[Interview]
#Culture

Pierre Rehov : « La femme est l’avenir de l’homme »

Réalisateur, auteur et journaliste spécialisé dans le conflit israélo-palestinien et la psychopathologie terroriste, Pierre Rehov vient de publier Tu seras si jolie aux éditions Belfond.

Prête à tout pour sauver sa chienne, atteinte d’une maladie grave qui nécessite un traitement dispendieux, Emma accepte de participer à Si jolie. Cette émission de télé-réalité transforme des candidates au physique ingrat en canons de beauté, à coups de chirurgie plastique.

Le chemin d’Emma croise celui de Faouzi, un adolescent perdu en quête de valeurs qui tombe peu à peu dans le piège de la radicalisation. Au fil des pages, drogue du djihad et miracle de la TV asservissent l’Homme, qui tantôt vénère un Dieu qui lui promet un paradis rempli de belles houris, tantôt adule un chirurgien décoré de la Légion d’honneur qui lui garantit « une silhouette de nymphe »…

« Un cri de révolte contre l’exploitation outrancière de la femme dans notre société, tandis qu’ailleurs celle-ci n’a aucun droit, pas même celui de montrer son visage. »

Des courtisanes du XVIIe aux pin-up des années 1950, le culte de la beauté a traversé l’Histoire. Pensez-vous vraiment que l’apparence soit plus importante aujourd’hui ? Cette impression ne serait-elle pas l’effet de notre biais de disponibilité ?

Contrairement aux époques précédentes, nous vivons dans le monde de l’instantané. Or, qu’est-ce-que l’image, sinon l’instantanée apparence d’une situation ou d’un état ? Ajoutez à cela le fait que cette image a, aujourd’hui, deux valeurs fondamentales, l’une étant strictement commerciale et l’autre renvoyant à la capacité de chacun d’apparaître selon sa propre préférence – y compris par le travesti – grâce à la multiplication des réseaux sociaux et des médias.

La « beauté d’avant » définissait davantage un art de vivre qu’une apparence. Le commun des mortels, s’il pouvait s’identifier parfois aux canons qui lui étaient imposés, ne pensait pas pour autant que son bonheur dépendait de son image. C’est malheureusement ce qui nous est vendu aujourd’hui.

Les règles les plus simples du commerce s’appliquent à ce constat : on nous vend davantage de cosmétiques ou d’objets d’apparence que de poudre à lessive et pour commercialiser des shampoings, des bikinis ou même le dernier modèle d’une voiture tout terrain, les publicitaires font appel à nos instincts les plus primaires en définissant pour nous des critères d’identification et en surfant sur notre sexualité. Je dirais que c’est la différence fondamentale entre le mercantilisme de la beauté façon XIXe siècle et le culte de la beauté tel qu’il a traversé l’Histoire.

Sois belle et sois contente, c’est le diktat de cette époque.

p. 145

Vous présentez les canons de beauté de notre époque et l’omniprésence de l’image comme un poids pour les femmes, mais ces canons ont rarement été si hétéroclites. Si l’on fait un tour d’horizon des stars ou des mannequins qui jalonnent affiches et magazines, on trouvera des bonnets A et D, des femmes sveltes ou plantureuses, des femmes blanches ou de couleur…

Leur point commun n’est-il pas finalement d’assumer leur corps et d’avoir réussi à s’imposer comme un modèle de ce que peut être la beauté ? Et si c’était les femmes qui faisaient les critères esthétiques ?

Tout excès est un poids.

Nous avons traversé une époque où la mode nous imposait une forme d’androgynie et il a été facile de dire que cela résultait du fait que la plupart des modistes étaient des homosexuels masculins. Jusqu’à la fin du XXe siècle et au-delà, il n’était plus du tout à la mode, pour les femmes, d’avoir des formes… féminines, et les modèles de Rubens ou de Renoir se seraient jetés du haut d’un pont s’ils avaient connu cette tendance. « Cachez ce sein que je ne saurais voir » auraient clamé les Tartuffe du prêt-à-porter…

Mais vous avez raison de dire que dans certains cas, aujourd’hui, ce sont les femmes qui créent la mode, même si c’est un phénomène récent. Il s’agit du revers positif de la même pièce, car les outils marketing sont devenus plus pointus et se préoccupent davantage de s’adapter au désir de chacun(e) que d’imposer une uniformité bien pratique.

Encore faut-il définir qui sont ces femmes, et je ne pense pas qu’une faiseuse d’opinion appartienne au plus grand nombre.

La mode évolue et fonctionne par cycle. Certes. Mais cette idée d’un critère universel reste tout de même répandue. Sinon, les salles de gym et les salons de bronzage n’auraient pas autant de succès. Que l’on ne vienne pas me dire que les adeptes de la cuisine diététique et de l’aérobique se préoccupent davantage de leur santé que de leur image.

