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Ancien khâgneux, Esteban Grépinet étudie actuellement en double licence Histoire-Information Médias à Sorbonne Université et à Panthéon Assas.
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Kaamelott serait-il un conte philosophique ?


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Kaamelott, réécriture moderne du mythe de Sisyphe

C’est un des succès de l’été. Kaamelott – Premier Volet a apporté un rayon de soleil sur l’horizon des salles de cinéma françaises, qui était jusque-là obscurci par le contexte sanitaire actuel. Pour cela, il s’est notamment reposé sur une communauté importante d’adeptes de la série. Cependant, différent des blockbusters traditionnels, le film d’Alexandre Astier a pu surprendre, voire décevoir. Que ce soit dans le film ou dans la série, les dialogues insensés, les personnages parfois brutaux et l’humour souvent particulier ne font pas forcément l’unanimité, notamment chez les puristes du cinéma. Néanmoins, Kaamelott – le film comme la série – ne peut se limiter à ces caractéristiques purement cinématographiques. En effet, au-delà de la façon dont Kaamelott est écrit et joué, on peut observer une profondeur philosophique dans l’œuvre d’Alexandre Astier. Ici, il ne sera donc pas question de juger de la qualité artistique du film et de la série française, mais plutôt d’analyser les questionnements que proposent l’histoire du roi Arthur.

Et si derrière cet humour si particulier se cachait une réflexion bien plus profonde ?

Kaamelott et l’absurde

Pour ceux qui ne le savent pas encore, Kaamelott, c’est l’histoire d’un roi, Arthur Pendragon (interprété par Alexandre Astier), qui a décidé de rassembler les différents clans bretons au sein du royaume de Logres dans le but de trouver le Graal, ce vase légendaire qui aurait recueilli le sang du Christ. Mais le problème est le suivant : si Arthur est noble et vertueux, les chevaliers qui l’entourent sont désorganisés et patauds. Certains n’ont aucune logique et utilisent des mots à la place des autres, quelques-uns ont peur des combats alors que d’autres sont violents, d’autres encore ne pensent qu’à manger des quantités astronomiques de nourriture… Rassemblés autour du roi Arthur, les chevaliers de la Table Ronde n’arrivent jamais à trouver le vase sacré. Kaamelott, c’est donc l’histoire d’un homme, Arthur, qui s’entête désespérément à motiver une bande d’incapables. Kaamelott, c’est l’histoire d’un homme seul, aux prises avec l’irrationnalité qui l’entoure. Kaamelott, c’est l’histoire d’une île de bon sens au sein d’un océan de folie. Kaamelott, c’est une histoire de l’absurde.

Oui, l’absurde comme nom propre, et non comme adjectif. L’absurde, ce mal existentiel qui frappe les êtres humains. L’absurde, ce concept philosophique qui apparaît au XXe siècle sous la plume d’Albert Camus dans son essai Le mythe de Sisyphe (1942). Cet essai est écrit à une époque où les guerres et les massacres font de plus en plus prendre conscience aux hommes que la vie est tragique. Ce mal qui peut alors nous saisir lorsque nous essayons de réfléchir aux sens de notre existence dans ce monde, c’est le sentiment de l’absurde. Voici la définition qu’en donne Albert Camus :

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« L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde. »1

Face aux événements de la vie, aux malheurs qui auraient pu ne pas avoir lieu, à l’impossibilité d’expliquer tout ce qui nous arrive, on peut parfois avoir envie de crier, de se débattre, de refuser le monde tel qu’il est ; mais face à l’immuabilité de ce qui nous entoure, on ne peut que se résigner : ce cri étouffé, c’est cela l’absurde. Pour Camus, le symbole de l’absurde est le personnage mythologique de Sisyphe, condamné par les dieux à pousser pour l’éternité un rocher en haut d’une montagne et à le voir redescendre à chaque fois. Albert Camus illustre également sa réflexion sur l’absurde par des pièces de théâtre et des romans, dont le plus connu est sûrement L’Etranger (1942). Il existe mille et une manières de décrire l’absurde. Ce qu’il faut retenir, c’est que c’est un profond sentiment de mélancolie et d’impuissance lié à notre existence d’être humain cherchant à comprendre ce qu’il vit au sein d’un monde qui ne peut pas lui fournir de réponses.

