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Alan Abel, humoriste et « fabricant de fake news » (1924-2018)

Un grand défenseur de la cause animale et maître fumiste vient de nous quitter, et ce pour la deuxième fois. Déjà en 1980, se disant atteint d’une double maladie cardiaque et maligne, craignant que sa disparition ne passe inaperçue, il avait fait parvenir sa nécrologie au New York Times qui l’avait publiée.

Il est vrai qu’en son temps il était un ami des bêtes reconnu, quoique puritain déclaré : il avait fondé en 1959 la SINA, Society for Indecency of Naked Animals, et sa notoriété depuis n’avait fait que grandir. N’avait-il pas pour le soutenir dans son combat et l’aider à recueillir des fonds fait appel à Jacky Kennedy, épouse du Président éponyme ? Elle était aussi propriétaire d’un cheval de courses, et il lui demandait d’enfiler une culotte à son pur sang. Depuis lors, sa gloire était faite, du moins au sein du microcosme intellectuel newyorkais.

Aussi, quand la nouvelle de son rétablissement se répandit comme par miracle, le grand quotidien publia un rectificatif, sans pour autant l’insérer comme Alan Abel l’avait espéré dans la rubrique des naissances, mais dans celle des canulars éventés.

Batteur de jazz de profession et percussionniste de talent, la vocation de cet humoriste de l’extrême naquit selon ses dires en 1959 comme un éblouissement, et dans un embouteillage, sur une autoroute du Texas : au grand dam des automobilistes, leur chemin était barré par le coït impromptu sur l’asphalte d’un taureau de race long horn en train de fabriquer un petit veau à sa vache de compagne.

Alan Abel fut alors saisi par cette évidence : les animaux n’éprouvent aucun sentiment de pudeur, y compris les plus nobles. Pour quelle raison ? Ils naissent, croissent et procréent à l’état de nature, et dès lors ne ressentent aucune envie de se dissimuler lorsque s’expriment leurs humeurs, toutes leurs humeurs. Dans l’instant il trouva remède à cette imperfection naturelle : il suffirait de leur couvrir le derrière pour que, comme nous, ils acquièrent aussitôt retenue et scrupule, et ce dans toutes les fonctions vitales où l’on doit s’épancher jusqu’à se déculotter.

Dans la foulée il dessina quelques projets de caleçons, slips et boxers pour chevaux et chiens. Mais il fallait investir en conséquence pour les produire en quantité, dessiner d’autres prototypes pour d’autres animaux tout aussi concernés. Aussi recourut-il aux dons par l’entremise de plusieurs campagnes afin de financer les bonnes œuvres de la Society for Indecency of Naked Animals.

Il commit l’exploit de recueillir 40 000 $ de l’époque pour son entreprise, soit aujourd’hui près de 350 000 $. Eprouvant quelque honte d’avoir grugé tant d’amis des bêtes qui quoique pudibonds avaient tout de même bon fond, il refusa leurs chèques et restitua aux donateurs leurs oboles. A l’inverse de tant d’autres, il ne souhaitait pas s’enrichir sur le bas de laine de ses concitoyens, fussent-ils puritains.

Rire et fake news

Deux modèles de caleçon pour animaux proposés par la SINA. Création Alan Abel, 1959.

Dans l’Amérique d’alors et encore aujourd’hui, cette campagne pour inciter les animaux à plus de pudeur fut considérée comme un canular. Réussi certes, mais un canular.

D’autres actions de l’humoriste suivirent qui elles aussi obtinrent le même label. En voici une liste non exhaustive :

En 1964, il proposa à la candidature de la Présidence des Etats Unis une femme, Yetta Bronstein, une grand-mère juive du Bronx au-dessus de tout soupçon de corruption disait-il. Sur les ondes la radio, c’était son épouse qui faisait campagne, et sur les tracts figurait le visage de sa mère.

Le programme de la double postulante prévoyait entre autres de soumettre tous les politiques du Congrès et du Sénat à des injections régulières de sérum de vérité. Ce flyer de l’époque en dit plus long sur les intentions de la candidate à la magistrature suprême, pour qui l’éducation sexuelle pour tous était au programme. Quinze ans après la parution du Rapport Kinsey, il était temps que l’Etat se préoccupe de la chose. Et aussi, elle s’engageait à fluorer l’eau du robinet pour renforcer la denture de tous.