Les esprits mesquins […] tentent de nous dompter, nous, les femmes […]. Et quand ils y parviennent, ils nous brisent pour mieux nous dominer ensuite. Cela va de la lapidation, en cas d’adultère, aux meurtres rituels, au nom de leur pseudo-honneur, en passant par la création de critères esthétiques despotiques, auxquels nous sommes toutes soumises, si nous voulons exister

p. 297

Mettre en parallèle la TV-réalité et le djihad a de quoi surprendre a priori… La société de consommation serait-elle finalement le terreau de l’islamisme ?

Ce n’est pas ce que j’ai voulu exprimer à travers mon roman. Pour avoir exploré longuement la psychologie d’un nombre important de terroristes islamistes que j’ai eu l’opportunité de rencontrer et d’interviewer durant mes reportages, je suis arrivé au constat qu’ils avaient tous développé une névrose issue de la notion d’honneur telle qu’elle est inscrite dans leur civilisation.

Les djihadistes ne sont pas les produits du hasard mais bien d’un système sociétal archaïque, qui rend impossible pour les adeptes d’un islam pur de s’adapter à une société dans laquelle la femme a toute liberté. Cela va au-delà de la culture et des traditions. Il s’agit là d’un phénomène grave et entretenu.

A travers ce roman j’ai voulu dénoncer les excès d’une société de consommation au sein de laquelle hommes comme femmes finissent par se préoccuper de leur image de façon disproportionnée tout en relativisant le phénomène qui, comparé à ce qui se passe dans le monde islamique, n’est finalement pas si grave.

J’ai voulu surtout pointer du doigt le laxisme avec lequel notre société traite le phénomène terroriste et ce réflexe insensé qui nous pousse à offrir des fleurs aux assassins de notre innocence.

Beaucoup se demandent pourquoi et comment un jeune homme intégré dans une société occidentale, qui offre tant de choix et de libertés, bascule un jour vers l’intégrisme. L’éthos de la société judéo-chrétienne est fondé sur la culpabilité tandis que celui du monde islamique est fondé sur les notions de pureté et de fierté.

Pour l’immense majorité des islamistes, l’honneur de la famille repose sur le comportement de la femme. Sa liberté d’action est intolérable car elle est associée à l’idée que la femme n’est pas d’origine divine mais diabolique et que son rôle est de séduire l’homme tandis que le devoir de ce dernier est de contrôler non pas ses propres instincts mais la perversion originelle des membres féminins de son entourage.

Les crimes d’honneur sont pratique courante dans la majorité des pays arabo-musulmans mais ne sont pas suffisamment dénoncés. Cette abomination se retrouve également en Angleterre, où la police est débordée par le nombre de crimes d’honneur et de viols en tournante mais préfère mener une politique d’apaisement que de répression. Comme je l’écris dans mon roman, le rôle de la femme dans la société se retrouve au cœur du choc des civilisations.

Selon vous, les peines prévues en cas de viol en France sont-elles la marque d’un manque de considération envers l’humain ?

Je pense, au contraire, que l’excès d’humanisme est à la base de cette aberration. Encore une fois, il s’agit d’apaiser une population minoritaire et de protéger les droits de l’individu. Il faut souligner cette dérive d’idéologies à la base saines et bénéfiques, notamment celles qui résultent des lumières et des principes de la franc-maçonnerie. Liberté, égalité, fraternité et… droits de l’homme.

Malheureusement, ce concept universel qui n’est appliqué que dans les démocraties occidentales nous aveugle parfois en nous conduisant à mettre sur un pied d’égalité le criminel et la victime. Dès lors qu’un individu glisse vers la criminalité ou l’intégrisme, il perd une partie des droits qui lui ont été octroyés par la société.

Car ce que nous considérons comme des principes universels naturels sont, comme toutes les règles sociétales ou comportementales des inventions humaines destinées à nous permettre de vivre ensemble. Aucune divinité assise sur son nuage ne nous a ordonné d’appliquer de tels principes.

Il va sans dire que la torture et la violence ne sont pas une réponse aux abominations commises par les violeurs ou par les terroristes. Mais dès lors qu’une société perd son compas moral au profit de concepts qui n’ont plus de vertu défensive, elle tombe dans ces travers. C’est-à-dire qu’un chef d’entreprise qui a fait repeindre sa résidence secondaire aux frais de l’entreprise qu’il dirige risque des peines similaires à celles du violeur ou du petit criminel.

Il n’y a pas de tolérance zéro en France car les gouvernements successifs sont devenus tellement gourmands qu’ils voudraient nous faire croire que tenter d’échapper à l’impôt confiscatoire est un acte aussi répréhensible que l’abus sexuel d’une jeune femme qui aurait eu l’audace de s’exhiber dans une tenue sexy.

Dans l’Allemagne de Merckel, des panneaux recommandent aux jeunes femmes de se couvrir dans les lieux publics afin de ne pas agresser visuellement les immigrants. Dans le même temps, trois mots rageurs publiés sur un réseau social peuvent conduire à une condamnation pour propos racistes. Cette forme de politiquement correct est absolument intolérable.

