[Interview]
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Leni Zumas : La nomination de Brett Kavanaugh pourrait changer les choses

Le roman Les heures rouges (titre original : Red clocks) de Leni Zumas se déroule dans une Amérique fictive où l’avortement est interdit dans tous les États. Tuer un embryon est un crime durement réprimé. Traverser la frontière pour mettre fin à une grossesse est également impossible à cause du « mur rose » qui sépare les États-Unis et le Canada. En outre, la loi Every Child Needs Two  Chaque enfant a besoin des deux ») est sur le point de rendre illégale l’adoption par les célibataires.

Pensez-vous que l’arrêt Roe v. Wade (1973) qui autorise l’avortement pourrait être annulé par les partisans du Personhood Amendment [1] ?

Oui. Parce que Brett Kavanaugh, qui vient d’être confirmé comme juge de la Cour suprême, s’est prononcé en faveur des restrictions à l’avortement. La Cour suprême a maintenant une majorité de juges conservateurs, et je peux facilement voir l’arrêt Roe v. Wade cassé. En effet, la docteure Christine Blasey Ford a révélé que le juge l’avait agressée sexuellement alors qu’ils étaient plus jeunes – mais les conservateurs étaient si déterminés à mettre Kavanaugh à la Cour que son témoignage n’était pas suffisant !

Cet homme estimait que les femmes qui faisaient une fausse couche devaient payer l’enterrement des tissus fœtaux, et pensait qu’un technicien de laboratoire qui lâchait accidentellement un embryon pendant le transfert in vitro était coupable d’homicide involontaire.

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De plus, l’un des principaux responsables politiques en faveur de l’octroi de ces droits aux ovules fécondés est Mike Pence, qui en est désormais vice-président. Et comme Trump est vraiment ridicule et horrible et qu’il n’a pas de conviction qui lui soit propre, je l’imagine bien dire : « Mike Pence veut faire cela ? Faisons-le ! » Avec Trump, vivre aux Etats-Unis c’est comme vivre avec un parent alcoolique : on ne sait jamais ce qu’il va faire, car il n’a aucune éthique.

Donc vous pensez que Trump ne s’intéresse pas du tout à ce sujet ?

Je pense que ce qui l’intéresse, c’est juste sa propre richesse et ce que les gens pensent de lui. En outre, il y a aux États-Unis une minorité de gens très virulents qui se préoccupent beaucoup de rendre l’avortement illégal. Un grand nombre d’entre eux sont profondément chrétiens. Nous les appelons « one-issue voters » (électeurs dont le vote est déterminé par une seule préoccupation). Dès lors, même si un jour Trump disait « j’ai commis un meurtre », par exemple, s’ils pensent qu’il peut rendre l’avortement illégal, ils voteraient pour lui.

Comment avez-vous eu l’idée de ce livre ? Quel a été l’événement clef, le tournant décisif qui vous a amenée à écrire cette histoire ?

Je vivais une sorte de crise personnelle. J’ai commencé à écrire en 2010. J’essayais alors de tomber enceinte et j’avais des problèmes d’infertilité. Consulter de nombreux médecins et faire face à des problèmes médicaux anxiogènes m’a fait beaucoup réfléchir. Pourquoi je voulais ça ? Est-ce que je faisais inconsciemment ce que j’étais censée faire ?

J’ai en fait commencé à écrire ce livre comme un essai, mais cela ne me semblait pas être la bonne forme, car je suis davantage un auteur de fiction. Alors j’ai commencé à imaginer des personnages qui avaient des relations différentes vis-à-vis de cette question. Pas seulement la maternité et l’infertilité, mais, de manière générale, comment les femmes sont censées vivre leur vie : l’ambition créatrice, la carrière, les relations avec les hommes ou les femmes, la sexualité… Il y a certains scénarios que les gens estiment devoir suivre pour trouver le bonheur. Et donc que se passe-t-il lorsque ces scénarios ne les rendent pas heureux ? Comme dans le cas du personnage de l’épouse.

