[Analyse]
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L’élection présidentielle, entre incertitudes et défis pour le pays et la région

La République argentine a fait la une des journaux en 2018 à cause de la crise économique alarmante dans laquelle elle s’est enlisée. Toujours en récession mais ayant atteint une certaine stabilité, le pays devra faire face, cette année, à un calendrier électoral très chargé où se superposent des élections municipales, provinciales, législatives, celles du Parlement du Mercosur et, pour finir, la présidentielle. Cette enfilade de scrutins s’inscrit dans un contexte latino-américain de plus en plus bipolaire après l’arrivée au pouvoir de l’extrême gauche au Mexique et de l’extrême droite au Brésil.


Quels sont les possibles candidats ?
Quel impact pourrait avoir cette élection sur la carte politique latino-américaine ?
L’année 2019 renforcera-t-elle la tendance à la bipolarisation en Amérique Latine ?


Une situation économique inquiétante

En Argentine, on dit que les Argentins ne votent pas avec leur tête mais avec leur portefeuille. Si cet aphorisme était avéré, les possibilités de Mauricio Macri, actuel président argentin, seraient minces. En effet, en dépit des accords avec le FMI et des efforts du gouvernement pour prendre les rênes de la situation, les indicateurs économiques sont loin d’être encourageants et la population du pays, marquée par la crise de 2001, craint encore le pire.

L’étalon que la plupart des Argentins utilisent pour mesurer l’état de l’économie est le taux de change du dollar américain. Conscients de la fragilité historique de leur monnaie, ils ont pour habitude de se tourner vers la devise américaine pour protéger leurs économies. Ainsi, le dollar symbolise pour eux la stabilité, un refuge pour l’épargne face aux fluctuations du marché financier. Dans ce pays d’Amérique du Sud, les gens vérifient tous les jours, et parfois même plusieurs fois par jour, combien de pesos argentins il faut pour acheter un dollar américain.

Cet indice ne peut provoquer que de l’angoisse dans la mesure où l’année passée a été marquée par l’écroulement de la valeur du peso argentin. En janvier 2018, il suffisait d’avoir 20 pesos pour acheter un dollar américain ; en décembre de la même année il en fallait 42,83. Par conséquent, la devise argentine a perdu, en un an, plus de 50 % de sa valeur, réduisant sensiblement le pouvoir d’achat des foyers.

Dans ce contexte inflationniste et imprégné d’incertitudes, le ralentissement de l’économie est inévitable. En effet, au cours de l’année 2018, le taux de chômage a augmenté de 10 %, atteignant 9,6 % selon les derniers chiffres officiels. En parallèle, le PIB a chuté de 2,6 %.

Le dernier indicateur économique phare témoignant de la gravité de la situation du pays est le taux de pauvreté, qui a atteint 31,3 %[1] selon le dernier rapport de l’Observatoire de la Dette sociale en Argentine de l’Université Catholique argentine. Cela met Macri dans l’embarras car l’un des leitmotivs de sa campagne présidentielle de 2015 était d’atteindre la « pobreza cero » (« 0 pauvreté »).

Dans le but de freiner la crise et restaurer la confiance des investisseurs, le gouvernement argentin a négocié, entre mai et décembre 2018, un programme d’aide financière avec le Fonds monétaire international, qui a accordé à l’Argentine un prêt de 57,1 milliards de dollars. Cette somme sera mise à disposition en plusieurs versements, à condition que le pays respecte certaines règles d’équilibre budgétaire imposées par le Fonds. Dans la mesure où le FMI a une très mauvaise réputation dans le pays, emporter l’élection présidentielle pourrait constituer une victoire à la Pyrrhus pour le vainqueur car il devra honorer les accords signés permettant au Fonds d’avoir un droit de regard sur la gestion économique du pays.

Des candidats prévisibles

Confrontés à cette situation économique peu sécurisante, les Argentins se rendront dans les isoloirs plusieurs fois en cette année décisive. Dans cet amoncellement d’élections, celle qui attire le plus l’attention des acteurs locaux et internationaux est, sans aucun doute, la présidentielle.