Dans une société fondée sur l’illusion de l’égalité au détriment des libertés individuelles, l’échappatoire fiscale et les abus de bien sociaux sont bien plus condamnables que les petits délits, voire que le viol…

p. 229

Dans votre roman, les bons musulmans sont les moins pratiquants. Pensez-vous que l’islam soit incompatible avec les valeurs occidentales ?

Je pense que tout excès est incompatible avec les valeurs occidentales et je constate que l’islam pratiquant conduit à de graves excès. Il faut avoir lu le Coran pour comprendre l’origine de la Djihad.

Si vous lisez le Nouveau Testament, vous conviendrez que les abominations commises par le christianisme au cours des âges sont le résultat d’un détournement des textes d’origine. En revanche, le musulman modéré, pacifique, moderne, et je sais qu’ils sont heureusement la grande majorité, n’applique pas à la lettre les commandements de son livre sacré.

Je vous en donne pour exemple quelques sourates :

Sourate 2, verset 216 : « Le combat vous est prescrit et pourtant vous l’avez en aversion. Peut-être avez-vous de l’aversion pour ce qui est un bien et de l’attirance pour ce qui est un mal. Allah sait et vous ne savez pas »

Sourate 9, verset 5 : « lorsque les mois sacrés seront expirés, tuez les infidèles partout où vous les trouverez. (…) »

Sourate 9, verset 29 : « Combattez ceux qui ne croient pas en Allah, qui ne considèrent pas comme illicite ce qu’Allah et son prophète ont déclaré illicite (…) jusqu’à ce qu’ils paient, humiliés et de leurs propres mains le tribut. »

Etc… Donc, effectivement, si je ne m’autorise pas à définir qui sont selon moi les « bons musulmans », car le paternalisme m’insupporte, force est de constater, et c’est presque une lapalissade, que les moins pratiquants et donc les moins fanatiques, sont les moins hostiles à notre civilisation.

Mais c’est une règle que j’appliquerais à toutes les religions de même qu’à tous les mouvements de masse. On en revient à la notion de modération dans tous les domaines. Dans toute culture, ce sont les excès et les perversions qu’il faut dénoncer et combattre.

Mais il ne suffit pas de dire que la djihad et le terrorisme n’ont rien à voir avec l’islam pour convaincre les musulmans de s’éloigner des textes qui les incitent à se radicaliser. Ils connaissent évidemment leur religion mieux que tous les politiciens qui veulent les caresser dans le sens du poil.

Ces filles sont des putes, rien à dire là-dessus, il faut juste voir comment elles s’habillent. De la chair à plaisir. Des poupées sans âme. De quel droit protestent-elles ?

Faouzi, p. 279

Alors qu’en Arabie Saoudite, MBS permet enfin aux femmes de conduire, un nombre croissant de féministes nous mettent en garde contre les ravages de « l’objectivisation du corps de la femme ».

Dans cette configuration, le choc des civilisations va-t-il consacrer la victoire de Macworld ou de l’islamisme, ou au contraire ne va-t-il pas permettre à ces deux sociétés antagonistes de chacune se remettre en cause ?

Je différencie le féminisme authentique du féminisme militant car, qui dit militantisme dit souvent dérive, la forme surpassant le fond à moment donné. Ce n’est pas à notre société de pousser l’autre à se remette en cause et vice-versa.

Les philosophes des Lumières sont parvenus à des constats sans se référer à des cultures dont ils ne connaissaient pas grand-chose, voire qu’ils caricaturaient. Les lettres persanes de Montesquieu sont un épiphénomène qu’il présenta d’ailleurs de façon anonyme, même si cette œuvre est la base du relativisme culturel.

Il ne s’agit pas de convaincre l’islam (ou plutôt les islam, car ce n’est pas une culture monolithique) qu’il est temps de connaître ses Lumières, mais de contrer ses excès lorsque nos sociétés en sont victime, sans oublier que les musulmans eux-mêmes sont les premières victimes de l’islamisme, autrement dit de sa dérive politique.

Je garde la foi en l’homme dans sa fonction évolutive et je constate que chaque époque souffre de convulsions conduisant à une amélioration du vivre ensemble. La chimie ne peut s’opérer entre des civilisations aux fondements si antagonistes.

Mais pour conclure sur une note optimiste, je citerai Aragon, dont évidemment je ne partage pas les opinions politiques : « La femme est l’avenir de l’homme ». Ce sera elle qui fera évoluer l’islamisme en s’en émancipant.

Alors que la nôtre […] pèche sans doute par son obsession de l’apparence, au point de réduire les femmes à une forme d’esclavage, tant leur physique a de l’importance dans une société qui confond bonheur, plaisir et tentation, la culture dont sont issus les jihadistes ne les conduit à haïr vraiment qu’une forme de liberté : celle qui permettrait à leurs compagnes de rompre le joug et devenir leurs égales.

p. 389

Propos recueillis par Alexandra Nicolas