[Interview]
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Pierre-Etienne Penot, Partie I : Quid de l’antisémitisme polonais ?

Le 27 janvier dernier, la chambre basse du Parlement polonais a adopté une loi mémorielle visant à interdire l’emploi de l’expression « camp de la mort polonais », et par là-même à affirmer que la Pologne n’est pas responsable de la Shoah. Selon les termes du texte, les Polonais et les étrangers qui utilisent cette formule pour qualifier les camps d’extermination nazis construits en Pologne encourent jusqu’à trois ans de prison. La loi a fait l’objet d’une ratification par le Sénat le 1er février, puis d’une signature du président Andrzej Duda le 3. Cependant, aux yeux de Benyamin Netanyahu, « Cette loi est sans fondement. On ne peut pas changer l’Histoire et l’Holocauste ne peut pas être nié ». Pour comprendre les enjeux que soulève cette polémique, il convient d’analyser l’Histoire polonaise. Entretien avec Pierre-Étienne Penot, docteur en Histoire contemporaine ayant vécu huit ans en Pologne et auteur d’une thèse sur la Pologne de Solidarność¹.

Voir la partie II : Négationnisme, quel camp ?

Vous soulignez que cette polémique se concentre sur les ressentiments et tend à faire oublier les relations séculaires entre communautés catholiques et juives en Pologne. Quels sont les éléments de la culture juive qui ont imprégné durablement la culture polonaise ?

La tradition de tolérance à l’égard des juifs ashkénazes en Pologne remonte à un décret du roi Casimir III, en 1334. Ils ont vite constitué une communauté très importante, et une grande tolérance régnait en Pologne quand d’autres pays européens, notamment la France, se déchiraient dans les guerres de religion. Il y a donc de nombreuses interpénétrations entre les deux cultures. Beaucoup de juifs vivent en Pologne et, de même, beaucoup de Polonais ont émigré en Israël. En d’autres termes, la culture juive est présente en Pologne et la culture polonaise est présente en Israël.

Ces échanges culturels sont particulièrement visibles dans le champ de la gastronomie. Les juifs d’Europe centrale et orientale consomment beaucoup de chou et de cornichons ; ils se sont également imprégnés de la pâtisserie polonaise, notamment des gâteaux au pavot et du fameux rugelach (sorte de croissant au chocolat)². À l’inverse, de nombreuses boulangeries de Cracovie proposent des gâteaux dont les recettes ont été apporté par les juifs à leur arrivée en Pologne. La consommation de la carpe en Pologne est également un emprunt à la culture juive. Juifs ou non, les Polonais ont coutume de manger leur carpe à Noël.

Si les sculptures paysannes polonaises traditionnelles représentent souvent des rabbins, la culture juive a donné à la Pologne un héritage architectural important, avec notamment de nombreuses synagogues. La littérature témoigne également de cette interpénétration culturelle, avec le théâtre yiddish et les écrits de Kazimierz Brandys ; tout comme la musique populaire polonaise aux influences tziganes, roms, et juives. En témoigne le succès de la chanteuse polonaise d’origine juive, Kayah, qui chante en yiddish et soutient le dialogue inter-communautaire. À Cracovie ont lieu le festival de musique juive et le festival de la culture juive. Ce dernier est le plus grand festival juif du monde. Il réunit chaque année des juifs du monde entier et met en exergue les passerelles entre les cultures, les influences dont les gens ne se rendent même plus compte.

Il faut donc se méfier de l’historiographie classique, qui tend à faire un découpage en tranches de la Pologne d’avant-guerre en mettant en avant le pourcentage d’Ukrainiens, d’Allemands, de Polonais et de juifs présents dans le pays. Ces juifs étaient polonais. Pourquoi en faire une « race » distincte ? On s’obstine, à tort, à séparer les deux comme s’il s’agissait de deux entités différentes.

Quelles étaient les relations entre les communautés juives et catholiques polonaises avant l’invasion ?

Entre ces deux communautés, les relations n’étaient pas toujours évidentes. Beaucoup de juifs parlaient yiddish et n’étaient pas bien intégrés. Certains juifs refusaient de « parler aux goys », et inversement certains catholiques refusaient de parler aux juifs.

Cela ne signifie pas que les relations étaient toujours conflictuelles. Beaucoup de juifs se sentaient Polonais avant d’être juifs. Ils ont été très nombreux à s’engager dans le mouvement socialiste, en particulier au sein du Bund (mouvement ouvrier)³. Le Bund s’est développé à trois cents kilomètres de Varsovie. Cela pouvait également être source de reproches, dès lors que certains membres du Bund ne se considéraient pas comme Polonais. Ça ne concernait qu’une minorité, mais ça comptait dans l’imaginaire collectif. Beaucoup de juifs travaillaient dans l’industrie et le commerce, ce qui explique leur présence dans les grandes villes. Aussi, de par les interdits religieux liés à l’argent chez les catholiques, le système économique était dominé par des juifs, qui vivaient souvent dans des milieux urbains ; d’où des sentiments parfois hostiles dans les campagnes.

En France, à la même période, si les juifs étaient souvent plus intégrés et parlaient la même langue, ils étaient pourtant la cible d’un antisémitisme virulent. En Pologne, on avait deux communautés juxtaposées aux pratiques différentes, sans pour autant que les relations entre communautés soient plus compliquées qu’ailleurs. Karol Wojtyła, futur Jean-Paul II, avait beaucoup d’amis au sein de la communauté juive.

