[Tribune]
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Le bois porte l’âme d’une cathédrale

Notre-Dame de Paris privée de sa charpente de bois ? Une reconstruction à l’identique aurait beaucoup plus d’impact économique en France et permettrait de revaloriser tout un secteur d’excellence.

Pour la reconstruction du toit de Notre-Dame, beaucoup sont indifférents aux matériaux utilisés, « pourvu que l’apparence visuelle soit sauve », taxant leurs contradicteurs de « fétichistes ». S’il faut bien sûr tenir compte de la fragilité du monument sinistré, de nombreuses raisons, symboliques, culturelles, sociales, écologiques, etc., montrent que le bois est préférable et doit être utilisé le plus possible. Une reconstruction à l’identique, outre qu’elle respecte l’Histoire de l’art, à savoir que Notre-Dame est une cathédrale médiévale et le dernier chef-d’œuvre de l’architecture romantique, permettrait de revaloriser tout un secteur économique.

Pas de cathédrale sans pierres et sans forêt de bois

Une cathédrale est une société de pierres polies, ajustées les unes aux autres, triomphant de la pesanteur grâce aux clés de voûte : des voûtes coulées en béton détruiraient cette leçon grandiose sur le « vivre ensemble ». À l’intérieur, s’élancent des fûts de pierre qui s’épanouissent en chapiteaux, souvent floraux, prolongés de nervures. Ces futaies minérales sont protégées par l’armature d’une vraie forêt, c’était d’ailleurs le surnom de la charpente de Notre-Dame, chef d’œuvre de la charpenterie gothique. Car la cathédrale synthétise le parcours biblique de l’humanité, qui commence aux arbres du jardin d’Eden, et finit en ville, dans la Jérusalem céleste. En plan, une cathédrale représente une croix, transposition architecturale de celle, en bois, du Christ, fils adoptif d’un charpentier…

Pas de cathédrale sans nef ou vaisseau non plus : l’Église n’est-elle pas la barque de Pierre ? Il n’est pas interdit de voir dans la charpente une carène renversée qui navigue ventre au ciel, sur une île de la Cité qui ressemble à un navire échoué dans la Seine, pour reprendre les termes de Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris. Ce roman multiplie les métaphores arborées. Opposant « la prodigieuse variété extérieure de ces édifices » à leur fond permanent, Hugo écrit : « Le tronc de l’arbre est immuable, la végétation est capricieuse ». Ces « puissantes bâtisses dont nous avons expliqué ailleurs le mode de formation et de végétation, n’avaient pas simplement des fondations, mais pour ainsi dire des racines qui s’allaient ramifiant dans le sol… »

La cathédrale évolue-t-elle ? C’est sans rupture, sans grand geste architectural, pour Hugo : « la chose s’accomplit sans trouble, sans effort, sans réaction, suivant une loi naturelle et tranquille. C’est une greffe qui survient, une sève qui circule, une végétation qui reprend ». Lorsque Quasimodo part à la recherche d’Esméralda « au détour de la galerie qui donne sur les toits des bas-côtés, il aperçut l’étroite logette […] tapie sous un grand arc-boutant comme un nid d’oiseau sous une branche… »

Le bois, ce sont aussi les artisans de France

La cathédrale est fille du Temple de Jérusalem dont on sait qu’on n’y entendit « ni marteaux, ni pics, ni aucun outil de fer » pendant sa construction (I Roi 6,7). L’Éternel, en ses choix de matériaux serait-il « fétichiste » ? Ou peut-être visionnaire, s’étant avisé que le métal est lié à l’industrie et à ses méfaits dont notre génération ne peut nier qu’elle est en train de ravager la planète.

Pour convoquer l’imaginaire du Seigneur des anneaux, plus familier à l’homme du XXIe siècle que l’univers biblique : là où règne le bois, introduire la suprématie du métal (avec ce que cela suppose d’hybris industriel), c’est comme ensemencer de l’avidité des Orques une œuvre née de la patience des Elfes. Des études ont bien montré que, dès l’origine, le fer avait été employé pour juguler les pressions s’exerçant sur les cathédrales et conforter leur stabilité : certes, mais il s’agissait d’un usage ponctuel et mesuré.

Car la manière d’incarner dans la matière n’est pas indifférente. C’est aussi un savoir-faire, un savoir-être à taille humaine, qui doit s’incarner. Le bois que les compagnons travaillent toujours au corps à corps le permet. Évincer d’office tous les artisans qui descendent en droite ligne des constructeurs de cathédrales est une ignominie : c’est exactement comme si une partie de l’Amazonie ayant brûlé on en profitait pour bannir les derniers indigènes de la forêt afin de mieux exploiter la place. Là se joue la survie de ces corps d’artisanat, indispensables à la restauration de monuments historiques dont nous nous enorgueillissons… pour mieux les négliger.

C’est l’aveu caché du diktat « bannir le bois pour ne plus craindre les incendies » et qui signifie deux choses : d’abord que nous sommes devenus des minables, incapables de garder le trésor sur lequel ont veillé nos pères, ensuite que notre vénération du progrès technique est inconséquente. Car enfin, on nous promet des maisons écolos en bois, des buildings, des tours d’habitation et même ignifugés ! Et pour restaurer la cathédrale, on écarterait le bois, ce matériau ancestral, capable de conjuguer le sacro-saint progrès et le travail humain ? Et ceci alors que les charpentes récentes, (celle de la cathédrale de Chartres en métal ou celle de Reims en béton) sont loin d’avoir prouvé leur pérennité dans un pays qui dispose d’une des plus grandes forêts d’Europe, à une époque où l’écologie est à l’honneur ? On marche sur la tête.

Pascal Prunet, l’un des quatre architectes des monuments historiques chargés de la restauration de la cathédrale, vante la relative légèreté du matériau. Frédéric Epaud, chercheur au CNRS, a précisé que la fabrication du bateau L’Hermione a nécessité 2 000 chênes, sans souci environnemental : soit deux fois plus que pour Notre-Dame. Que le temps de la mise en œuvre est plus rapide qu’on imagine : la construction de la charpente du XIIIe siècle de la cathédrale de Bourges aurait réclamé seulement dix-neuf mois de travail pour une équipe de quinze-vingt charpentiers. Que les techniques traditionnelles sont économiquement viables et rentables pour les petites entreprises ; de plus « les bois équarris à la hache sont plus solides et de meilleure tenue que ceux sciés, ils se déforment bien moins au séchage, les bois courbes sont employés, les pertes sont minimes, l’ouvrage est plus beau ».

D’où le succès des chantiers traditionnels comme celui de Guédelon : un tel chantier-école sur le parvis de Notre-Dame, avec des dizaines de charpentiers équarrissant à la hache et travaillant selon les règles ancestrales serait spectaculaire, pédagogique et prisé du grand public.

Quant à ceux qui veulent se montrer « créatifs », animés par un tout autre esprit, confondant une cathédrale avec une start-up ou un logiciel, qu’ils ouvrent un nouveau chantier, mais ailleurs ! Sinon, ils prouveront qu’il y a bien un art dégénéré, qui n’est pas l’Art dit contemporain, alias l’Art financier, mais le Patrimoine, contraint sans cesse de se mettre au goût du jour, de s’actualiser, bref, de se « régénérer » à tout prix. Hugo en avait déjà jugé : « les modes ont fait plus de mal que les révolutions », ajustant « sur les blessures de l’architecture gothique, leurs misérables colifichets d’un jour »…

Christine Sourgins