Nankin
Auteur de l’article
Diplômé d’un master en droits humains et spécialisé sur l’Amérique latine, Amílcar Zinica travaille sur les mémoires des dictatures, notamment au Chili. Il étudie également l’Histoire et écrit sur la spiritualité et la philosophie anarchiste.
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Peut-on comprendre les ressorts de l’horreur ?


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Nankin, un massacre de masse controversé

« Dans le désespoir de la guerre, les hommes cessent d’être des humains. Le pillage, le vandalisme et le meurtre sont des affaires quotidiennes. Le soldat abat sans hésitation la mère et l’enfant qui, les mains jointes en signe de supplication, demandent à être épargnés. »

Shôichi Kawano, soldat japonais à Nankin1

Le 13 décembre 1937, l’armée impériale japonaise s’emparait de la ville de Nankin et débutait un massacre de masse de six semaines, touchant aussi bien les soldats prisonniers que les civils. À la fin de la guerre, après huit ans d’occupation japonaise, quand la Chine recouvre sa souveraineté et intente un procès aux criminels de guerre japonais, le tribunal est symboliquement institué à Nankin, la ville martyre du pays. Les principaux responsables de l’état-major japonais et de l’appareil d’État sont jugés à Tokyo par le Tribunal Militaire pour l’Extrême-Orient (1946). Au sein du premier, le chiffre de trois cent mille victimes est retenu – c’est celui qui figure en évidence sur le mémorial construit en 1985 – alors que le second se cantonne à deux cent mille morts. Le nombre exact de morts est difficile à établir et fait encore aujourd’hui l’objet de controverses historiographiques, notamment au Japon depuis les années 1980, où une tendance intellectuelle s’oriente vers le révisionnisme.

Quelles motivations ont poussé les Japonais à commettre ce massacre ?
Quels sont les points de divergence entre historiens ?

Le massacre de Nankin constitue l’un des épisodes de la seconde guerre sino-japonaise (1937-1945). En 1926 débute l’ère Shōwa avec l’accession au trône de l’empereur Hiro-Hito, qui vise à unifier l’Asie. La politique expansionniste commence par l’annexion de la Mandchourie en 1931. Sur le plan intérieur, le Japon connaît dans les années 1930 une série de troubles. Des factions et des sociétés secrètes s’immiscent dans les cercles intellectuels et politiques pour défendre la voie de la conquête impériale. En 1936, un coup d’État de la faction militariste Tosei-ha (« faction de contrôle ») échoue mais révèle la fragilité de la démocratie parlementaire. De grandes figures libérales sont assassinées et l’armée s’installe au sommet de l’État. Les théoriciens qui sont liés, comme Kanji Ishiwara, à la secte de Nichiren, deviennent les « entrepreneurs identitaires »2 qui prédisent l’affrontement final entre les États-Unis et le Japon, dont l’étape transitoire essentielle est l’annexion de la Chine.

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Le 7 juillet 1937, l’incident du pont Marco-Polo est mis en scène par les Nippons pour intervenir en Chine. Un mois plus tard, Beijing tombe. Au même moment, l’aviation japonaise entame le bombardement intensif de Shanghai. Des dizaines de milliers de civils sont tués mais Jiang Jieshi, président du gouvernement central chinois, ordonne de tenir tandis qu’il se replie avec son état-major sur Nankin. La résistance chinoise est acharnée ; alors que les Japonais pensaient prendre la ville en quelques semaines, le combat dure des mois. Pour soulager le front, les généraux nippons décident de contourner Shanghai en débarquant dans la baie de Hangzhou. Face aux tergiversations de sa hiérarchie, le général de l’armée débarquée, Iwane Matsui, prend seul le commandement des opérations. À partir du 22 novembre, il avance vers Nankin. C’est au cours de cette marche que les premières exactions commencent : les viols et les pillages sont courants dans tous les villages, qui sont incendiés pour éviter à tout prix la reconstitution des forces chinoises. La marche acharnée des troupes prend la forme d’un jeu mortifère, où les unités les plus méritantes sont autorisées par le haut commandement à entrer dans les villages les premières. Elles sont prioritaires pour « se servir » : viols, pillages… La hiérarchie encourage la brutalité des soldats, qui conçoivent le massacre et les bénéfices qui lui sont associés comme des récompenses pour leur bravoure au combat.

Nanking bodies 1937.jpg
Corps des victimes massacrées entassés le long de la rivière Qinhuai à la porte ouest de Nankin

Le soir même du 13 décembre, quand l’armée japonaise entre dans la ville, on compte sept mille cadavres civils dans les rues et huit mille prisonniers exécutés. L’armée chinoise fuit de manière désordonnée en tentant de traverser le fleuve Yangzi, mais elle est stoppée dans sa fuite par les eaux gelées et le feu de la marine japonaise. Pris au piège, les militaires abandonnent leurs armes et uniformes pour se réfugier parmi la population civile. Le soir, la ville est encerclée et abandonnée ; les deux cent à deux cent cinquante mille habitants sont livrés à l’envahisseur. Deux jours plus tard, l’ordre de « nettoyage » (sotô) de la ville est donné. Les exactions sont incontrôlables et les premières informations sur le massacre sont diffusées aux États-Unis, où le New-York Times parle de « l’armée la plus indisciplinée du monde d’aujourd’hui ». Au cours de la première semaine, tous les soldats faits prisonniers ou retrouvés cachés sont exécutés. Les estimations vont de trente à soixante mille victimes, ce qui équivaut à « un Srebrenica par jour pendant une semaine » entre le 12 et le 18 décembre3. Une partie des prisonniers est fusillée à la mitrailleuse le long des murs de la ville, mais la majorité des exactions se déroule dans l’enceinte même de la cité, à l’arme blanche.

