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Parallèlement à son cursus universitaire en Sciences politiques et Relations internationales, Alexandra a renforcé sa rigueur analytique en travaillant pour le ministère des Armées. Passionnée par l’Océan, l’Orient et l’Histoire, elle s’évade au gré des expositions parisiennes et des livres chinés deçà-delà. Dès qu’elle le peut, elle voyage en quête de nouvelles cultures, de grands espaces et de sites de plongée insolites : autant de sources d’inspiration pour ses articles.
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La volonté générale est-elle un mythe ?


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L’illusion des Lumières

« Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée », estimait René Descartes, l’un de nos plus grands maîtres à penser, dans son Discours de la Méthode (1637). De ce postulat d’une raison universelle, commune à tous les Hommes, découle l’idée selon laquelle tous les Hommes sont égaux car également capables d’accéder à la vérité. La démocratie s’en trouve légitimée.

A fortiori, une raison universelle implique l’existence d’une vérité accessible à tous. Un refus de cette vérité-là s’expliquerait nécessairement par un mauvais usage de sa raison. En d’autres termes, s’ils conduisaient bien leur raison, tous les Hommes devraient tomber d’accord

Un autre grand philosophe français alla plus loin en élaborant le concept d’« intérêt général », auquel répond la « volonté générale » du peuple souverain. Dans son essai Du contrat social (1762), Jean-Jacques Rousseau envisage ainsi la « volonté générale » non pas comme la somme des volontés particulières de tous les citoyens, mais comme l’aboutissement d’une délibération collégiale sur l’intérêt général. Cette volonté est générale dans son essence comme dans son objet : issue de tous, elle est portée par l’intérêt de tous et parvient à dépasser les intérêts particuliers. En matière d’imposition, par exemple, on n’édicterait pas de loi contre les riches ou les pauvres, mais pour une répartition plus équitable des richesses.

La souveraineté populaire en acte, c’est donc l’activité législative. Fruit de cet universalisme des Lumières, la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen (1789) dispose que « la loi est l’expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs représentants, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. » (art. 6). La Constitution de 1791 ajoutait qu’« il n’y a point en France d’autorité supérieure à celle de la loi » (art. 3).

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La loi devint ainsi le support exclusif de l’inviolable « volonté générale », ce qui donnait une préséance majeure au pouvoir législatif à une époque où l’on accusait l’Exécutif (alors incarné par le Roi) de tous les maux. Dans cette conception, la loi prévaut en effet sur toute volonté particulière, y compris lorsqu’elle émane du monarque ; le citoyen se trouve ainsi protégé de l’arbitraire.

Cela étant, la loi devint également la source du pouvoir judiciaire. « Esclaves de la loi »1, les juges ne pouvaient s’immiscer dans le pré-carré des députés de la Nation. Le constitutionnalisme était alors impensable, aucune loi n’ayant plus de valeur qu’une autre et aucun juge ne pouvant s’opposer à l’expression de la volonté générale.  

De l’essentialisation du peuple à l’autoritarisme et au bellicisme

Puisque la raison est souveraine et universelle, en faisant bon usage de cette dernière chaque citoyen doit aboutir à une conclusion rationnelle et vraie. Ce qui relève du « bien » ou du « mal » est sans équivoque. La volonté de tous les individus raisonnables – ou volonté populaire – coïncide forcément avec l’intérêt général, qui ne tolère pas de dissension ou de désaccord. La volonté générale et le peuple forment alors une seule et même réalité : une entité indivisible et sacrée.

« On soutient […] qu’il existe un Bien Commun, la balise lumineuse de la politique, qui est toujours simple à définir et que toute personne normale peut être amenée à voir au moyen d’un argument rationnel. Il n’y a donc aucune excuse pour ne pas le voir et en fait aucune explication à la présence de personnes qui ne le voient pas, sauf l’ignorance – qui peut être supprimée – la bêtise et l’intérêt antisocial. »

Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie

Dès lors, si la délibération doit permettre l’établissement d’un consensus sur l’intérêt général, on ne saurait tolérer la moindre voix discordante. L’optimisme de feu J.-J. Rousseau cède peu à peu le pas à une dérive funeste…

L’existence d’une « volonté générale » légitime de facto l’établissement d’un autoritarisme politique, l’adversaire de la volonté générale ne pouvant être qu’un fou ou un ennemi du peuple. Cette rhétorique péremptoire permet aux tenants du pouvoir de mener une entreprise de décrédibilisation systématique de l’opposant. Et du discrédit à la diabolisation, il n’y a qu’un pas…