Une fracture a lieu au sein de la société polonaise avec la Seconde Guerre mondiale. En 1939, quand les nazis envahissent le pays, une grosse partie de la minorité allemande vivant en Pologne les accueille en libérateurs — ce que dénoncera Jan Karski. À l’inverse, les forces armées de l’URSS sont accueillies par certains juifs, qui dénoncent des compatriotes comme opposants à l’occupant soviétique. Ils déchanteront après, quand Hitler et Staline décideront d’échanger leurs prisonniers. De leur côté, certains catholiques s’en prennent aux juifs.

Comment l’Allemagne et l’URSS opèrent-elles ce cinquième partage de la Pologne ? Au-delà des territoires, qu’advient-il de leurs prisonniers respectifs ?

Conformément au Pacte germano-soviétique, conclu le 23 août 1939, la Pologne est envahie par les nazis le 1er septembre 1939, puis par les communistes le 17 septembre. Pour la cinquième fois de son Histoire, la Pologne est partagée entre deux Puissances. En ce 28 septembre 1939, du côté allemand, une partie du pays est annexée au IIIe Reich, et une autre forme le Gouvernement général de Pologne. Du côté soviétique, une partie est rattachée à la République socialiste de Biélorussie et l’autre à la République socialiste d’Ukraine. Au défilé de Brest-Litovsk, le 22 septembre 1939, les forces nazies et bolchéviques marchent ensemble. Au cours de cette parade germano-soviétique, on n’hésite pas à parler « d’ex-Pologne ».

Le Führer et le Vojd travaillent donc main dans la main, en témoigne le deuxième pacte du 28 septembre 1939, au sein duquel il est prévu que la Gestapo et le NKVD collaboreront pour partager des informations et des prisonniers. Nazis et Soviétiques ont leurs propres objectifs avec les mêmes ennemis. Ces ennemis communs sont les religieux, les libéraux, les démocrates et les sociaux-démocrates, avec quelques variantes dans leurs délires idéologiques.

Hitler veut tous les juifs et entend liquider les universitaires de Cracovie. Staline vise la classe bourgeoise, les catholiques et les militaires. Il tue tous les officiers polonais, près de 25 000 hommes, dans la forêt de Katyn, puis dans d’autres lieux d’exécution. À cela s’ajoute le concept de « culpabilité collective » : plus de 250 000 personnes de leur famille ont été déportées en Sibérie. Pour les Soviétiques, il s’agit aussi de prendre leur revanche sur 1920. En effet, la guerre soviéto-polonaise (février 1919–mars 1921) — un conflit très important dont on ne parle jamais —, a marqué l’une des rares défaites de l’Armée rouge.

Ensemble, nazis et Soviétiques vident un pays. Leur but : que la Pologne ne se relève pas, qu’elle ne redevienne pas indépendante. Jusqu’au 22 juin 1941, ils vont œuvrer ensemble pour liquider les classes religieuses et intellectuelles polonaises. Ils sont tous deux aussi déterminés à éradiquer les juifs. On distingue toutefois deux formes d’antisémitisme aux fondements différents. Dans la tradition antisémite des mouvements socialistes communistes, qui puisent leurs racines dans les théories de Karl Marx (Sur la question juive, 1843), le juif, c’est l’argent, la banque, la bourse, le capitalisme… Chez Hitler, c’est avant tout l’obsession nazie de la race aryenne ; on est face à un antisémitisme racial, de nature nationaliste.

L’antisémitisme communiste est-il aussi violent que l’antisémitisme nazi ?

Au début du XXe siècle, le mouvement socialiste russe comptait de nombreux juifs : Zinoviev, Kamenev, Trotski… Toutefois, pour s’imposer, Staline massacre les compagnons juifs de feu Lénine. En 1928, il crée un goulag juif au Birobidjan, une zone de déportation située dans l’Extrême-Orient soviétique. S’il avait pu les envoyer sur la lune, il l’aurait fait. On sort rarement du goulag, et si l’on en sort on est relégué à vie. Il n’y a cependant pas de processus d’élimination comparable à la Solution finale : il s’agit avant tout de les séparer du reste de la société.

En 1953, peu avant sa mort, le « Petit père des peuples » voulait déporter tous les juifs. C’est le fameux « complot des blouses blanches » : un prétendu complot fomenté par des médecins juifs, accusés d’avoir assassiné plusieurs dirigeants soviétiques et de vouloir en assassiner d’autres. Une affaire montée de toutes pièces par le NKVD. De nombreux juifs sont alors déportés sur décret. Toutefois, la mort de Staline met fin à ce processus de déportation. Sous Khrouchtchev, les juifs ne sont pas les bienvenus en Ukraine. Synagogues et cimetières juifs sont détruits. Cependant, en URSS, les juifs sont considérés comme une nationalité ; il n’y a pas de loi anti-juive. Cela n’empêche pas l’entretien d’un antisémitisme téléguidé pour calmer la population : le juif est le « bouc-émissaire parfait ». Dans les années 1980, les dirigeants soviétiques monnaient les refuznik, juifs désireux de quitter l’URSS.

Voir la partie II : Négationnisme, quel camp ?

Propos recueillis par Alexandra Nicolas


¹ La Pologne, de la naissance de Solidarité à la mort du POUP (août 1980–janvier 1990), à travers la presse française, thèse soutenue en 2011.

² De même, le krantz cake, brioche chocolatée dégustée lors du Shabbat et spécialité du chef israélien Yotam Ottolenghi, dérive du babka polonais.

³ Plus connue comme le Bund, l’Union générale des travailleurs juifs de Lituanie, de Pologne et de Russie est un mouvement socialiste juif créé dans l’Empire russe à la fin du XIXe siècle. Militant pour l’émancipation des travailleurs juifs dans le cadre d’un combat plus général pour le socialisme, il prône le droit des Juifs à constituer une nationalité laïque de langue yiddish.

⁴ Le Vojd signifie « guide » en russe, à l’instar de Führer en allemand.