Ensuite, j’ai eu l’idée que l’avortement soit illégal. À cette époque, je faisais moi-même des recherches sur différents traitements de fertilité, comme la fécondation in vitro, et j’ai découvert que certains politiciens conservateurs avaient revendiqué le droit à la vie pour les ovules fécondés. Je ne pouvais pas y croire ; ça semblait tellement ridicule…

En 2010, c’était le premier mandat d’Obama et ces politiciens étaient en marge dans le paysage politique. Mais même si ces personnes ne faisaient pas partie du courant dominant, c’était vraiment déconcertant… Alors, j’ai imaginé ce qui se passerait si cela se réalisait et comment cela affecterait les personnages.

Je trouve que dans un récit c’est très excitant d’avoir une situation qui mettra une pression sur les différents protagonistes, mais de diverses manières. La biographe, la femme, la fille et la guérisseuse ont des idées et des relations différentes avec la grossesse.

Je veux juste chasser ça de mon corps. Je veux cesser d’être infiltrée […]

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Comme vous l’avez expliqué, l’impact de vos expériences personnelles a été important lorsque vous avez réalisé ce roman. Qu’est-ce qui est inspiré de vos propres expériences, en dehors des traitements de fertilité ?

Je suis tombée enceinte alors que j’écrivais le livre et je travaillais encore dessus après la naissance de mon fils (il a maintenant 5 ans). Ainsi, de nombreux éléments de l’histoire de la femme, notamment les éléments répétitifs de la parentalité, proviennent de ma propre expérience. Sinon les personnages sont assez différents de moi en termes de situation de vie.

Je suis très intéressée par l’écriture sur l’attitude des femmes et leur identité individuelle. Dans de nombreux livres, si une femme est célibataire ou seule, c’est un problème à résoudre. Je pense au contraire que pour beaucoup de gens, c’est simplement la façon dont ils veulent vivre et que ce n’est pas un problème. Mais dans la littérature et dans la société, c’est toujours « Oh ! Vous êtes célibataire ! »… Sous-entendu : « Oh non ! Laisse-moi te trouver un mec ! » Pourquoi ne pas accepter ça ? Il y a plein de façons différentes de vivre.

En outre, je pense qu’il y a plus d’inquiétude à l’encontre des femmes célibataires qu’envers les hommes célibataires. Peut-être est-ce un peu dépassé aujourd’hui, mais il y a cette idée selon laquelle les hommes ont un peu plus de liberté pour tracer le cours de leur vie différemment. Je voulais donc avoir plusieurs personnages féminins célibataires et dont le but n’est pas de trouver quelqu’un.

N’est-ce pas un peu paradoxal de vouloir être célibataire tout en voulant avoir un enfant ?

Oui, et cela fait aussi partie de mon expérience. Avant de rencontrer l’homme qui est à présent mon compagnon, et avant de commencer ce livre, j’étais célibataire et je voulais tomber enceinte. Et j’ai donc fait la même chose que le personnage de Ro : je suis allée sur Internet et j’ai trouvé un donneur de sperme… En cela, l’expérience de Ro est très similaire à la mienne.

Ce passage où Ro choisit son donneur de sperme comme si elle faisait du shopping en ligne peut d’ailleurs sembler un peu étrange… En France, les donneurs de sperme sont anonymes et ne peuvent être payés pour cela, tout comme les donneurs d’organes. Que pensez-vous du système américain ?

Je pense que la méthode française est beaucoup mieux car, vous savez, aux États-Unis, les donneurs remplissent un formulaire sur leur santé et leurs antécédents… S’ils sont motivés par l’argent, ils veulent pouvoir donner aussi longtemps que possible, or ils ne peuvent le faire que s’ils ont des familles heureuses et en bonne santé. Cependant, il n’y a aucun moyen de le vérifier. Au cours de ce processus, j’ai eu le sentiment d’être en territoire inconnu parce que je n’avais aucune preuve de ces déclarations. Le facteur monétaire change vraiment les choses, mais je me demande s’il y a suffisamment de dons en France pour répondre à la demande.