Après la décapitation de Louis XVI (21 janvier 1793) et le basculement dans la « Terreur » (septembre 1793-juillet 1794), on se mit effectivement à éliminer tous ceux qui seraient dans le faux. Quand les Vendéens s’opposèrent à la « levée en masse » (conscription de trois cent mille hommes, choisis parmi les célibataires ou veufs de 18 à 25 ans), on décréta que « la race rebelle [serait] exterminée, la Vendée détruite » (décret du 1er août 1793). Instigateur des noyades de Nantes et autres crimes sordides, le député Jean-Baptiste Carrier se justifia par ces mots : « La guillotine ne peut suffire : j’ai pris le parti de les faire fusiller. C’est par principe d’humanité que je purge la terre de la liberté de ces monstres. » La raison était sauve…

Après tout, « la volonté générale est toujours droite, mais le jugement qui la guide n’est pas toujours éclairé », concédait Jean-Jacques Rousseau (Du Contrat Social, II.7).

Les guerres révolutionnaires visant à propager les Lumières dans le reste de l’Europe furent relayées par les guerres coloniales au siècle suivant, justifiées par la même mission civilisatrice des chantres de la liberté, de l’égalité et de la fraternité :

« Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. […] Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. […] » 

« [La France] ne peut pas être seulement un pays libre, […] elle doit aussi être un grand pays exerçant sur les destinées de l’Europe toute l’influence qui lui appartient, […] elle doit répandre cette influence sur le monde, et porter partout où elle le peut sa langue, ses mœurs, son drapeau, ses armes, son génie. »

Jules Ferry (discours du 28 juillet 1885 sur les bienfaits de la colonisation)

De la « volonté générale » à la « volonté fabriquée »

En 1942, Joseph Schumpeter, alors professeur d’économie à Harvard, lança un pavé dans la mare avec son ouvrage Capitalisme, socialisme et démocratie.

« Il n’existe pas de bien commun déterminé de manière unique sur lequel tous les peuples pourraient s’accorder ou être amenés à s’accorder par la force d’un argument rationnel. Cela n’est pas dû principalement au fait que certaines personnes peuvent vouloir autre chose que le bien commun, mais au fait beaucoup plus fondamental que, pour différents individus et groupes, le bien commun signifie forcément différentes choses. Ce fait […] introduira des clivages sur des questions de principe qui ne peuvent être conciliées par des arguments rationnels parce que les valeurs ultimes – nos conceptions de ce que la vie et de ce que la société devraient être – sont hors de portée de la simple logique. »

Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie

Ces désaccords de principe « peuvent être comblés par compromis dans certains cas mais pas dans d’autres » (ibid). S’agissant de l’euthanasie ou de l’avortement, par exemple, les tenants du droit à la vie – a fortiori s’ils la croient d’essence divine – n’acceptent pas que celle-ci passe après la libre disposition de soi défendue par les partisans d’une approche davantage lockienne (selon laquelle les droits fondamentaux découlent avant tout de la propriété de soi-même, “self-property”).

« Deuxièmement, même si un bien commun suffisamment défini – à titre d’illustration, le maximum de satisfaction économique prescrit par les utilitaristes – s’avérait acceptable pour tous, cela n’impliquerait pas des réponses également définies aux problèmes individuels. La « santé » pourrait être souhaitée par tous, mais les gens seraient toujours en désaccord sur la vaccination et la vasectomie. Et cætera. »

Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie

En somme, s’il y avait vraiment une « volonté générale » unique inspirée par un « intérêt général » universel, comment expliquer que des démocraties décident tantôt de pratiquer la peine de mort, tantôt de l’abolir, que certaines permettent le suicide assisté et d’autres non ? Comment expliquer que la première démocratie moderne ait rationnellement mis en place un régime ségrégationniste avant de le juger inconstitutionnel ? Comment expliquer que des défenseurs de l’humanisme aient massacré femmes et enfants au nom du bien commun ?

Il n’y a pas de « volonté générale » ; seulement une volonté majoritaire constituée par le système des Partis – dont la seule existence contredit le principe d’une « volonté générale ». Par le truchement des urnes et la magie du discours hérité des Lumières, les intérêts a priori majoritaires dans un espace défini à un moment donné (en faisant fi des votes blancs et de l’abstention) se donnent à voir comme « la volonté populaire ». S’il est donc logique que le chef du Parti ayant remporté la majorité des suffrages exprimés devienne le chef du gouvernement (le chef d’État dans le cas français), il est évident que ce chef de Parti ne représente pas la volonté du peuple tout entier… Ainsi, la volonté populaire, lorsqu’elle existe, n’est « pas une volonté réelle mais fabriquée » (“manufactured will”), explique J. Schumpeter.