Rire et fake news

Lors de la récession de 1970, prémices au choc pétrolier de 1973, Alan Abel souhaita fonder l’Omar’s School of Beggars, une école des mendiants, où on apprendrait aux élèves à tendre correctement leurs sébiles dans la rue. Cette initiative fut prise très au sérieux par plusieurs magazines et télévisions, et non des moindres, qui en assurèrent la promotion sans barguigner.

Trois ans plus tard, le Procès du Watergate ne pouvait pas se conclure sans lui clama-t-il, se prétendant ancien employé de la Maison Blanche. Il déclara avoir récupéré des bandes d’enregistrement secrètes, justement les 18 minutes et demi qui faisaient défaut dans la masse des pièces à conviction fournies par l’accusation. Et bien des médias régalèrent leurs millions de lecteurs de cette pantalonnade sans envisager un seul instant de vérifier l’identité de ce témoin de dernière heure.

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Alan Abel tenant conférence de presse au Roosevelt Hôtel de Manhattan en 1973 avec les bandes magnétiques « manquantes » . Credit Robert Waker, The New York Times.

Dans ce cas aussi, sa perspicacité et son courage furent salués par les médias

En 1990, toutes les télés de New York annoncèrent qu’une jeune et jolie esthéticienne avait gagné 35 millions de dollars au loto. Dans un grand hôtel de Manhattan une réception où le champagne coula à flot fut organisée, et à la même heure on promit que la gagnante distribuerait quelques billets verts de son pactole.

Les badauds étaient en nombre sous les fenêtres de l’hôtel quand voletèrent des étages les biftons promis pour être cueillis dans la rue. Pour les numéraires, ils n’étaient que trois billets verts d’un dollar. Mais l’héroïne d’un jour au sourire charmeur fit la une de bien des quotidiens : « Elle est célibataire avec 35 millions de dollars ! ». C’était une jeune actrice, et Alan Abel avait su mettre dans le coup tous les complicités nécessaires, y compris le directeur de l’hôtel et sa réceptionniste.

Quelques temps plus tard Alan Abel proposa des concerts avec des orchestres de circonstance. L’un était le Topless Quartet of Jazz que disait-il Frank Sinatra allait commanditer pour des enregistrements. L’autre le Ku Klux Klan Symphony Orchestra. Pour ce dernier il avait obtenu de David Duke, suprémaciste reconnu et alors Grand Maître du KKK qu’il dirige lui-même l’orchestre lors d’une de ses prestations.

Plus tard, il prit l’identité d’un certain Dr. Ralph Sturges, sexologue réputé, pour lancer une campagne afin que les détenus soient secourus et débridés durant leur incarcération par des jeunes femmes volontaires de la phalange qu’il avait recrutée « Females for Felons ».

Pour cet homme épris de liberté, paradoxal fut son combat contre l’allaitement des bébés en public. Pour ce faire, il fonda la «  Citizens Against Breastfeeding » dont l’objectif premier était d’exclure du champ visuel de l’enfant l’image du sein nourricier qui selon lui pouvait entraîner des traumatismes psychologiques de longue durée.

On pourrait dire aujourd’hui qu’il était un fabricant de fake news. Oui mais un fabricant d’intox assermenté, reconnu de tous et qui jamais ne s’en cacha. Comme l’illustre le film que lui a consacré sa fille, il avait besoin des médias comme les médias avaient besoin de lui. Ce documentaire de 2005 au titre explicite le montre dans ses œuvres Abel Raises Cain,”.

Il laisse à notre réflexion plusieurs ouvrages. Le plus remarquable à mes yeux est Is There Sex After Death? (1971), dans lequel il a le grand mérite de désarçonner Richard Nixon avant l’heure.

Personnage hors norme, Alan Abel a marqué son temps dans sa patrie, New York, Etats Unis d’Amérique. Mais il n’entrera pas dans ses livres d’histoire. Il ne le souhaitait pas. Ils sont trop mal fréquentés.

Comme notre Rémi Gaillard national, cet Américain prince de l’humour aimait le mensonge éphémère. Mais il n’a jamais fait n’importe quoi, aussi, il n’est pas n’importe qui.

Jean-Louis Hartenberger