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Parallèlement à son cursus universitaire en Sciences politiques et Relations internationales, Alexandra a renforcé sa rigueur analytique en travaillant pour le ministère des Armées. Passionnée par l’Océan, l’Orient et l’Histoire, elle s’évade au gré des expositions parisiennes et des livres chinés deçà-delà. Dès qu’elle le peut, elle voyage en quête de nouvelles cultures, de grands espaces et de sites de plongée insolites : autant de sources d’inspiration pour ses articles.
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Des bijoux pour changer le destin des Syriennes


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Rencontre avec Rania Kinge, une entrepreneuse ayant bravé la guerre civile

Fille d’un fonctionnaire international syrien travaillant dans la diplomatie, Rania Kinge a grandi entre Genève, New York et Paris. À l’issue d’une formation en école de commerce, elle s’éprend d’une pièce de cristal Swarovski aperçue à New York et commence à faire des pièces de bijoux à la main. Un chemin totalement différent de celui qu’on lui avait tracé… Désormais confectionneuse de bijoux fantaisie, elle décide de quitter la Suisse pour Damas, où elle développe des ateliers artisanaux pendant vingt ans. En 2013, elle crée l’entreprise sociale I love Syria, dont le siège est basé à Genève pour contourner l’embargo qui l’empêche de mener une activité commerciale en dehors de la Syrie. Aux yeux de Rania, I love Syria est « un shelter pour apprendre aux femmes à confectionner quelque chose de leurs mains et en tirer un revenu ».

Comment et pourquoi avez-vous eu l’idée de fonder I love Syria ?

J’avais déjà travaillé en Syrie auparavant, mais j’avais arrêté. Ayant été éduquée en Suisse, mes connaissances au niveau relationnel dans le commerce ou les affaires étaient fondées sur la confiance et la droiture – une mentalité qui diffère beaucoup de celle des souks syriens. Quand la guerre a éclaté, j’ai trouvé que c’était la continuation du problème de manque de développement auquel j’avais été confrontée et je me suis dit que je ne devais pas abandonner une seconde fois.

J’ai lancé l’entreprise deux ans après le début de la guerre en Syrie. Les écoles primaires avaient été transformées en centres d’accueil pour recevoir ceux qui fuyaient les zones bombardées. Ces gens n’avaient rien ; ils avaient juste eu le temps de ramasser leurs enfants, prendre quelques sacs plastiques et partir. Quand on se retrouve dans un centre d’accueil en Syrie, c’est qu’on n’a vraiment plus personne. Quelqu’un qui a perdu une maison va plutôt habiter chez un cousin, quelqu’un de sa famille…

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À cette époque, un de mes amis s’était fait tirer dessus par les islamistes aux alentours de Damas. Plein de gens étaient morts dans cette embuscade et il s’en était sorti de justesse. Alors je suis rentrée là-bas pour assister aux soins médicaux. C’est à ce moment-là qu’on m’a proposé de visiter les centres d’accueil où s’étaient rassemblées toutes les familles qui fuyaient les bombardements. Je me suis dit qu’il fallait tout de suite faire quelque chose. J’avais encore la matière première de mes précédents ateliers, mais pas de lieu où travailler : Damas était tellement bombardée qu’il n’y avait plus d’appartements ou de bureaux à louer. La question sécuritaire rendait de toute façon cela impossible car il fallait des autorisations des services secrets, de la sécurité nationale, etc. Donc j’ai vidé mon appartement pour faire un atelier dans mon salon. J’ai commencé à recevoir les femmes déplacées de guerre et à leur apprendre à faire quelque chose à la main. La marque I love Syria était née.

On a toutefois commencé par faire des choses simples. Au début, ces femmes étaient issues d’un environnement plutôt islamiste, puis j’ai formé des femmes venues d’autres milieux socio-culturels : des druzes de Soueïda, des chrétiennes des villages de Lattaquié, ainsi que des femmes de martyrs et des femmes d’origine kurde. La plupart étaient peu éduquées et s’étaient mariées très jeunes. Dans une situation de guerre, tant qu’une partie de la population est laissée au dépourvu, c’est-à-dire laissée dans des centres sans travail ni revenus, ça crée un scénario explosif – en particulier dans le contexte syrien. La pauvreté engendre encore plus d’extrémisme. J’ai commencé avec huit femmes, puis douze, vingt, cinquante, cent… On a continué et on a essayé de mener notre barque de façon à fournir le plus de revenus possibles aux gens qui n’ont pas d’autres moyens.

