[Tribune]
#Société

Ou comment la politique tente de s'accaparer les trésors d'une nation

Depuis quelques temps, on assiste à un combat d’appropriation linguistique. Que ce soit par la décrédibilisation du langage de l’autre ou par les néologismes, la lutte est farouche et sans pitié.

L’importance du langage

Pour que deux personnes se comprennent, il est impératif, non qu’elles possèdent la même langue, mais le même langage. Ainsi, si le mot « baiser » signifie « embrasser » dans la littérature classique, il possède un tout autre sens dans un tout autre contexte. La langue est une des composantes essentielles d’un peuple. Elle est également quelque chose qui formate l’esprit, qui lui donne une tournure et une appréciation du monde qui nous entoure. Si l’on parle de langue maternelle, c’est bien parce qu’elle nous éduque tout comme nos parents. Le nier n’aurait aucun intérêt.

C’est pourquoi les sphères politiques et médiatiques, toujours en recherche d’un moyen de diviser afin de mieux régner, se saisissent de tout ce qui appartient à tout le monde, de la seule chose qui appartient autant aux riches qu’aux pauvres, autant aux femmes qu’aux hommes, et qui forme ce lien même entre toutes les classes sociales : la langue. Nous parlons des langages différents, mais nous avons une seule et même source. C’est ce à quoi s’attaquent à présent ceux qui pensent dominer. Si la langue devient un sujet de discorde, quel espoir d’union reste-t-il aux peuples de France ? Ils se sont déjà attaqués à la culture, la diffamant, la ridiculisant, et venant même à la nier.

Il en va de même des frontières, sujet épineux et mot aujourd’hui attaché à l’extrême-droite. Tout ce qui peut définir une nation, encore un terme que l’on associe à l’extrême-droite, est peu à peu nié ou détourné. Si nous ne parlons plus la même langue, comment nous comprendrons-nous, comment nous unirons-nous ? Ainsi, aujourd’hui, si quelqu’un vient vous parler de nations, c’est probablement un adhérent de l’extrême-droite, et si quelqu’un parle de la fraternité des hommes, c’est probablement, un mondialiste socialiste… et selon ce qu’il est, ou nous sommes déjà d’accord, ou nous refusons d’être convaincu.

Certains voudraient nous faire croire que tout est pensé, que tout a une origine ; que si le masculin l’emporte sur le féminin, il s’agirait d’une volonté du patriarcat. Il s’agit là d’une manipulation grossière qui n’a aucune valeur intellectuelle. Si c’était le cas, à situation similaire, nous devrions voir les mêmes évolutions ; à base linguistique similaire, il devrait y avoir les mêmes résultats. Les mêmes causes ont les mêmes effets. Et que constate-t-on dans le monde réel et non idéologisé ? Que les langues évoluent différemment. Il suffit de regarder l’Espagne, l’Italie pour ce qui est de l’origine linguistique, ou l’Angleterre pour ce qui est de l’évolution du patriarcat. Il est peu probable qu’il y ait qui que ce soit en France qui pense qu’un jour les hommes se sont réunis afin de se dire en secret :

« Eh, il faut écraser les femmes.

– Oui, tu as raison.

– J’ai une idée, maintenant, le masculin l’emporte sur le féminin.

– Super ton idée. On fait comme ça. »

Ce qui démontre bien qu’une langue n’est pas quelque chose de logique dans son évolution. Si c’était le cas, nous parlerions tous la même langue, en tout cas tous ceux qui parlent une langue latine. On pourrait dire qu’il s’agit d’une évolution inconsciente, mais là encore c’est peu probable. Tout d’abord, affirmer que l’homme est misogyne au Moyen Âge n’a aucun sens historique, mais il s’agit là d’un sujet à part entière ; ensuite revient toujours la même question : si cela a évolué ainsi ici, pourquoi pas juste à-côté ? Il faut absolument cesser de croire et d’enseigner la langue logique. Une langue, est le pur produit de l’homme, contrairement aux sciences brutes qui existent en dehors de lui. Et comme tout ce qui a trait à l’homme, il y a une part d’illogique et d’esthétique dans la langue. Il faut l’accepter et comprendre que la langue n’est pas une propriété, mais quelque chose qui nous vient de nos ancêtres, et que nous transmettrons à notre tour. Ne nous posons pas en propriétaire alors que nous ne sommes que les gardiens.

La lutte aujourd’hui

La lutte est constante et partout. Certains voudraient la création du genre neutre, d’autres la création du matrimoine (au masculin d’ailleurs ce qui est étonnant : quitte à inventer un mot pour des raisons politiques, autant être le plus cohérent possible). On fabrique des mots, on veut changer l’orthographe ou créer une orthographe inclusive. L’opposition va parler de novlangue et va devoir elle aussi s’approprier certains termes de langage.