Un univers sisyphéen

Quand on le regarde sous le prisme de la philosophie de Camus, on se rend compte que le monde de Kaamelott est rempli d’absurde. Kaamelott, c’est un druide qui ne maîtrise pas la magie ; c’est un chevalier qui se bat sans épée ; c’est un roi qui n’arrive pas à gouverner. Comble de l’absurde, Kaamelott, c’est aussi une déesse, la Dame du Lac, qui a perdu ses pouvoirs : dans Kaamelott, les dieux ont disparu, ils sont impuissants face à l’absurde. « L’absurde c’est le péché sans Dieu », écrivait Camus2. En effet, les divinités n’ont pas leur place dans un monde incohérent et insensé.

Les personnages de Kaamelott ont donc des comportements qui ne trouvent pas d’explications ; la logique échappe à leurs actes. Cela, c’est même le chevalier Perceval qui le dit lorsqu’il pêche avec un petit caillou attaché à un bâton, à la fin du Livre IV de la série :

« La canne, ça sert à rien. Du coup ça nous renvoie à notre propre utilité : l’Homme face à l’Absurde. »3

Ainsi, alors que Sisyphe pousse désespérément son rocher en haut d’une montagne, Perceval attend en vain que son caillou attire un poisson. On peut donc postuler que l’univers de Kaamelott est profondément sisyphéen : les personnages qui le composent n’ont pas de sens. Ces personnages absurdes constituent le ressort comique principal de la série et du film ; pourtant, en prenant une certaine distance, on comprend que leur condition est profondément tragique : leurs vies sont absurdes, et ils ne le savent même pas.

Dans tout cet océan d’absurdités, un homme est conscient : Arthur. Pendant quatre saisons, il se bat pour essayer d’unir les différents chevaliers et leurs clans et de donner un sens à tout ceci : le Graal. Arthur l’explique, par exemple, dans le Livre I : « C’est le Graal qui fait de vous des chevaliers, des hommes civilisés, qui nous différencie des tribus barbares. Le Graal, c’est notre union. Le Graal, c’est notre grandeur »4.

Malgré tous les efforts du roi, le temps passe et les chevaliers ne trouvent jamais le Graal. Finalement, la quête d’Arthur s’avère vaine : tel Sisyphe poussant son rocher vers le haut de la montagne, Arthur pousse ses chevaliers vers la gloire ; mais, à chaque fois, c’est pour les voir redescendre dans l’abyme d’où ils sont partis. Car la quête du Graal est circulaire, elle n’a pas de sens : elle est absurde. La tragédie d’Arthur, c’est que, contrairement à Perceval et aux autres chevaliers de la Table Ronde, il est conscient de cet échec, mais il continue d’essayer : il est l’homme absurde. Camus décrit l’« homme absurde » de la sorte : « Assuré de sa liberté à terme, de sa révolte sans avenir et de sa conscience périssable, il poursuit son aventure dans le temps de sa vie »5. Cette citation est représentative de la vie d’Arthur Pendragon qui, au cours la saison V, finit par abandonner la quête du Graal pour une aventure tout aussi désespérée : la recherche d’un enfant qu’il aurait pu avoir par le passé.

La question du suicide

Lorsque l’on se plonge dans le raisonnement absurde, nous cherchons à trouver une réponse à toutes nos questions existentielles. Mais, comme le décrit si bien Camus, ces questions n’ont par définition pas de réponse possible puisque le monde est « désespérément silencieux » : « cette épaisseur et cette étrangeté du monde, c’est encore l’absurde »6. Cependant, une réponse simple peut apparaître à qui se pose ce genre de questionnements : le suicide. Se donner la mort, c’est en finir avec l’absurdité de notre existence en la supprimant. Cette solution peut sembler radicale ; pourtant elle est très sérieuse et constitue un véritable problème à l’origine de l’écriture du Mythe de Sisyphe de Camus, dont la première phrase est explicite :

« Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. »7

Ainsi, pour reprendre notre dialogue entre la pensée de Camus et l’œuvre d’Astier, on constate que la solution du suicide finit par emporter le roi Arthur. En effet, à la fin de la saison V, après son périple désespéré à la recherche d’un enfant inexistant, Arthur s’ouvre les veines dans sa baignoire. On ne connaît pas les raisons qui ont motivé l’ancien roi à essayer de se donner la mort, mais on peut imaginer que celui-ci a cédé à force de ne pas arriver à donner du sens à son existence, que ce soit par la quête du Graal ou par celle de son enfant.

