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Libérale, illibérale, empêchée

En 1997, le journaliste et politologue américain Fareed Zakaria a publié un article qui a eu un grand retentissement médiatique, intitulé « The Rise of Illiberal Democracy ». L’expression « démocratie illibérale » a depuis fait florès et renvoie à des États où se tiennent des élections mais où certains éléments constitutifs de la « démocratie libérale » sont manquants. La liste de ces États différait de celle que l’on établit aujourd’hui mais Zakaria y incluait la Russie d’Eltsine, qui était alors célébrée par les élites politiques américaines, le président Clinton au premier chef.

Pour Zakaria, la démocratie, qui se confondait avec la démocratie libérale, était fondée non seulement sur des élections libres mais aussi sur une presse libre et la liberté d’expression. Il reliait le libéralisme économique au libéralisme politique, constitutif de la démocratie. Il y a plus de vingt ans, il voyait déjà une crise de la démocratie, comme d’autres l’avaient vue dans les années 1970 mais, au contraire de ces derniers dans la commission trilatérale qui voyaient trop de démocratie aux États-Unis et en Europe, il s’inquiétait de la montée de l’illibéralisme qu’aujourd’hui on désigne souvent par l’expression, au sens parfois flou, de « montée des populismes ».

Pour Alain Garrigou, l’expression de Zakaria qui est reprise un peu partout, « a des allures d’oxymore tant il semble contradictoire qu’une démocratie ne soit pas libérale ». En effet, une « démocratie » sans liberté de la presse n’en est pas une et l’opposition entre « libérale » et « illibérale » est problématique.

Les pays comme la Hongrie ou la Pologne ou encore la Turquie et la Russie correspondent au qualificatif de « démocraties illibérales » car des élections, plus ou moins libres, ont lieu et des majorités se dégagent en faveur de dirigeants ou partis autoritaires. Ces pays ont des histoires et une situation géopolitique fort différentes.

Pour les qualifier, on a souvent recours à un autre terme, celui de « démocrature » qui a été inventé par le sociologue Gérard Mermet qui, en 1987, a publié un livre sur les médias intitulé Démocrature – Comment les médias transforment la démocratie. Le terme de « démocrature » a ensuite été appliqué aux mêmes États que ceux qualifiés d’« illibéraux ».

Le débat médiatique actuel entre les défenseurs de la « démocratie libérale » et ceux des « démocraties illibérales » peut rappeler celui de la Guerre froide entre les Occidentaux défenseurs de la démocratie et les partisans de l’URSS de Staline et de ses épigones pour qui les libertés formelles des démocraties n’étaient pas des libertés réelles. Pour les pro-soviétiques de l’époque, les populations marginalisées, exclues ou ghettoïsées des pays occidentaux ne pouvaient bénéficier des libertés formelles de la démocratie. Bien évidemment, l’absence de liberté formelle en URSS n’était pas compensée par des plus grandes libertés réelles ; les « démocraties populaires » n’étaient pas démocratiques, ni, du reste, populaires ou socialistes.

Néanmoins, la critique soviétique établissait un lien entre la situation socio-économique et la liberté, lien qui doit être retenu même si les accusations staliniennes venaient d’une dictature liberticide dans laquelle la nomenklatura avait bien plus de droits et de liberté que le commun des mortels. Sans liberté d’opinion, pas de démocratie, pas de « vie bonne » (Aristote) ou juste. Cependant la folie carcérale américaine actuelle, qui enferme plus de 2 millions de prisonniers et une proportion énorme parmi eux de noirs ou de latinos, est aussi une violation démocratique car l’égalité entre les citoyens devant la loi n’est pas garantie.

Les luttes de propagande de la Guerre froide touchaient donc à deux points justes : l’URSS était bien anti-démocratique par absence de liberté mais les États-Unis, qui jouissaient d’une bien plus grande liberté d’expression, violaient les droits d’une minorité raciale et oubliaient leurs populations marginalisées. Martin Luther King, puis plus récemment Black Lives Matter, sont les marqueurs manifestes des manquements à la démocratie dans un pays qui fait de la liberté et de la démocratie le thème central de sa promotion à l’étranger mais pas de son système politique.