Les candidats auront jusqu’au 22 juin pour présenter leur liste et pourront commencer officiellement leur campagne à partir du 12 juillet. Pour l’instant, tout semble indiquer que le second tour se jouera entre Mauricio Macri, qui tentera d’emporter une réélection, et Cristina Fernández de Kirchner (CFK), qui a été présidente de la République argentine entre 2007 et 2015.

Argentine : élection présidentielle
Mauricio Macri et Cristina Fernández de Kirchner, les deux personnalités pressenties pour s’affronter au second tour

Même si leurs candidatures n’ont pas été rendues officielles et restent donc hypothétiques, tous deux ont déjà commencé à arpenter le pays et à faire des propositions et des promesses pour les années à venir. À cet égard, ils représentent les deux figures de proue de leur parti politique respectif : Cambiemos, centre-droite libérale, pour Macri et Unidad Ciudadana, gauche péroniste, pour Fernández de Kirchner.

Concernant la stratégie de Cambiemos, elle se divise en deux volets : miser sur la fragmentation de l’opposition péroniste (les kirchneristes d’un côté et les péronistes dits alternatifs d’un autre) et tâcher d’améliorer son image auprès de l’opinion publique. Le premier volet ne semble pas présenter beaucoup de difficultés car Fernández de Kirchner peine à rassembler ses anciens alliés. Quant au second, l’opinion publique étant accrochée au prix du dollar, elle dépendra de l’apaisement économique, qui semble encore lointain.

Du côté des kirchneristes, rassemblés dans le parti Unidad Ciudadana, CFK, fondatrice du parti, est leur seule possibilité pour l’emporter. L’une des causes principales de la défaite de l’ancienne présidente en 2015 a été son incapacité, et celle de son parti, à trouver un successeur. En 2019 la situation n’a pas changé ; sans elle le parti deviendrait une coquille vide. Très récemment, elle a de nouveau attiré l’intérêt des médias avec un voyage inattendu à Cuba, en raison d’un problème de santé de Florencia Kirchner, sa fille. Une vidéo publiée par l’ex première mandataire assure que la persécution à laquelle la jeune femme a été soumise par la presse et par ses opposants politiques est à l’origine de la détérioration soudaine de sa santé. Certains ont pris ce message comme le lancement de sa campagne électorale, d’autres comme sa démission.

Malgré la bipolarisation de la politique argentine, un troisième candidat se dessine à l’horizon. Il s’agit de Roberto Lavagna, péroniste non-kirchneriste de 77 ans, ministre de l’Economie entre 2002 et 2005 (sous Eduardo Duhalde et sous Néstor Kirchner). Son atout majeur est d’avoir été l’un des principaux architectes du plan économique qui tira l’Argentine de la crise de 2001. En revanche, il manque d’attractivité auprès de l’électorat jeune en raison de son âge avancé et de ses discours peu galvanisants.

Le clivage latino-américain

Pendant les quinze premières années de ce siècle, l’Amérique latine a largement été gouvernée par des présidents de gauche très critiques de l’impérialisme américain, disposés à permettre une plus grande participation chinoise dans le sous-continent et très enclins à favoriser la construction régionale, que ce soit avec le renforcement du MERCOSUR ou la création de l’UNASUR en 2004. Le Mexique, au contraire, s’est tenu à l’écart de ces processus et continuait de miser sur le libéralisme économique et l’ALÉNA avec ses voisins du Nord.

Aujourd’hui, la situation s’est inversée. Le virage à droite du sous-continent sud-américain est patent avec les élections de Macri en Argentine, Piñera au Chili, Duque en Colombie, Abdo Benítez au Paraguay et Bolsonaro au Brésil. Aux antipodes de cette tendance et de sa propre histoire récente, le Mexique a opté pour la gauche avec l’élection d’Andrés Manuel López Obrador (AMLO), se rangeant ainsi du côté de pays comme la Bolivie et l’Uruguay.

Le chemin ne s’avère pas facile pour ce dernier groupe d’Etats, car ils doivent affronter les critiques à l’encontre de leur soutien plus ou moins affiché au régime de Nicolás Maduro, Président controversé du Venezuela. Ce sujet éveille les plus vives discussions et approfondit le clivage entre les pays du groupe de Lima[2] qui condamnent le régime bolivarien et reconnaissent la présidence par intérim de Juan Guaidó, et ceux qui, a contrario, prônent pour une sortie négociée de la crise, faisant confiance à Maduro.