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Dans votre roman, vous mettez l’accent sur les femmes. En revanche, presque tous les hommes sont antipathiques : Didier est un macho, Bryan est plutôt insipide, M. Ficher bat sa femme… Même Edward, qui défend Gin, n’est pas un avocat très éloquent… Pourquoi ?

Je n’ai pas commencé à écrire avec l’intention de rendre terribles tous les personnages masculins. Mais je voulais seulement me concentrer sur les personnages féminins et les développer. Et quand je réfléchissais à leurs points de vue, à la façon dont elles voyaient les gens dans leur vie, cela me semblait fidèle à l’histoire de ne pas développer les hommes.

Parce que c’est quelque chose que j’ai réalisé avec le premier jet. En mode « Okay, Leni, tu fais de ces personnages masculins des êtres si marginaux et si peu développés et ridicules… » Puis, je me suis dit que j’avais le choix : soit j’essayais vraiment de corriger ça, soit je suivais en quelque sorte cette direction. Et cela m’a fait penser à tous les romans que j’avais lus dans ma vie, où les personnages féminins étaient soit totalement absents, soit de simples objets sexuels. Elles étaient simples, insipides…

Était-ce une sorte de vengeance ?

Ça l’était un peu, et il y avait un peu de satisfaction à faire ça…

La sorcellerie est présente tout au long de votre livre, notamment à travers le personnage de la guérisseuse. A l’époque médiévale, le simple mystère de l’enfantement suffisait parfois pour soupçonner les femmes de posséder des pouvoirs démoniaques. Pensez-vous que cette méfiance séculaire ait toujours un certain impact ?

Je pense vraiment que même dans une société laïque, il existe une peur des femmes puissantes et une sorte de peur de l’émasculation. De fait, la sorcière est souvent présentée comme une femme âgée ou laide ou non reproductrice ; comme une infertile. Elle est en dehors de la logique de la reproduction, ce qui est intéressant. Parce que, comme vous l’avez dit, l’accouchement est lié au mystère et à la peur.

La magie avait deux facettes : l’une naturelle, l’autre artificielle.

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Dans la première version du roman, le texte du procès était tiré du procès de Salem (1692), mais cela ne correspondait finalement pas vraiment au livre. Cependant, je voulais que le procès de Gin traduise cette manière de blâmer les femmes pour une catastrophe ou même la façon dont les femmes sont blâmées lorsqu’elles sont agressées sexuellement : « Si cela vous est arrivé, vous deviez être habillée comme une… »

Certaines de ces choses sont plus loin dans l’histoire, mais certains d’entre elles sont encore avec nous aujourd’hui, et j’avais cela à l’esprit lorsque je pensais à la figure de la sorcière. Alors je me suis inspirée du cliché de la sorcière qui lance des sorts : la guérisseuse descend d’une femme du Massachusetts qui est en réalité une véritable figure du folklore local, la Goody Hallett [2].

En fait, je voulais que Gin suscite cette question pour le lecteur : « Est-ce vraiment une sorcière… ? », car il faut alors se demander ce que signifie être une sorcière…

Propos recueillis par Alexandra Nicolas


[1] Les pro-life veulent remettre en question l’arrêt Roe v. Wade en créant une définition légale de ce qu’est une personne humaine. En l’occurrence, cette définition établirait qu’on a affaire à une personne humaine dès lors qu’un ovule est fécondé par un spermatozoïde. Si cette conception est adoptée, il y aura un conflit entre le droit à l’avortement et le droit de vivre des embryons, ce qui peut aboutir à l’interdiction de l’avortement par la Cour Suprême.

[2] Goody Hallett était la maîtresse du pirate Samuel Bellamy. On raconte qu’en 1716, elle donna naissance à un fils et le cacha dans une grange le temps d’aller chercher de la nourriture. A son retour, elle découvrit que son bébé s’était étouffé avec la paille. Elle fut ensuite arrêtée pour le meurtre de l’enfant et incarcérée dans la vieille prison de Barnstable. Cette prison est aujourd’hui réputée hantée par ladite Goody Hallett…

Un roman pour défendre l'avortement