[Interview]
#Culture

Hugo Verlomme, Demain l'océan

Ardent défenseur de l’océan, Hugo Verlomme vient de publier Demain l’océan aux Editions Albin Michel. Cet essai regorge d’initiatives contribuant à la sauvegarde de l’océan, dont les ressources insoupçonnées sont autant de promesses d’espoir pour l’avenir de la Planète bleue. Plongeurs, surfeurs ou internautes passionnés, nous pouvons tous devenir des « écoguerriers ».

Quel a été l’élément déclencheur qui vous a poussé à écrire ce livre foisonnant d’initiatives positives pour protéger l’océan ?

Cela fait des décennies que je parle de l’océan, mais depuis quelques années les gens font grise mine dès qu’on l’évoque. L’image de l’océan est aujourd’hui associée à quelque chose de catastrophique : d’emblée on pense pollutions, plastiques, surpêche…

En m’inspirant un peu du Whole Earth Catalog (1968-1972) de Stewart Brand, qui proposait toutes sortes de produits en prônant le do it yourself, et du Catalogue des ressources, publié en France à partir de 1975, j’ai voulu écrire un livre de bonnes nouvelles et donner une autre vision, bien moins morose, de l’océan. Et puis bien sûr, le titre du livre, Demain l’océan, est aussi inspiré du film de Cyril Dion et Mélanie Laurent, Demain.

Pour comprendre l’état dans lequel nous sommes aujourd’hui face à l’océan, on pourrait faire une comparaison avec les gens apprenant qu’ils souffrent d’une maladie grave. Ils ressentent d’abord un choc, mais c’est aussi dans ce choc qu’ils vont puiser l’énergie pour se battre et guérir. Avec l’océan, les gens sont restés au niveau du choc, du terrible constat. La question maintenant, c’est « que fait-on ? ».

« J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé. », disait Voltaire. À rebours de ce philosophe, l’esprit français est adepte d’un catastrophisme de complaisance. Les gens sont beaucoup trop dans le négatif, permanent à tous les niveaux. Certes, le monde n’est pas rose, mais il existe beaucoup de solutions et il faut « s’attaquer aux solutions plutôt qu’aux problèmes », comme le souligne la navigatrice Catherine Chabaud.

Je pense que le temps de l’océan est enfin venu : dans les médias comme sur les réseaux sociaux, l’accélération des informations sur le sujet est phénoménale ; rien à voir avec cinq ans auparavant. Je constate également un fort engouement pour l’océan chez les jeunes générations.

La question qui revient souvent est celle-ci : « Que puis-je faire, moi tout seul ? ». En réalité, même une personne seule peut agir depuis son ordinateur en participant, par exemple, à Global Fishing Watch. Ce projet, initié par la Fondation DiCaprio en partenariat avec Google, permet de traquer, dans le monde entier, les pêcheurs pirates qui pénètrent dans des zones interdites. Il y a de plus en plus d’occurrences de bateaux arrêtés grâce à l’action d’internautes situés à des milliers de kilomètres de là. Ceux-ci peuvent ainsi s’amuser tout en se rendant utiles.

Ainsi, avec le développement des sciences participatives, il est également possible de plonger sur des récifs fragiles sous condition d’observer un certain type de poisson ou d’algue (bio-identification), ce qui rend la plongée dix fois plus passionnante ! Ensemble, nous pouvons former des armées pacifiques pour contribuer à sauver l’océan.

« Où que je sois, je l’entends, dans le creux d’un coquillage, dans la blancheur du silence, je la sens, je la devine ou l’invoque, cette présence immense et si vivante, l’Entité océanique, que Victor Hugo et Jules Verne nommaient conjointement ” l’infini vivant “. »
p. 11

Dans votre livre, vous parlez du contact avec l’océan comme d’un retour aux origines. Pensez-vous qu’il y ait une forme d’aliénation dans nos vies très terrestres de citadins ?

Tout à fait. Au risque d’enfoncer des portes ouvertes, il faut dire et redire que toute vie est venue de l’océan. On n’intègre pas assez cette vérité à notre vie quotidienne. Pour un croyant, Dieu est un être supérieur, à l’origine du monde ; eh bien c’est ainsi que je définis l’océan. L’océan est notre berceau, notre mère originelle.

Il y eut un âge d’or où l’ancêtre de l’Homme était amphibie et vivait de ce que la plage lui prodiguait. Nous sommes peu à peu sortis de l’océan, puis nous nous sommes redressés… Les chasseurs-cueilleurs nomades privilégiaient les bords de mer pour la nourriture ; il y a relativement peu de choses toxiques sur un littoral sauvage. Puis nous avons tourné le dos à l’océan, faisant fi du proverbe hawaiien : « Never turn your back to the sea » (« Ne tourne jamais le dos à la mer »).

