescents issus d’horizons différents.

Les hypothèses structurantes du SNU

La réflexion ici prend comme première hypothèse que cette phase débute dès l’âge de 16 ans, admettant que cette limite a une certaine flexibilité pour intégrer les adolescents en classe de seconde, pour la part de cette population qui est au lycée.

L’autre hypothèse concerne l’encadrement militaire. Si un rôle fort des armées paraît souhaitable, il n’est pas incompatible d’équipes mixtes qui pourraient être constituées de jeunes plus âgés engagés dans les étapes ultérieures SNU, mais aussi d’associations ou de tout autre participation qui ne ferait que renforcer la cohésion nationale en décloisonnement des mondes qui ne se rencontrent pas naturellement.

Ce papier ne retient pas l’hypothèse d’un internat obligatoire à moins qu’il ne soit rendu nécessaire par la conduite de projets particuliers, ni celle d’une nécessaire mixité régionale. En effet, on trouve au sein d’une même région tous les éléments propres à encourager la diversité sans qu’il faille arbitrairement déplacer les jeunes, là encore sauf si les projets l’exigent, voire si les jeunes eux-mêmes le souhaitent.

La première phase du SNU

Le problème étant posé, quels pourraient être ces projets capables de générer l’adhésion dans la première phase du SNU ?

Cette phase est la plus importante car elle conditionne le succès global de l’initiative.

Tout nouveau projet né d’une décision politique a naturellement tendance à négliger l’existant et partir sur des solutions nouvelles, soutenues par une communication adaptée. En particulier les références aux précédents gouvernements sont toujours soigneusement écartées. C’est le jeu politique.

Dans le cas du SNU cependant, il ne s’agit pas de communication mais, comme l’a affirmé à maintes reprises le président de la République, d’une grande cause nationale. C’est donc le fond qui devra dicter la forme et non l’inverse.

Les armées par ailleurs ne font pas de politique mais ont déjà développé de très nombreux dispositifs en faveur de la jeunesse, qui peuvent soutenir fortement cette première étape du SNU et qu’il paraît indispensable d’analyser.

Certains de ces dispositifs, malgré des résultats remarquables, ne sont ni réellement connus, ni soutenus par le pouvoir politique qui pourrait pourtant y trouver une opportunité de capitaliser sur des expériences réussies plutôt que d’en créer par principe d’autres, plus incertaines.

Très clairement, il n’est pas forcément nécessaire de réinventer ce qui existe déjà et qui marche, mais de l’adapter à l’esprit du service national universel.

Voir la partie II : Le Service National Universel : un projet tenable ?

Général Denis Mercier