[Analyse]
#Société

Evolution ou destruction ?

George Orwell a eu ce mot fameux“Le langage politique est destiné […] à donner l’apparence de la solidité à ce qui n’est que vent.”

Aussi, aujourd’hui sommes-nous prisonniers de consonances et d’associations irrationnelles héritées des écorchages des discours publics et de raisonnements intuitifs. Ce que l’on appelle encore les clichés.

Quelques-uns d’entre eux sont particulièrement nocifs, dangereux. En particulier, il y a celui de ne jurer que par le progrès et de l’opposer instinctivement à la conservation.


Quel est le lien entre thermodynamique et société ?
Qu’est-ce que le paradoxe de la Reine Rouge ?
Quelle solution au progrès ?


Néologisme du début du XXème siècle, issu de la pensée des lumières et d’économistes classiques et libéraux glorifiant le progrès comme Turgot, Condorcet ou Auguste Comte, le progressisme s’est rapidement installé dans la pensée populaire comme une condition indispensable à l’avènement d’une société meilleure. Les plus jeunes de chaque génération, particulièrement avides de changements, y sont très attachés. Le progressisme, c’est donc la croyance que le progrès est infini et inéluctable, tant sur le plan matériel que sur le plan moral.

Pourtant, dans la réalité, cela ne va pas de soi.

Il faut aller chercher du côté de la thermodynamique (ou physique statistique) pour comprendre.

L’argument du désordre

En thermodynamique, la troisième loi dite de Nernst énonce qu’un système ouvert s’auto-organise pour maximiser sa dissipation d’énergie jusqu’à atteindre un point critique : c’est la criticalité auto-organisée. Pour dissiper son énergie, il suffit à une structure dissipative de communiquer avec d’autres structures, ce qui produit une réorganisation et génère de l’entropie.

Traduisons en appliquant cela au champ des sciences humaines, comme le feraient Arthur Koestler ou François Roddier.

Le débat public est un système ouvert. Lorsque éclate une polémique, il y a communication, ce qui dissipe de l’énergie. A mesure que les acteurs s’expriment sur le sujet, le débat est relancé, commenté de façon exponentielle ; la société s’organise pour dissiper de l’énergie.

Tout cela génère de l’entropie, du désordre, jusqu’à un point critique où la polémique atteint sa limite de durée de vie, et s’éteint. C’est la déstructuration.

L’argument du désordre suffit à lui seul à illustrer le danger que représente le progrès (qui se traduit par une énorme quantité d’énergie dissipée) pour la société, lorsque celle-ci aspire par essence à l’ordre, à l’équilibre thermodynamique.

Mais la science va plus loin.

Le paradoxe de la reine rouge

Il existe un paradoxe que l’on a transformé en paradigme tant son mécanisme est devenu une nécessité au fonctionnement de nos sociétés occidentales : l’effet de la reine rouge. On le doit au biologiste Leigh Van Valen qui l’a repris à Alice de l’autre côté du miroir de Lewis Caroll. Dans le roman, Alice et la reine rouge, lancées dans une course poursuite, courent pour rester sur place, ce que la reine explique ainsi : “Ici, vous voyez, il faut courir le plus vite possible pour rester au même endroit. Si vous voulez aller ailleurs, il vous faut courir encore deux fois plus vite !”

Ce paradoxe il faut l’appliquer au principe libéral de la concurrence, au paradigme de l’innovation, des start-up aux géants de la Silicon Valley. Avancer signifie dépenser deux fois plus d’énergie jusqu’à arriver à un point ou il faut encore dépenser deux fois plus pour avancer encore, et ainsi de suite. Seulement, qui dit énergie consommée, dit ressource. Et celles-ci sont limitées. La terre atteint son point critique. Scientifiquement, le progrès est intenable.

Par ailleurs, celui qui dissipe le plus d’énergie finit inéluctablement par dépasser ses concurrents et les supplanter. Dawkins détaille le processus dans Le gène égoïste.

C’est alors l’avènement du monopole, de la pensée unique. Adieu la diversité. Le progressiste serait-il donc totalitaire ?

Progressisme et conservatisme

Si le progressisme a si bonne presse, on ne peut pas en dire autant du conservatisme, souvent assimilé à l’obscurantisme, ses défenseurs étant toujours taxés de réactionnaires.

N’oublions pas que le progressisme était l’étendard communiste, stalinien, de la dictature du prolétariat, du monde égalitaire fantasmé et qu’il n’a jamais vraiment changé de camp. N’oublions pas que c’est (encore) Orwell qui nous avertissait des dangers du totalitarisme advenu par le progrès dans 1984.

Systématiquement opposées dans les débats, ces deux notions ne sont pas si contradictoires car parfois le progrès c’est de conserver ce qui compte au lieu de tout changer et de réfléchir à l’innovation qui importe vraiment.

Et si, pour vivre pleinement ancrés dans notre époque, pour survivre dans le progrès, il fallait parfois recourir à la conservation ?

Sébastien Conrado