Ce comportement nous revient maintenant en pleine figure, car nous avons gravement pollué l’océan. À nous d’en tirer les conséquences. Si votre mère tombe malade, vous arrêtez tout ce que vous faites pour vous occuper d’elle. Vous prenez subitement conscience de ce qu’elle représente pour vous et vous la choyez.

C’est la même chose avec la mer, voilà pourquoi il est vital et urgent de la sauver, plutôt que de se complaire dans les mauvaises nouvelles. Le pessimisme, c’est la facilité. Et l’on se mortifie sans rien régler. Pour pouvoir aider et connaître l’océan, il faut s’y immerger… Nager, jouer, plonger.

L’apnée est le premier réflexe du nouveau-né, qui a passé neuf mois dans l’océan formé par le liquide amniotique dans le ventre de sa mère. Les bébés peuvent nager très tôt. Certains peuples ont mieux su garder cette connexion avec la mer et sont capables de faire des choses qui s’apparentent pour nous à des prouesses. Ainsi, les Suku Laut peuvent aisément plonger à des dizaines de mètres sans palmes, tandis que les enfants moken ont la capacité de voir précisément sous l’eau sans masque. On peut s’adapter et y parvenir à notre tour ! Dans le cadre d’une expérience allemande, des enfants ont été emmenés en piscine régulièrement pendant trois mois. À terme ils voyaient distinctement sous l’eau.

Jacques Mayol, qui a inspiré Le Grand Bleu, fut le premier à passer la barre des cent mètres en apnée (on lui disait alors qu’il était fou, qu’il n’y survivrait pas…). On s’améliore vite : aujourd’hui beaucoup d’apnéistes vont bien plus profond que ça et les meilleurs sont capables de tenir sept-huit minutes en nageant sous l’eau, soit aussi bien que les dauphins !

Certains apnéistes japonais vivent plus de quatre-vingts ans en continuant à descendre à trente mètres de profondeur jusqu’à la fin de leur vie. L’apnée a d’ailleurs des vertus thérapeutiques soignant certaines maladies. Nous sommes des créatures aquatiques : tout est dans la confiance. Au moins 50 % des noyades sont dues à la peur.

« Face à un animal sauvage, chacun réagit différemment, ce qui va déclencher des situations différentes : peur, agressivité, confiance. Et s’il en était de même avec les eaux et les océans ? »
p. 376

Dans votre essai, vous présentez des manières innovantes de recycler les innombrables déchets rejetés dans l’océan : chaussures de sport et vêtements tendance fabriqués à partir de filets de pêche, voire du carburant créé à partir de déchets plastiques. Pensez-vous que ces initiatives puissent se démocratiser ? Le recyclage ne risque-t-il pas de devenir un argument marketing utilisé par les marques destinées à une clientèle aisée ?

Si l’on prend le cas de l’entreprise espagnole Ecoalf, qui crée des vêtements de marque, elle travaille avec plus de 2 000 marins-pêcheurs espagnols. Ces pêcheurs qui voient quotidiennement des filets fantômes à la dérive, mortels pour de nombreux poissons, mammifères marins et oiseaux, entreprennent de les ramasser pour les revendre à ceux qui fabriquent des vêtements de luxe.

Je pense que c’est un cercle vertueux car les filets fantôme représentent l’un des grands problèmes de l’océan. En outre cette démarche valorise les pêcheurs, qui deviennent ainsi des sauveurs de l’océan, et cela leur permet aussi de mieux gagner leur vie.

Cependant, si l’on valorise de plus en plus le plastique que l’on ramasse à travers de nombreuses initiatives, cela ne résout pas le fond du problème. L’essentiel des plastiques présents dans l’océan arrive par les cours d’eau, et il faut prendre conscience d’un chiffre aberrant : 86 % de tous ces déchets proviennent d’une dizaine de fleuves seulement (Asie, Russie, Afrique de l’Est) ! Il faut donc faire un travail à la source et modifier nos habitudes, notre façon de vivre, même si l’éducation sur ces sujets est plus difficile dans certains pays.

Boyan Slat, un jeune ingénieur hollandais, a imaginé un concept original : installer une longue barrière flottante en pleine mer avec un collecteur au milieu pour ramasser les déchets à la dérive. D’abord jugé farfelu, son projet a finalement permis de lever plus de trente millions de dollars de dons pour la construction de ces barrières flottantes, récemment acheminées dans le Pacifique Nord pour des essais qui n’ont pas encore été concluants. En revanche, ces barrières flottantes pourraient être installées dans les estuaires des fleuves les plus polluants pour y récupérer les plastiques avant qu’ils n’arrivent en mer.

