[Tribune]
#Société

L'injonction paradoxale

Le maquillage ? Un vaste plateau. Parfois on le demande pour les occasions : « 10 maquillages de fin d’année », parfois il ne doit pas être vu : « Nouvelle vidéo sur un maquillage discret pour le bureau », quelques fois on le dénonce : « Les effets néfastes du maquillage sur votre peau », trop souvent il sert à exprimer son mépris : « Non mais tu l’as vue celle-là avec ses tonnes de make-up ? D’un vulgaire ! ».

Pour le sens commun, le maquillage est aussi futile que nécessaire. Le paradoxe. Le maquillage semble être une histoire d’équilibre impossible à trouver pour être accepté en société.

Les femmes ont le devoir d’être belles et désirables pour être bien perçues en société. Une femme qui ne rentre pas dans les idéaux de beauté sera souvent ignorée, parfois moquée. Cela qu’importe son intelligence, son humour, sa bienveillance ou une quelconque autre qualité. Les femmes doivent être désirables pour être acceptées dans une société patriarcale.

Attention cependant que les femmes doivent être belles mais aussi naturelles. Ne sera pas toléré par la société « l’excès » de maquillage (relatif à des situations très spécifiques), ou le surnombre de minutes dans la salle de bain à se préparer. Les hommes hétérosexuels veulent des femmes naturelles, mais le terme est tout relatif, car le naturel du poil, de la cellulite, des vergetures, des cheveux trop plats ou trop frisés ne sera pas accepté.

Soyez naturellement conformes aux diktats de la beauté et, à défaut, maquillez-vous, mais sans que cela ne se voie. Cette quête du faux naturel s’incarne dans le succès du maquillage dit « nude », un maquillage discret qui se doit de gommer les imperfections, affiner le nez, grossir les lèvres, et cela sans être perçu comme du maquillage.

Pour notre société patriarcale, l’abus de maquillage serait le miroir d’une personnalité qui cherche l’excès, signe de luxure (oh le péché !). Les femmes ne se maquillant pas seront raillées mais les femmes se maquillant « trop » seront blâmées. « Elle est vulgaire », « Elle cherche l’attention », « Elle provoque », « Elle est mal dans sa peau ».

Pourquoi la société patriarcale nous apprend à haïr les personnes qui se maquillent visiblement ? Il semblerait que ce mépris vienne d’un bon vieux dualisme corps-esprit typiquement chrétien, toujours bien présent même si (parfois) insidieux dans nos sociétés. L’esprit représente la vertu, il est immuable et éternel, il est à valoriser. Le corps au contraire représente le vice. Il est périssable et superficiel. Particulièrement chez les femmes, il est tentation de la chair, il ne doit pas être mis en avant.

Une femme qui se maquille « trop » va être vue comme mettant en promotion son corps, et ce faisant elle « gâcherait » son esprit, qui ne devrait pas être attaché à ce corps qui l’empêche de s’élever. Il y a cette croyance qu’une femme mettant en valeur son corps, le ferait pour pallier un manque d’esprit. Pourquoi ne pouvons-nous pas valoriser autant le corps que l’esprit ? D’ailleurs, pourquoi le maquillage ne devrait-il être relié qu’au corps ? Un make-up peut être le reflet d’une personnalité qui veut se démarquer, d’une palette d’envies propres à chacune (et chacun).

On voit de plus en plus de hashtags #nomakeup, #nofilter. Depuis quelques temps, certaines personnalités font la promotion d’un arrêt du maquillage. Si parfois les arguments avancés sont louables (notamment le discours de Sara Forestier qui prônait le « Parfois je me maquille, parfois je ne me maquille pas. Je fais ce que je veux, point. »), parfois ils le sont beaucoup moins.

En effet, certaines de ces influenceuses, dans un sexisme très bien intégré, font ressortir une panoplie des arguments bien vissés dans les esprits par le patriarcat. On retrouve le fameux « tu dois retrouver ta vraie nature sans maquillage » : la vraie nature se trouverait dans un ressourcement de l’esprit, et le corps viendrait mettre des bâtons dans les roues à cette élévation spirituelle. « Tu prends trop de temps à te maquiller » : forcément, entre le boulot et les tâches ménagères, il ne faudrait pas que la valorisation de ton corps prenne trop de place dans ton planning.

« Tu es déjà belle ! » : cet argument est très fallacieux car nous remarquons qu’il est souvent encensé par des personnes étant naturellement conformes aux diktats de beauté de notre époque. Il est plutôt facile de dire « je n’utilise plus de fond de teint et tout va bien pour moi » quand on a naturellement la peau lisse et sans imperfection et que l’on ne subira pas de blâmes en cessant l’utilisation dudit fond de teint.

En fait, en lançant un mouvement « nomakeup » on se retrouve parfois à créer de nouvelles injonctions. On ne privilégie pas le pro choix, on condamne petit à petit celles et ceux qui continueraient à cultiver leur corps, même si, dans bien des cas, c’est belle et bien leur choix.

Et oui, parfois, le make-up est un choix car il n’est pas sans vertus. Le maquillage peut être intéressant dans le développement de la confiance en soi. Mettre du maquillage n’est pas simple, contrairement à la croyance populaire, et si on s’y attelle, c’est peut-être qu’on a l’assurance d’avoir des capacités en make-up. D’ailleurs, le make up est un art à part entière, on l’oublie trop souvent.

Aussi, peut-être que parfois on n’ose pas mettre du maquillage car on ne se sent tellement pas désirable qu’on croit qu’un maquillage n’y changera rien. Dans plus de cas qu’on ne le pense, c’est à partir du moment où on se sent confiant en son corps qu’on commence à se maquiller, venant souligner des qualités qu’on se trouve enfin. Dans un autre registre, le maquillage peut venir aider à diminuer le sentiment de dysphorie de genre (sentiment d’inadéquation entre le genre assigné et l’identité de genre).

Le maquillage peut aussi être intéressant dans le cas de certains troubles. Une personne souffrant de troubles dépressifs peut se maquiller le matin pour se donner un départ positif à sa journée et, ainsi, donner un sens, éviter de partir se recoucher. Le maquillage peut également aider dans les cas de troubles de déréalisation (sentiment angoissant de non-existence, entre autres) car le maquillage vient surligner les traits de la personne souffrante et, quelque part, sa subsistance.

Comme beaucoup de choses, le maquillage peut être tout aussi bien un instrument de soumission que d’empowerment vis-à-vis de la société patriarcale. Affirmer que le maquillage est foncièrement mauvais serait tomber en plein dans un des collets du patriarcat qui divise les femmes en illusoires catégories pures/impures, respectables/peu respectables, pour mieux les discipliner. Comme toujours, il est bon de prendre du recul. Et vous, pourquoi vous (ne) vous maquillez (pas) ?

Laura Doniri