La pratique des tueries à la baïonnette et au sabre est à l’origine d’une controverse historiographique entre Jean-Louis Margolin et un de ses détracteurs (Arnaud Nanta dans Cipango, 2008) au sujet de son ouvrage Violences et crimes du Japon en guerre (1937-1945), publié en 2007. Si le premier affirme que les tueries peuvent être comprises à la lumière de l’univers martial de l’idéologie impériale, exacerbant au passage des spécificités culturelles, le second répond en questionnant la pertinence de l’essentialisation stéréotypée de l’armée japonaise. Tamaki Matsuoka a étudié l’implication émotionnelle impliquée par ces meurtres, et les témoignages qu’elle a collectés ont mis en relief la dynamique de groupe comme principal facteur explicatif des tueries. De fait, au cours des six semaines du massacre de Nankin, aucun soldat ou officier qui refusa de participer aux tueries ne fut sanctionné. Toutefois, le refus de participer aux tueries entraîne une sanction officieuse ; c’est rompre avec le reste du groupe, se mettre en marge. Le massacre est rendu possible par une déresponsabilisation collective, marquée par un « fonctionnement agentique » où obéir est plus facile que désobéir. Au cours des « nettoyages » de maisons, un très grand nombre de viols est perpétré – environ vingt mille recensés –, parfois suivis de la mise à mort des femmes ou bien de leur emprisonnement dans les casernes afin de servir de réconfort.

Plusieurs hypothèses ont été mises en avant pour expliquer ce déferlement de violence. La vengeance après Shanghai est souvent retenue : en 1937, les Chinois dérogent à leur image de pleutres et d’éternels vaincus décrits par la propagande japonaise. Leur capacité de résistance engendre un traumatisme au sein de l’armée japonaise. L’historien nippon Tokushi Kasahara souligne ce désir de vengeance comme facteur explicatif du massacre en observant que les bataillons qui massacrent le plus sont ceux qui ont été le plus durement mis à l’épreuve lors de la bataille de Shanghai. Les révisionnistes japonais arguent également de l’absence de ravitaillement comme facteur essentiel pour expliquer la nécessité de se livrer aux pillages. Pour sa part, l’historien chinois Bu Ping met en avant le rôle de l’idéologie militariste pour comprendre le processus de déshumanisation favorisant le massacre. Au sein des écoles, le racisme d’État eut un rôle décisif dans la manière de concevoir l’expansion impériale pour les soldats. Les officiers eux-mêmes participent aux exactions, et la présence du prince Asaka, issu de la famille impériale, est également un garant, aux yeux des soldats, du consentement de l’Empereur à leurs exactions. Enfin, comme le révèle Hideki Tojo au procès de Tokyo, les soldats japonais radicalisés par leur commandement ne craignent pas la mort au combat, déplaçant l’aspect traumatique a posteriori : « être capturé est considéré comme une disgrâce […] quiconque a été fait prisonnier alors qu’il était encore capable de résister a commis un crime, pour lequel la peine maximale est la mort ».

Amílcar Zinica

Sources

Ouvrages généraux

BERGÈRE Marie-Claire (Sous la direction de), La Chine au XXème siècle, d’une révolution à l’autre (1895-1949), Fayard, France, 1989.

MARGOLIN Jean-Louis, Violences et crimes du Japon en guerre 1957-1945, Armand Colin, Paris, France, 2007.

SEMELIN Jacques, Purifier et détruire, Points, Lonrai, France, 2012.

Ouvrages spécialisés

PRAZAN Michaël, Le massacre de Nankin 1937 : entre mémoire, oubli et négation, Denoël, Lonrai, France, 2007.

TADASHI WAKABAYASHI Bob, The Nanking atrocity 1937-38: Complicating the picture, Asia-Pacific Studies, Toronto, Canada, 2007.

Source originale

TSUNETOMO Yamamoto, Hagakure, textes réunis et traduits par NICKELS-GROLIER Josette, Budo Editions, Noisy-sur-Ecole, France, 2005.

Articles

MARGOLIN Jean-Louis, « Une réévaluation du massacre de Nankin », Perspectives chinoises, novembre-décembre 2005, en ligne le 10/05/2007.

NANTA Arnaud, « Le succès de L’Armée de l’Empereur : un symptôme », Cipango, N° 15, 2008.

PITMAN Joanna, « Repentance », The New Republic, 10/02/1992, p. 14.

VIÉ Michel, « Le Japon impérial de conquête en conquête », Le Monde, 25 juillet 2005.

Documentaires 

« Le sac de Nankin », Serge Viallet, Arte, France, 2007, 55min.

« Nankin, la mémoire et l’oubli », Michaël Prazan, Les Poissons Volants, France, 2007, 52min.

« Le Général Ishiwara : l’homme qui déclencha la guerre », Bruno Birolli et Paul Jenkins, Arte, France, 2012, 82min.


1. Cité par Michaël Prazan dans Le massacre de Nankin, 1937 : entre mémoire, oubli et négation, Paris, 2007.

2. Catégorie idéal-typique empruntée à Jacques Semelin (Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides, Seuil, Paris, 2005).

3. MARGOLIN Jean-Louis, Violences et crimes du Japon en guerre 1957-1945, Armand Colin, Paris, France, 2007.

Médias

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