Vers la révolte

Pourtant, le suicide n’est pas la bonne solution (et voilà qui est plutôt rassurant). Une des raisons évoquées par Camus est la suivante : « Mais il est clair que, du même coup, ce raisonnement admet la vie comme le seul bien nécessaire puisqu’elle permet précisément cette confrontation et que, sans elle, le pari absurde n’aurait pas de support. Pour dire que la vie est absurde, la conscience a besoin d’être vivante »8. Pour résumer : le raisonnement absurde ayant besoin de la vie pour se développer, il ne peut aboutir à la conclusion qu’il faut supprimer la vie, qui est la condition d’existence de l’absurde. Pour Camus, l’absurde est alors un « passage vécu »9. Dans L’homme révolté (1951), il propose de dépasser l’absurde par la révolte : quand on est confronté à l’absurde, on n’a qu’une certitude, celle de vouloir à tout prix y échapper. La révolte, c’est donc ce sursaut d’orgueil de l’homme, qui ne peut laisser se passer les choses de la sorte :

« La révolte naît du spectacle de la déraison, devant une condition injuste et incompréhensible. »10

Pour Camus, le monde est « désespérément silencieux » et le sens de l’existence humaine consiste à refuser ce monde insensé. D’où sa célèbre définition de l’« homme révolté » : « Un homme qui dit non »11. Pour Camus, l’homme s’accomplit en se révoltant contre ce qu’il juge injuste. On peut alors une nouvelle fois tenter de faire dialoguer l’œuvre d’Alexandre Astier avec celle d’Albert Camus. Que nous apprend le film récemment sorti ? Qu’Arthur Pendragon est « de retour » (et qu’« il revient pas pour trier des lentilles », précise même l’affiche du film). Face à la terreur politique imposée par Lancelot, l’ancien roi finit par assumer ses responsabilités, en reprenant son épée magique, Excalibur, et en défiant le tyran. On peut alors voir ce « retour » d’Arthur comme la révolte de l’homme absurde : au nom de ce qui lui paraît juste, Arthur dit non au despotisme et prend les armes face à Lancelot. Dans sa révolte, le roi Arthur a retrouvé un sens à son existence : agir au nom de la justice.

À l’issue de cette analyse croisée entre le cinéma d’Alexandre Astier et la philosophie d’Albert Camus, Kaamelott apparaît comme une fable philosophique qui développe une réflexion intéressante sur le sens de l’existence humaine. Cela n’est bien sûr qu’une manière parmi d’autres de regarder Kaamelott. Il y a fort à parier qu’Alexandre Astier n’a pas voulu créer une œuvre inspirée de la pensée de l’absurde ; peut-être même n’a-t-il jamais lu le Mythe de Sisyphe. Il reste que, volontairement ou non, l’univers de Kaamelott peut nous amener à réfléchir sur le sens que nous pouvons donner à nos vies. Pour cette raison, on ne peut que conseiller de voir (ou revoir) l’œuvre d’Alexandre Astier dans son intégralité !

Esteban Grépinet

Sources

ASTIER Alexandre, Kaamelott – Premier Volet (2021)

ASTIER Alexandre, KAPPAUF Alain, ROBIN Jean-Yves, Kaamelott (2005-2009)

CAMUS Albert, Le mythe de Sisyphe (1942), Folio Essais

CAMUS Albert, L’homme révolté (1951), Folio Essais


1. CAMUS Albert, Le mythe de Sisyphe (1942), Folio Essais, p. 46.

2. CAMUS Albert, Le mythe de Sisyphe (1942), Folio Essais, p.62.

3. ASTIER Alexandre, KAPPAUF Alain, ROBIN Jean-Yves, Kaamelott (2005-2009), Livre IV, épisode 95.

4. ASTIER Alexandre, KAPPAUF Alain, ROBIN Jean-Yves, Kaamelott (2005-2009), Livre I, épisode 100.

5. CAMUS Albert, Le mythe de Sisyphe (1942), Folio Essais, p.95.

6. CAMUS Albert, Le mythe de Sisyphe (1942), Folio Essais, p31.

7. CAMUS Albert, Le mythe de Sisyphe (1942), Folio Essais, p17.

8. CAMUS Albert, L’homme révolté (1951), Folio Essais, p.19.

9. CAMUS Albert, L’homme révolté (1951), Folio Essais, p.21.

10. CAMUS Albert, L’homme révolté (1951), Folio Essais, p.23.

11. CAMUS Albert, L’homme révolté (1951), Folio Essais, p.27.

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