[Débat]
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La loi de moralisation de la vie publique : hypocrisie ou nécessité ?

Neil Savin : La promesse d’Emmanuel Macron d’imposer le casier vierge aux parlementaires a été enterrée par la majorité dans le cadre du vote de la Loi de Moralisation de la Vie Publique, le lundi 24 juillet 2017. Est-ce une bonne chose ? Il y a de bonnes raisons de le penser !

La démocratie, autrement dit « le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple », comme l’affirmait Abraham Lincoln, impose dans un régime où la loi est votée par une assemblée, que celle-ci, mandataire du peuple, en soit effectivement représentative. De cette énonciation, on ne peut que constater qu’une restriction de l’accession à la représentation nationale est incohérente avec la notion de démocratie, et néfaste pour le bon gouvernement du pays.

En effet, il y a incohérence avec la notion de démocratie car un mandataire, ce qu’est l’assemblée vis-à-vis du peuple, ne peut pas unilatéralement restreindre la nature de son mandant, or en interdisant à une certaine catégorie d’individus de se présenter pour devenir parlementaire, on restreint aussi la capacité de cette catégorie à être représentée par l’assemblée. Pour que la cohérence soit sauve, il faut choisir : est-ce la démocratie qui n’est plus l’œuvre de tout le peuple, ou les propriétaires de casiers remplis qui ne font plus partie du peuple ? La démocratie, s’inscrivant de surcroît dans un certain libéralisme politique, devrait, par soucis d’harmonie, reconnaître dans chaque citoyen un individu raisonnable, capable de se renseigner et de voter en conséquence pour une personne qu’il estime de confiance pour le représenter, sans qu’on ne lui impose un « choix ».

Cette incohérence avec le concept de démocratie, qui est au centre du régime politique français, pourrait en outre dériver de manière vicieuse. Ainsi il est à craindre que la possibilité d’empêcher certaines idées d’arriver à la représentation nationale soit donnée à une certaine majorité. D’autres cas de figure peuvent être envisagés, et, certes, il est fort probable que le peuple à un moment donné plébiscite de telles restrictions. Cependant, celles-ci lui seraient défavorables à l’avenir s’il en venait à changer de position, car la voie institutionnelle de l’alternance fermée, ne resterait plus que la voie des armes.

En conclusion, j’estime qu’un régime se disant démocratique n’a pas à voter une telle loi. Je me range donc du côté de la majorité, en apportant toutefois certaines nuances. D’une part, les casiers judiciaires des candidats devraient être accessibles aisément au public pour que celui-ci puisse s’informer convenablement avant le vote ; la possession d’un casier judiciaire demeure un fait important sur la personnalité d’un candidat que les électeurs se doivent de connaître. D’autre part, la loi ne devrait pas restreindre le champ de ceux qui l’édictent mais le champ de ceux qui l’appliquent, à savoir le gouvernement, dépositaire du pouvoir exécutif, qui devrait toujours pouvoir montrer pattes blanches devant ceux à qui il demande de montrer pattes blanches également.

Neil Savin

Guillaume Péguy : A contrario je pense que cette loi est une loi essentielle à tout pays. Je reconnais tout à fait qu’elle ne puisse s’inscrire dans un régime démocratique, et qu’elle est en opposition avec le principe même de peuple sage, de peuple souverain. Cependant, je pense qu’il faut l’aborder sous un autre angle.

Si l’on abandonne le concept de démocratie pour se pencher sur la proposition de loi en elle-même, il semble évident que cette loi doit être imposée, ou plutôt qu’elle n’aurait pas eu à l’être dans un régime sain, honnête et vertueux. « Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument ». Nous sommes arrivés dans un régime que l’on pourrait qualifier de République Absolue. La vie politique, à défaut de posséder naturellement des hommes vertueux et intègres en quantité, doit être encadrée. Aujourd’hui, ce cadre est pour ainsi dire inexistant. Je ne me complairai pas dans la facile énumération des vices que connaît aujourd’hui notre pays dans ses plus grandes institutions ; la chose est connue de tous, et il suffit de posséder internet pour en connaître la plus grande part.

Pour ma part, je ne reconnais pas aujourd’hui au peuple la liberté essentielle qui consiste à pouvoir choisir de façon lucide, car les médias sont là pour le brouiller et l’inciter dans un sens ou dans l’autre. Il ne s’agit plus de voter avec son intellect, mais bien avec ses passions, et nous savons combien celles-ci peuvent apporter de confusion si elles ne sont pas solidement ferrées. Si nous voulons que le régime s’effondre, il faut le laisser continuer ainsi. Cependant, avec lui, c’est une part de notre pays qui risque d’être engloutie.

Il y a un risque sérieux à laisser des hommes malhonnêtes et corrompus au pouvoir, car il y a la part que l’on peut voir, qui est grandement inquiétante, mais il y a également ce qui est inconnu et qui m’effraie davantage. Que se passe-t-il à la tête de notre pays ? Il est impératif d’imposer un cadre à nos dirigeants.

De plus, ce ne sont pas seulement des hommes au pouvoirs, ou des dirigeants, mais ce sont les dirigeants de la France. Ce sont eux qui représentent la France à l’étranger. Ils sont à notre image, et à ce titre, quel que soit le régime, il m’est insupportable d’imaginer qu’un étranger puisse se dire que la France est à l’image de ses dirigeants, que ceux-ci sont les élus du peuple français et que les fondations sociales et morales de notre pays sont pourries à la racine en plus de l’être à la tête.

Cette loi est un échec, un aveu de la classe dirigeante quant à son incapacité à imposer l’honnêteté. Mais, pour la première fois, elle le reconnaît et il faut applaudir cette triste lucidité. Un régime ne devrait pas avoir à imposer un principe moral aussi évident.

Guillaume Péguy