Aujourd’hui les « démocratures » ont beau jeu de dénoncer l’hypocrisie des démocraties au plan international, surtout celle des États-Unis mais aussi secondairement de la France ou de la Grande-Bretagne. Les interventions militaires illégales (Kosovo en 1999, Irak en 2003) ou qui violent le mandat de l’ONU à peine celui-ci obtenu (Libye 2011) montrent que les démocraties ne s’embarrassent pas toujours du respect du droit international. En Syrie, tous les intervenants dans les diverses guerres et massacres qui ravagent ce pays et ses populations violent le droit international et donc aucun ne se comporte en État démocratique responsable. Le système international est souvent appelé, à juste titre, une « jungle » où c’est la loi du plus fort qui s’impose, pas le droit.

Les violations occidentales ne justifient aucunement les violations russes ou chinoises mais rendent les leçons de démocratie inopérantes. Dans son dernier livre, Lies That Bind, Rethinking Identity, le philosophe Kwame Anthony Appiah note qu’au moment de la guerre au Kosovo, la Russie défendait le principe de la souveraineté territoriale et dénonçait l’illégalité d’une intervention contre son allié serbe qui était justifiée par les puissances occidentales au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Puis, lors de l’annexion de la Crimée, ces rhétoriques se sont à nouveau opposées, mais cette fois-ci à fronts renversés.

Les dérives anti-démocratiques dans les pays dits « illibéraux » sont donc graves et avérées mais les pays démocratiques ont souvent un comportement qui ne correspond pas à leurs valeurs ou principes affichés. Ce qui est vrai au plan des relations internationales l’est aussi, d’une autre manière, au plan intérieur.

Le livre, remarquable, de Julia Cagé, Le Prix de la démocratie, analyse les dysfonctionnements de la démocratie dans divers pays occidentaux, là où est né la démocratie moderne. Ces dysfonctionnements sont plus ou moins graves selon les pays et l’influence des lobbys y varie aussi beaucoup. Aux États-Unis, il n’est pas exagéré de dire que l’argent a perverti la démocratie et que les tendances oligarchiques et ploutocratiques l’ont étouffée. Il y a au Congrès américain un nombre record de millionnaires, sans compter quelques milliardaires. L’élection de 2016 a opposé un milliardaire qui mentait sur sa fortune pour l’augmenter, Trump, à une millionnaire dont la fondation bénéficiait de sa proximité avec les milieux d’affaire, Clinton.

Deux universitaires américains, Benjamin Page et Martin Gilens ont montré dans leur ouvrage au titre fort révélateur Democracy in America?, qui ajoute un point d’interrogation à l’ouvrage de Tocqueville, que les préférences du peuple, ou tout simplement des citoyens américains, ne comptaient pas beaucoup dans les choix des décideurs politiques qui, par contre, suivent de près ceux de leurs donateurs fortunés. Divers arrêts de la Cour suprême ont favorisé cette plongée dans ce qu’il faut bien appeler la ploutocratie.

L’inégalité socio-économique, qui ne cesse d’augmenter partout en Occident dans les « démocraties libérales » est aussi un critère de démocratie. Julia Cagé montre que l’accès même au processus démocratique est déterminé par l’argent. On parle aux États-Unis des « primaires secrètes » ou « primaires de l’argent » pour évoquer le fait que seuls des candidats riches et/ou bien soutenus par de très riches donateurs peuvent songer à se présenter aux élections.

Les médias sont eux-mêmes détenus majoritairement par des puissances d’argent et les messages qui parviennent aux citoyens sont le résultat de choix financiers effectués par les 0,1 % les plus riches. Ce phénomène n’est pas nouveau puisqu’un livre de Joe McGinnis sur l’élection de Nixon en 1968 s’intitulait The Selling of the President 1968 et l’on peut remonter plus loin encore en Grande-Bretagne ou aux États-Unis. Greg Palast a lui publié un livre et sorti un film sur l’élection de 2016 au titre explicite : The Best Democracy Money Can Buy.

