[Tribune]
#Société

Parce qu’elle le vaut bien

Concurrencée, moquée, malmenée, critiquée, stigmatisée… La presse écrite souffre. Souvent prophétisée, sa mort n’est pourtant pas à l’ordre du jour.

Quel est le rôle de la presse écrite ?

« Il vivait dans l’évidence totale ! » Sociologue brillant, notamment réputé avoir la dent dure concernant le monde des journalistes, Pierre Bourdieu a relaté un jour, devant ses étudiants du Collège de France, l’un de ses entretiens avec le directeur des programmes d’une chaîne de télévision réputée¹.

Les journalistes de presse écrite, eux aussi, ont longtemps vécu dans une « évidence totale ». Tout y contribuait : lectorat au rendez-vous, statut professionnel enviable, relations faites de proximité – même teintées d’ambiguïté – avec certains décideurs de haut rang…

Aujourd’hui encore, certains d’entre eux continuent à se penser citoyens d’un tel pays de Cocagne. Par habitude intellectuelle, par aveuglement, par nostalgie, peut-être aussi.

Son profil de père tape-dur aidant, Bourdieu, lui, avait un avis plus tranché sur la question : « Parce que ces gens qui se croient des sujets n’ont pas supporté de découvrir qu’ils étaient des marionnettes », assurait-il². Mécanisme de refoulement classique, sans doute.

Toujours est-il que l’Histoire, sous une forme numérique et téléphonique nouvelle et conquérante, est venue trancher ce débat à sa façon, en bouleversant sans merci le paysage économique de la presse écrite ces dernières années.

Nombre de journaux papier traditionnels souffrent ou plient. Certains cèdent la place. D’autres tentent une reconversion pleine d’aléas vers une approche dite Tout web. D’autres encore tentent de conjuguer papier et web. Encore très incertains, les résultats de ces approches nous font juste oublier une chose. Le rôle de la presse écrite dans nos sociétés repose sur un besoin fondamental : celui de savoir.

Jack Shafer, le spécialiste médias du site Slate, filiale du prestigieux Washington Post, peut bien tempêter « Il est temps de tuer l’idée selon laquelle les journaux quotidiens sont essentiels pour la démocratie »³, le désir de savoir demeure. Mais, surtout, l’emballement technologique et l’accélération subséquente du rythme de nos modes de vie, nous font perdre de vue l’essentiel. La question est moins de savoir par quel canal et à quelle vitesse l’information nous parvient, mais en quelle mesure elle est digne de confiance et d’intérêt.

Le débat actuel sur les fake news, même s’il n’est évidemment pas exempt d’arrière-pensées politiques, s’articule en grande partie autour de la question du rapport, perverti ou non, à la vérité. Permettre au citoyen d’être en mesure de décrypter et de comprendre, un monde de plus en plus opaque constitue, plus que jamais, la mission fondatrice d’une presse soucieuse de faits plutôt que d’images privilégiant une approche spectaculaire.

Au final, position sociale envieuse ou dégradée, supports numérique ou print, course aux « clics » ou fidélisation patiente d’un parc d’abonnés, importent peu. Seul demeure le besoin de savoir. En cela, la mort de la presse écrite n’est pas à l’ordre du jour.

Bors de Carlisle


¹ BOURDIEU, Pierre, Sur la télévision, suivi de l’Emprise du journalisme, Raisons d’Agir Editions, Paris : décembre 1996, p. 27.

² RIMBET, Pierre, « À cent contre un. Deux cours inédits de Pierre Bourdieu au Collège de France », le Monde Diplomatique, Paris : janvier 2012, p. 17.

³ SHAFER, Jack, Democracy’s Cheat Sheet, Slate.com, 27 mars 2009.