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Le paradoxe de l'or : inutile, mais exploité

Dans le landerneau de la blogosphère s’intéressant à l’or, l’affaire de l’or de la Banque de France a fait un peu de bruit ces derniers temps. Tout a commencé à faire surface le 9 novembre 2018 dans Les Echos.

« C’est une petite révolution dans le milieu très discret du trading sur l’or. La Banque de France a ouvert un compte à un établissement commercial privé afin de faciliter les transactions sur le métal précieux à Paris. L’institut de la rue la Vrillière n’a pas choisi n’importe quel établissement : ce compte-or a été accordé à JPMorgan, le leader mondial du marché. L’accord, qui n’avait encore jamais été révélé, a été formalisé en début d’année, selon nos informations.

Il marque une étape importante dans le développement des prestations offertes par la Banque de France à sa clientèle de banques centrales étrangères. Ses équipes, qui travaillaient sur ce projet depuis plusieurs années, peuvent désormais fournir des services de dépôts rémunérés (gold deposits), de swaps or-contre-devises, de prêts et leasing d’or dans la capitale française. ‘Il s’agit de rendre liquide l’or qui se trouve à Paris’, résume un connaisseur. Mais pas tout le stock : l’or de la clientèle essentiellement. Les réserves de l’Etat français devraient, elles, être exclues de ces transactions ».

Notez, cher lecteur, que le mérite de cette dépêche est de vous prouver que les banquiers centraux s’intéressent à l’or. Les belles promesses de payer un jour ne suffisent pas toujours… Et puis l’or peut aussi remplacer utilement le dollar quand les Etats-Unis vous ferment le robinet.

Notez aussi la dernière phrase. Les réserves de l’Etat ne seront pas louées, gagées, « swapées ». Jusque là, tout va bien, pourriez-vous penser.

Puis l’article devient clair comme du jus de chique. On comprend d’abord que l’or est recherché car les dépôts en grandes devises (euro, franc suisse, yen) ne rapportent plus rien ; ils coûtent, même, avec l’invention géniale de la finance moderne que sont les taux négatifs.

« ‘La demande pour les dépôts en or sur des maturités allant d’une semaine à un an a bondi lorsque les taux sont passés en territoire négatif pour un certain nombre de devises de réserve. Ce phénomène a poussé les banques centrales à chercher de nouvelles sources de rendement’, témoigne Sylvie Goulard, la sous-gouverneure de la Banque de France, dans la revue Alchemist publiée fin octobre par la London Bullion Market Association (LBMA).

‘En soi, l’or ne produit pas d’intérêts. Mais, par exemple, à chaque fin de trimestre, des intervenants ont des besoins et sont prêts à rémunérer des banques centrales pour leur emprunter une partie de leurs réserves’, détaille un expert ».

Certains banquiers centraux emprunteraient les réserves d’or d’autres banquiers centraux pour ne pas empiler des emprunts d’Etat à taux négatif. Pour que l’affaire soit rentable, il faut que le prix de location de l’or soit inférieur aux taux négatifs.

Par exemple, je suis banquier central et mon pays a vendu des biens et services en euros. J’ai une reconnaissance de dette en euros, des emprunts souverains me rapportant -0,5% (donc me coûtant 0,5%). Je loue de l’or à 0,3% d’intérêt ; j’ai donc économisé 0,5% – 0,3% = 0,2%…

Puis la Revue-Banque fait paraître un article plus détaillé le 23 novembre qui indique :

« Cette collaboration ouvre des services aux banques centrales avec les swaps or-contre-devise, dépôts d’or et leasing d’or, ce qui va permettre à la Banque de France de mobiliser son stock d’or, évalué par Sylvie Goulard dans Alchimist à 2 436 tonnes en septembre 2018. »

Là quelques sourcils se lèvent. Finalement, le stock d’or national est « mobilisé ». En d’autres termes, loué, « gagé ». Philippe Herlin sur GoldBroker met les points sur les « i » :

« De facto, l’or de la Banque de France n’est plus sanctuarisé : une mauvaise opération, un krach financier soudain, des calculs erronés, et une partie de cet or – qui sert de garantie – devra quitter la Souterraine, le gigantesque coffre-fort du sous-sol de l’hôtel de Toulouse à Paris ».

Politique magazine s’inquiète à son tour : la France est-elle en train d’hypothéquer son stock d’or ? L’article cite un ancien responsable de service de l’endettement international à la Banque de France, Christian Eugène :

« Je suis un peu étonné car l’essentiel du stock d’or appartient tout de même à l’Etat. Utiliser ce patrimoine ne me paraît pas une bonne idée, surtout dans un contexte financier rempli de risques ».

Tout ceci vous prouve, cher lecteur, que l’or conserve son utilité, contrairement à ce qu’on vous laisse généralement penser. Comme le dit Charles Sannat sur la blogosphère :

« Cela devrait d’ailleurs nous interroger en tant qu’épargnant sur la place que doit avoir l’or dans nos patrimoines respectifs alors que toutes les banques centrales se replacent à l’achat. »

Nous savons qu’une crise de la dette publique couve. Nous savons aussi que les Etats peuvent faire allègrement défaut sur les emprunts détenus par leurs administrés.

Après tout, si les épargnants jugent avisé de prêter de l’argent (au travers de leurs livrets et de leur assurance-vie) à des Etats dispendieux et incapables d’équilibrer leurs finances année après année, ils doivent assumer.

Il faut bien comprendre que la dette est le cumul des déficits — lesquels sont des impôts qui n’ont pas été levés par lâcheté et clientélisme politique. L’épargne qui a échappé à l’impôt et se trouve placée sous forme d’emprunt d’Etat est donc illusoire ; il ne faut pas s’étonner si elle se volatilise.

Nous savons aussi que les Etats ont plus de mal à faire défaut vis-à-vis de leurs créanciers étrangers. Ceux-là ne sont pas taxables. Lorsqu’on en arrive à cette extrémité, c’est l’or qui permet de solder les comptes.

Toute cette histoire alambiquée vous montre que l’or est loin d’être une relique barbare inutile et que dans un contexte de croissance qui ralentit, de dette qui grossit, il est plus sage d’avoir de l’or que de continuer à alimenter un contrat d’assurance-vie adossé à de la dette française.

Simone Wapler