Les démocraties libérales ont certes une plus grande liberté de la presse, encadrée par les puissances d’argent tout de même, que la Turquie, par exemple, mais elles ne sont pas vraiment démocratiques non plus. Le fameux discours d’Abraham Lincoln à Gettysburg en 1863 pour défendre les institutions américaines qui sont faites « par le peuple, pour le peuple qui gouverne » (« government of the people, by the people, for the people ») est aussi admirable que détaché de la réalité.

La démocratie américaine excluait la majorité de la population lorsque Lincoln a fait ce discours et aujourd’hui, après l’inclusion légale de tous les groupes, elle exclut de facto la majorité qui n’a pas accès aux financements nécessaires ou n’a pas les ressources adéquates pour participer aux choix démocratiques. Ceux-ci ne font que refléter les préférences des « élites économiques », c’est-à-dire des classes dominantes.

Certains, comme Emmanuel Todd, ont annoncé la mort de la démocratie (Après la démocratie, écrit en 2008 bien avant l’élection de Trump mais juste après celle de Sarkozy). La démocratie moderne est, en effet, un moment de l’histoire et il a fallu plus d’un siècle pour qu’elle réussisse à donner, légalement, le droit de vote à tous les citoyens. Eric Foner fait l’histoire de cette lente conquête pour les États-Unis dans son ouvrage The Story of American Freedom.

Cette lente marche de la démocratie s’accompagne de mises en cause de celle-ci par des penseurs d’extrême droite qui, jusqu’aux années 1930 en France, l’appelaient la « démocrassouille » ou des liberals américains comme Walter Lippmann qui évoquait le « troupeau affolé » des électeurs qu’il fallait guider par la publicité ou les public relations. Aujourd’hui des auteurs comme Christopher Achen et Larry Bartels insistent, dans Democracy for Realists, sur le fait que des citoyens ignares et trop occupés ne peuvent pas faire de bons choix démocratiques. Ils remettent en cause l’idée même de démocratie que certains voudraient réduire aux seules personnes éduquées.

On pourrait défendre l’idée que la démocratie n’a jamais existé en tant que telle, qu’elle est une utopie ou une fiction mobilisatrice, voire une aspiration, comme dans la citation de Lincoln. La démocratie n’existe pas dans les entreprises qui sont souvent, selon le mot de Chomsky, des « tyrannies privées ». La somme des manquements ou dysfonctionnements y est impressionnante.

Les auteurs du recueil d’essais intitulé L’Age de la régression (dirigé par Heinrich Geiselberger) notent les régressions démocratiques dans certains pays et dans les démocraties elles-mêmes, mais proposent une sortie de crise par plus de démocratie réelle (le slogan des indignés espagnols democracia real). Elles et ils utilisent parfois le terme de « populiste » sans connotations négatives.

Nancy Fraser, l’une des meilleures spécialistes américaines, parle de « populisme progressiste » pour évoquer la sortie de crise, c’est-à-dire d’une forme de lutte démocratique qui respecte les droits fondamentaux de la démocratie libérale, ceux des divers groupes dominés et qui met la question sociale au centre de ses préoccupations.

Ce qu’il est convenu d’appeler « la montée des populismes » est souvent l’autre nom de la défaillance de la démocratie dite libérale qui exclut et abandonne. Le ressentiment ou la colère ne créent pas du populisme ex-nihilo. Si la démocratie parvenait à se rapprocher de ses principes et valeurs affichés, ce qui impliquerait plus de justice sociale donc moins d’inégalités, le populisme démagogique refluerait.

S’il vaut mieux vivre en France qu’en Russie, en Allemagne qu’en Turquie, sur le plan de la démocratie, il serait bon que l’idéal de Lincoln redevienne une vraie aspiration pour l’ensemble des sociétés qui se définissent comme démocratiques. Certains pays, comme le Danemark, réussissent déjà mieux que d’autres, comme les États-Unis. En adaptant une formule apocryphe attribuée à Gandhi sur son sentiment concernant la « civilisation occidentale », on pourrait dire : « oui, la démocratie serait une bonne idée ».

Pierre Guerlain