Dans cet état de fait, les deux économies les plus puissantes d’Amérique latine sont désormais gouvernées par deux hommes aussi déterminés qu’opposés : AMLO et Jair Bolsonaro. Le premier veut augmenter considérablement le salaire minimal, se dit garant des droits de l’Homme et condamne la politique de Trump, alors que le deuxième, admiratif du locataire de la Maison Blanche, a l’intention de réduire les impôts, flexibiliser les lois de travail et faciliter le port d’armes. Leurs victoires mettent en relief la crise des partis politiques traditionnels car tous deux ont gagné en se présentant comme des outsiders – malgré leur longue trajectoire dans le monde de la politique –, et comme l’exacte antithèse de leurs prédécesseurs.

Le Mexique et le Brésil représentent ensemble la moitié de la population et du PIB de l’Amérique Latine. Dans ces conditions, l’effet d’entraînement vis-à-vis des autres pays de la région est inéluctable et aura, certainement, un impact sur les nombreuses élections présidentielles qui auront lieu en 2019 au Guatemala, au Panama, en Uruguay, en Bolivie et en Argentine. Il est fort probable que Montevideo et La Paz suivent le chemin de la gauche, que Panama essaye de composer entre le Mexique d’AMLO et la Colombie de Duque et que Guatemala ne s’éloigne pas considérablement de Los Pinos[3].

C’est pour cela que les élections en Argentine, troisième puissance économique latino-américaine, constituent un enjeu crucial pour la région. À ce jour, il est impossible de savoir qui l’emportera. Néanmoins, si Macri et CFK finissent par se présenter, le choix entre ces deux candidats sera décisif pour la région.

Dans le cas où le premier l’emporte, l’Argentine pourrait renforcer ses liens avec le Brésil de Bolsonaro et avancer dans la création d’organes régionaux plus conservateurs comme PROSUR[4], dont le premier sommet s’est tenu à Santiago du Chili le 22 mars 2019, sans la présence de la Bolivie et de l’Uruguay. Dans ce scénario, la stagnation du MERCOSUR se prolongerait, les deux mandataires se montrant hostiles à l’idée de la supranationalité, et l’acte de décès de l’UNASUR (sans Secrétaire général depuis 2017 et très liée à la gauche latino-américaine du début de siècle) serait signé.

En revanche, si Cristina regagne la Casa Rosada[5], nous pourrions nous attendre à ce que le soutien argentin au Venezuela soit rétabli et à ce qu’une tension puissante surgisse entre Buenos Aires et Brasilia. L’arrivée de CFK au pouvoir permettrait également à l’Uruguay et à la Bolivie de mieux articuler leur programme de politique étrangère et pourrait, à travers un rapprochement avec le Mexique, isoler le Brésil.

Il est indéniable que le profond processus de réorientaition politique dans lequel l’Amérique latine est entrée il y a quelques années s’est accéléré en 2018. La République argentine, bien qu’affaiblie par une conjoncture économique défavorable, est appelée à jouer un rôle central dans ce mouvement puisque son prochain chef d’Etat aura le poids nécessaire pour faire que l’un des deux projets avancés pour le sous-continent prime sur l’autre.

Guillermo Vidarte


[1] Pobreza multidimensional fundada en derechos económicos, Argentina urbana 2010-2018, SALVIA, Agustín et BONIFIGLIO, Juan Ignacio pour l’Observatorio de la Deuda Social Argentina de la Universidad Católica Argentina , [en ligne], publié le 24 mars 2019, consulté le 27 mars 2019 : http://uca.edu.ar/es/noticias/enfoque-de-pobreza-multidimensional-basado-en-derechos

[2] Organisme multilatéral crée en août 2017 dans le but de trouver une issue pacifique à la crise vénézuélienne. Il est composé de la quasi-totalité des pays américains, à l’exception de la Bolivie, l’Uruguay, l’Équateur, Cuba, le Nicaragua et les États-Unis.

[3] Résidence officielle du président du Mexique.

[4] Organisme de coopération créé en janvier 2019 dans le but de favoriser l’intégration sud-américaine. Proposée par les présidents chilien et colombien l’initiative a été rapidement soutenue par l’Argentine et le Brésil.

[5] Siège du pouvoir exécutif argentin.