Certains estiment cependant que la personne du Président – ou du roi dans une monarchie constitutionnelle – doit constituer une figure surplombante, hors de la politique partisane, et donc apte à incarner et rechercher « le bien commun ». Une critique parfois adressée à notre régime, dans lequel le chef de Parti devient chef d’État (Président de la République) et nomme le chef de gouvernement (Premier ministre), le tout formant un Exécutif bicéphale ayant à cœur de défendre un programme plébiscité par une majorité parfois courte d’électeurs.

Certes. Mais qui pourrait réellement se targuer d’être neutre, détaché de ses intérêts particuliers, de ses valeurs, de son milieu ou de ses « habitus », comme dirait Pierre Bourdieu… ? Quand bien même aurions-nous à la tête du pays une figure pérenne, non soumise au jeu électoral, pour personnifier l’unité de la Nation, la volonté générale demeurerait chimérique et le bien commun alimenterait toujours d’interminables débats. Tous les Hommes étant faillibles, on ne saurait davantage miser sur un tel chef d’État pour un impératif de « caution morale », fût-il de sang royal (en témoignent les scandales chez nos voisins britanniques et espagnols…) !

Aussi, n’en déplaise à notre cher R. Descartes, les « valeurs ultimes », comme les appelle J. Schumpeter, sont essentiellement subjectives. Nous sommes tous orientés par notre éducation, notre langage (y compris quand nous parlons la même langue), nos expériences… dont nos convictions et sensibilités les plus profondes ne sont que les produits contingents. Nous avons tous un « vécu » qui nous ancre dans une vision singulière du monde.

Serions-nous donc moins cartésiens qu’il n’y paraît ?

Pour Max Weber, le fondateur de la sociologie compréhensive (qui étudie les motivations des acteurs, le sens qu’ils donnent à leurs actes, pour comprendre le monde social), deux formes de rationalité motivent nos comportements :

  • la rationalité en finalité : action tournée vers un but utilitaire, adéquation entre fins et moyens ;
  • la rationalité en valeur : action menée au service des valeurs auxquelles l’individu adhère, sans tenir compte des conséquences prévisibles de cet acte (notions de devoir, de dignité, de morale…).

Si l’on a longtemps opposé ces deux types de motivations, un certain Monsieur Sabatier a réconcilié les intérêts et les valeurs/croyances. Moins connu que le présentateur du Jeu de la vérité, Paul Sabatier estime que les acteurs (militants, syndicats, groupes d’intérêts, électeurs…) défendent leur intérêt en croyant défendre une cause. Lorsqu’ils prennent part au débat politique, ils universalisent un problème particulier (souvent le leur) pour le rendre légitime aux yeux du plus grand nombre et ainsi gagner un maximum de soutiens. Néanmoins, même les acteurs ayant le plus intérêt à défendre leur cause sont généralement convaincus d’agir pour le bien commun

Dès lors, nul ne détiendra jamais « la Vérité », qui, si elle existe, se trouve en dehors de la subjectivité humaine. Les Partis, les lobbies et les religions ont ainsi de beaux jours devant eux !

Au fond, quel que soit la doctrine, le courant de pensée ou l’idéologie, le danger vient surtout de ceux qui se persuadent d’être les seuls « dans le vrai » et méprisent ou refusent toute contradiction – ces derniers étant plus autoritaristes que démocrates. En effet, le premier rôle d’un démocrate n’est pas tant de trouver une vérité transcendante que de respecter la divergence qui l’entoure – le débat avec ses détracteurs devenant le seul moyen de prendre un peu de recul vis-à-vis de ses propres vues. Dans le meilleur des cas, cela débouche sur un consensus acceptable par les différentes parties à la joute ; autrement les perdants doivent-ils s’incliner devant le discours rencontrant le plus d’adhésion et se contenter de placer leurs espoirs dans le prochain vote ou les futures élections.

Entre « volonté fabriquée » et système de représentation, le « peuple » n’est décidément pas si souverain que le souhaitait le père du Contrat social… Avons-nous finalement trahi Rousseau ? Réponse dans une semaine !

Alexandra Nicolas
Rédactrice en chef


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1. Cette expression fut employée par Adrien Duport dans une circulaire adressée aux juges en novembre 1791.

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