« L’une des principales raisons pour lesquelles on a pu polluer et ravager les mers pendant si longtemps et en toute impunité, c’est parce que la surface est un miroir qui nous empêche de voir ce qui se passe en dessous. »
p. 66

L’existence d’un « Septième continent » pourrait-elle entraîner la disparition du fameux poisson lanterne ?

Le concept trompeur de 7e Continent est né en 1997, lorsqu’un voilier de course s’est retrouvé immobilisé dans un gyre océanique (tourbillons engendrés par la rotation de la Terre et la force de Coriolis), ces lents vortex sans vent où s’accumulent naturellement les objets flottants, bois, algues du type sargasses, mais aussi quantité de déchets plastiques.

Frappé par la densité de plastiques, le navigateur Charles Moore a utilisé cette image d’un continent de plastique, devenue un mythe moderne voué à toutes les exagérations ; on a même parlé d’une île plus grande que la France, etc. Il n’en est pas moins vrai que les plastiques sont présents partout dans l’océan.

Le 5 Gyres Institute (nommé ainsi en référence en référence aux cinq vortex océaniques qui tournent sur l’océan global), a démontré que le septième continent n’existe pas, en se rendant plusieurs fois sur place. D’ailleurs, si ce genre d’île flottante existait, on aurait des images comme on a des images aériennes d’inflorescences de plancton. Ce n’est pas le cas.

Le véritable problème vient des microplastiques, invisibles, insidieux et omniprésents, qui ont parfois des effets néfastes inattendus. Ainsi, le poisson-lanterne, l’un des poissons les plus répandus au monde avec 246 espèces, est menacé par ces microplastiques qu’il ingère par erreur, croyant qu’il s’agit de plancton.

océan

La vie de ce poisson est scandée par ses migrations diurnes et nocturnes : tapi en profondeur le jour, il remonte en surface la nuit pour se nourrir de plancton. Or, à force d’ingérer ces particules de plastique, il flotte trop et ne parvient plus à plonger pour sa nécessaire migration en profondeur… C’est d’autant plus dommageable qu’il constitue un chaînon essentiel de la vie marine, servant de nourriture à de nombreuses espèces (cétacés, requins, thons, saumons, poissons pélagiques ou abyssaux, oiseaux de mer, pingouins, céphalopodes, etc.).

« On a cartographié 100 % de la planète Mars, mais seulement 5 % de l’océan, or cette vérité est lourde de sens. »
p. 147

L’exploration des fonds marins en est encore à ses prémices. Cependant, la découverte de ressources (pétrole, terres rares…) dans des lieux auparavant inconnus les met parfois en péril… Selon vous, la « course aux abysses » est-elle une menace pour l’océan ?

L’océan est déjà gravement mis en danger par la surpêche avec des engins et une technologie dignes de la guerre. On connaît moins de 10 % de la biodiversité marine, et l’on tue des espèces avant même de les avoir découvertes.

La quête des terres rares, des dernières gouttes de pétrole, nous pousse à attaquer le sol marin, ce qui s’avère catastrophique pour la vie benthique [de benthos[1], relatif au fond des eaux]. Canadiens, Russes et Chinois développent d’énormes engins sous-marins capables de descendre toujours plus profond.

Je crois que le mieux avec les fonds et la haute mer est de leur ficher la paix. Nous n’avons qu’un seul océan sur toute la planète. Lorsqu’on ferme une zone, érigée en sanctuaire, aux activités humaines, rapidement la vie revient, se met à grouiller, puis à se répandre hors des limites. Les capacités de résilience de l’océan sont fantastiques, à condition de le protéger sérieusement. Les pêcheurs ont eux aussi tout intérêt à ce que de nouveaux sanctuaires soient créés, car ceux-ci favorisent l’abondance et non l’inverse.

Mais au-delà des considérations écologiques, je voudrais attirer l’attention sur la dimension spirituelle de l’océan, source de toute vie. Si l’eau demeure une grande énigme, les travaux de l’universitaire Masaru Emoto montrent bien la sensibilité d’une simple goutte à son environnement et aux émotions. Or, nous sommes nous-mêmes en grande partie composés d’eau. D’où la nécessité d’ouvrir une autre forme de dialogue avec l’océan comme une entité sensible, afin de devenir des humains plus complets.

« Non seulement, l’océan n’est pas mort, mais son pouvoir de résilience représente notre plus grand espoir pour le futur, à condition que nous changions rapidement de mode de vie. »
p. 14

Propos recueillis par Alexandra Nicolas


[1] « Le benthos est l’ensemble des organismes aquatiques […] vivant à proximité du fond des mers et océans, des lacs et cours d’eau. » Wikipédia