[Critique]
#Culture

Nouvelle bombe futuriste ?

Il aura fallu vingt ans à James Cameron pour nous dévoiler cette adaptation du manga Gunnm. Largement couvé par le réalisateur qui s’occupe des suites d’Avatar, c’est à Robert Rodriguez qu’a été confié la dure tâche de réaliser ce film.

Hybride dans sa conception même, cette œuvre fourmille de questionnements divers : la nature profonde de l’être, l’impact de la technologie sur la société, ou encore l’amour 2.0 impossible entre une cyborg martienne et un jeune homme pétri d’idéalisme. Le résultat final est une superproduction inédite qui en fait une agréable surprise et sans doute le blockbuster du début de l’année.

En 2563, la Terre a connu l’Effondrement. La civilisation telle que nous la connaissons a disparu pour laisser place à la ville d’Iron City, ville-décharge infestée par le crime et surplombée par la majestueuse cité céleste Zalem où tous rêvent d’aller. C’est dans cette décharge que le professeur Ido trouve le corps d’un cyborg (humain à qui on greffe des parties mécaniques ou électroniques) en piteux état. Il décide alors de le ramener à sa clinique pour le réparer. La jeune cyborg, amnésique, doit tout réapprendre.

Un film coup de poing à l’esthétique somptueuse

Les adaptations japonaises ont souvent été très ternes, pâles copies d’une œuvre originale de bien meilleures qualités (Ghost in the Shell en est une parfaite illustration). Alita souffrait de cette peur chronique d’une adaptation ratée, notamment à cause de la gestation du film et de quelques doutes suscités par la bande annonce (les grands yeux du cyborg en ont effrayé plus d’un).

Pourtant c’est bien par ces yeux clairvoyants que l’aventure prend tout son charme et tout son sens : tout comme le dit Hugo, Alita est la plus humaine des êtres peuplant Iron City et on ne peut que saluer la performance de Roza Salazar, sublimée par les images de synthèse.

Alita épouse majestueusement cet univers dystopique cyberpunk fait de poussière et de métal. Bien qu’aseptisé par rapport au manga original, l’univers dans lequel nous plonge James Rodriguez nous invite à entrer dans un tourbillon de couleurs, de perspectives et de détails sublimes. Chaque joute d’Alita face à ses adversaires se révèle plus sèche et violente que la précédente, provoquant des poussées d’adrénaline, notamment grâce à des images de synthèse incrustées extrêmement réussies.

En somme, la grande réussite du film est de lier la brutalité de l’héroïne et du monde qui l’entoure à une candeur attachante. C’est de cette alliance des contraires que jaillit paradoxalement l’humanité d’Alita quand celle-ci se reconnecte avec son corps d’origine et épouse sa nature guerrière, après qu’Ido, pour lui sauver la vie une seconde fois, greffe son cœur dans un composant de combat martien.

Toutefois, les fans du manga seront sans doute déçus par l’atténuation de la violence et de la noirceur d’une cité cauchemardesque. Par exemple, la scène de Motorball dans les rues d’Iron City est tout simplement impensable dans le manga. Cela s’explique sans doute par la volonté du réalisateur de ne pas se fermer une partie du public.

Mais une adaptation moins fidèle à l’œuvre originale en fait-elle un mauvais film ?

Une quête d’identité et de sens

L’histoire d’Alita est celle d’une quête métaphysique sur son être et la découverte de sa nature. Cyborg au cerveau humain capable de sentiments, combattante hors-pair : l’héroïne se cherche et se construit grâce à l’Autre.

Par deux fois, Alita va revenir symboliquement à la vie, passage obligé qui marque les étapes classiques de tout être humain (naissance – adolescence – âge adulte). Ainsi, elle traverse les âges et se construit par le corps de l’autre. D’abord par le corps cybernétique de la fille du professeur Ido, puis en prenant forme dans le corps spécialement conçu pour la race guerrière qu’elle incarne.

Ce personnage se nourrit de flash du passé pour retrouver son être : c’est quand elle se retrouve obligée de combattre pour sa survie ou celle des êtres aimés qu’elle se transforme.

L’identité ne se définit plus par le corps ou l’esprit, mais par le programme qui l’habite. Fini le « je pense donc je suis » cartésien classique. Pour cette nouvelle Frankenstein, la quête d’identité passe aussi par une romance, certes un peu niaise (se calant sur l’esprit d’un teenage-movie), mais interroge toutefois sur la nature des sentiments. L’amour entre cyborg et humain est-il viable ? Cette histoire de cœur impossible entre Alita et Hugo donne une tonalité tragique au film, puisqu’elle est in fine contrainte à la solitude.

Face à cette humanité cybernétique que représente la jeune femme se trouve une fresque d’êtres plus ou moins divers : on passe des chasseurs de tête cyborgs dénués d’âme aux humains avides de rejoindre Zalem, comme le bad guy incarné par un très bon Mahershala Ali au talent largement sous-exploité.

Dans cette décharge, tout se construit de manière verticale : chacun cherche un moyen pour rejoindre la cité rêvée. La quête d’identité passe ainsi par un désir d’élévation sociale pourtant impossible. La cruauté des humains est tangible et l’aristocratie s’est bien évidemment cachée dans les hauteurs vertigineuses. On se retrouve face à une cité flottante où vit une élite heureuse a priori 100 % humaine et Iron City, refuge pour tous les parias.

Si le monde d’Iron city est assez coloré et accueillant par rapport au manga, on y perçoit donc une critique sociétale, cette décharge incarnant un lieu de déshumanisation. Cela passe par la perte de la notion de corps et un individualisme distillé ici et là.

Ainsi, Alita n’est absolument pas le film blasphème que l’on pouvait craindre mais constitue un film épique à bien des égards. Il offre une plongée dans un univers cyberpunk des plus alléchants et soignés. Bien qu’imparfaite, cette adaptation reste une belle surprise pour ce début de l’année 2019 et constitue un blockbuster ambitieux à la générosité sincère.

Statut : Conseillé

Clément Rousseau