D’autres termes sont en lutte encore aujourd’hui : ainsi, la permaculture est-elle selon les discours, ou bien une idée de droite, ou bien une idée de gauche. Certains vont jusqu’à proposer un système aléatoire : selon notre envie, le lieu et le moment, un même mot sera tour à tour masculin ou féminin. Toujours plus loin, toujours plus stupide, pourvu que l’on soit innovant. On veut être le seul à posséder la langue afin de s’assurer de la défaite finale des opposants. Lorsque l’on formate les esprits, surtout les plus jeunes, on est sûr de sa victoire.

Certains pourraient rétorquer qu’une langue est vivante, et qu’elle doit évoluer. Superbe lapalissade. Qu’une langue évolue est une évidence inutile à dire. Ce qui importe n’est pas de savoir si elle évolue (et elle le doit, autrement le français mourrait, ce qui ne doit pas arriver), mais plutôt de savoir comment elle évolue, et pourquoi. Le français est très mal enseigné aujourd’hui. Au lieu d’enseigner ce qui pourrait permettre aux jeunes de le comprendre, l’éducation nationale préfère imposer aux professeurs de l’enseigner de manière absurde et imbuvable. Ainsi, bien que certains professeurs fassent des efforts dignes de louange, ils sont obligés de nous enseigner les figures de style.

C’est utile, mais le français ne se résume pas à cela. Qu’est-ce qu’une langue ? C’est une histoire, une évolution, ce que l’on appelle l’étymologie. C’est cela qu’il faut enseigner. Nous sommes trop logiques, et enseignons le français comme les maths : telle règle de grammaire, telle règle de conjugaison. Et s’il y a des exceptions, et bien ce sont des anomalies qu’il faudrait simplifier, gommer, effacer. Mais sommes-nous capables de quitter cette vision cartésienne de la langue ? Une langue n’est pas une somme de conjugaison et de grammaire. C’est une histoire, et une évolution.

Aujourd’hui, nous essayons de la faire évoluer en lui imposant de manière artificielle une évolution dont elle ne veut pas. Et puisque la langue se défend et essaie de rester libre, on souhaite recourir à la loi pour l’imposer… Mais depuis quand le régime est-il propriétaire de la langue ? Faut-il le dictionnaire français-communiste, français-socialiste, français-républicain ou que sais-je encore ? Imposer un changement par la force n’a aucun sens et est un premier pas dangereux. Certains mots seront-ils interdits, comme aux États-Unis ? Et que se passerait-il si l’on change de majorité ? Si l’on passe d’un extrême à l’autre ? Si l’on change de régime ? En France, une seule institution à un pouvoir légitime sur la langue : il s’agit de l’Académie française. Pourquoi légitime ? tout simplement parce qu’au contraire de toutes ces personnes qui s’approprient un bien collectif, elle se contente, non de faire évoluer la langue, mais de constater ces évolutions quand elles ont lieu. Une langue évolue par son peuple et non par ses dirigeants ou par ses élites intellectuelles. La grande force de l’Académie française est son humilité, qui lui permet de reconnaître que la langue n’a ni maître ni seigneur, que seul un constat peut être fait de son évolution, et qu’il ne faut pas forcer le passage à ses idées.

Alors si vous ne souhaitez pas que l’on vous manipule, que l’on transforme la langue en une science infecte ou en une marchandise de peu de prix, si vous croyez que l’union est toujours possible entre les Français, dites non à ceux qui vous disent que le salut est dans l’idéologisation de la langue. N’oubliez pas que si vous êtes au pouvoir un jour, cela pourrait être votre opposant demain, et que vous ne souhaiteriez pas que votre langue soit imposée par celui-ci. La langue ne peut se défendre seule. Défendez-la, soyez son soutien. Apprenez à l’aimer, et faites la vivre. Toute autre attitude ne pourrait que l’amener à son trépas. Il ne faut pas que l’on se souvienne de nous comme des assassins du français ou comme ceux ayant essayé de formater les idées des enfants. Il est préférable de croire que l’on puisse convaincre par la justesse de nos positions intellectuelles, plutôt que de manipuler les plus jeunes.

Quelle est la force de nos convictions si elle peut être mise à bas par des mots ? Si l’on se refuse d’employer des mots parce qu’ils sont connotés ou qu’ils appartiennent à une autre idéologie, c’est que l’on reconnaît sa marchandisation, et que l’on refuse le combat intellectuel. Il faut que l’on se batte. Il faut se réapproprier les mots qui nous paraissent étrangers. Ils sont autant à nous qu’aux autres, puisque les uns comme les autres nous partageons cette langue. Et que nous ayons toujours des points communs, c’est plutôt encourageant.

Guillaume Péguy