Comment diriger une entreprise sociale en pleine guerre ?

Il faut beaucoup de volonté. Une personne qui adhère aux valeurs actuelles de la société ne va jamais faire ça. Tout est fait pour générer de l’argent ; si quelque chose ne génère pas d’argent on ne met pas la main dedans… Mais j’ai d’autres aspirations. Ma motivation, c’était de fournir un revenu à des femmes qui sont dans le désarroi total. D’où le motif récurrent des deux fermoirs qui se ferment l’un dans l’autre en signe de solidarité : c’est comme la main dans la main, ou prendre quelqu’un par la main. On travaille beaucoup avec du laiton et du zircon. Là, on a fait une collection au Miyuki : des perles coupées en haute précision en provenance du Japon. C’est une source de fierté car on est les seuls en Syrie à en utiliser dans notre confection, en raison de leur prix élevé. Je fais toujours très attention à avoir une matière première de très bonne qualité.

Néanmoins, chaque année je dois puiser dans mes économies… Il faut entre cinq et huit ans pour que les entreprises sociales fassent un break even, c’est-à-dire qu’elles arrivent au point où les frais sont équivalents aux revenus. Étant donné qu’on travaille depuis une zone de guerre, on s’est dit que ça semblerait raisonnable d’y arriver en huit ans, mais avec la Covid on ne sait plus… J’avais mis de l’argent de côté après le décès de mon père donc j’ai financé le groupe avec. J’avais une maison à New York que j’ai vendue pour financer le reste, mais je ne sais pas comment je vais faire pour la suite. J’espère que la crise sanitaire va s’arrêter et que les gens vont se rendre compte que les répercussions économiques sont encore pires que les effets sur la santé. Ici, ils sont en train de déconfiner certains magasins (pas encore les restaurants). Nous, on fait plutôt de la vente en gros, donc quand les magasins sont fermés ils ne renouvellent pas leurs commandes et on ne vend pas… On a une quinzaine de distributeurs en Syrie et, cette année, cinq d’entre eux ont fermé en l’espace de trois mois. On est donc principalement tournés vers les marchés étrangers, où une vingtaine de magasins vendent nos produits.

Quelles sont les principales difficultés que vous avez rencontrées, en Syrie et à l’étranger ?

À l’étranger, on a parfois fait les frais de la mauvaise image imputée à la Syrie. Par exemple, l’association américaine TEDWomen nous avait sélectionnés pour participer à leur exposition internationale à Atlanta, mais l’ambassade américaine a refusé de nous délivrer des visas…

À cela s’ajoute tout ce à quoi un entrepreneur peut faire face sans guerre, en particulier le stress de l’entrepreneuriat. On est tout le temps en train de ramer pour trouver des solutions. Puis, il y a plein de frais qui rentrent en compte pour monter une société : Internet, les transactions, le packaging

Avant la guerre, une grande partie de l’économie locale syrienne était fondée sur la bijouterie fantaisie. Certains savoir-faire artisanaux étaient vraiment poussés par rapport aux moyens qui existaient localement. Cependant, on travaille avec une tranche de la population qui n’a aucun savoir-faire, ce qui constitue une difficulté supplémentaire. Il y a des gens qui travaillent dans des zones de conflit et emploient des personnes compétentes (par exemple des Palestiniennes qui font le point de croix), mais mon objectif, c’était de donner gratuitement un savoir-faire à des femmes qui en étaient dépourvues. Parce que c’est ça, l’equal opportunity : il faut créer des choses adaptées aux capacités cognitives et intellectuelles des personnes auxquelles on vient en aide.

Ici, les organisations de type ONU se trompent beaucoup en voulant promouvoir l’entrepreneuriat des femmes : les Syriennes n’ont pas envie d’être entrepreneuses. Être entrepreneur, c’est un très grand risque. Si on pousse quelqu’un qui n’a pas les épaules pour le faire, on va endetter une personne qui se retrouvera dans la rue. Je sais de quoi je parle. J’y ai tout mis : mes ressources, mes amis, ma vie. Ici, les femmes, ce qu’elles veulent, c’est avoir assez d’argent à la fin du mois pour manger, nourrir leurs enfants, payer leur loyer… Elles ne veulent pas forcément réfléchir à comment exporter, à quels magasins vendre, comment faire la prochaine collection, où trouver la matière première, etc. L’entrepreneuriat, c’est un genre de personne ; ce n’est pas quelque chose qu’on peut apprendre. On a la fibre et la motivation pour le faire, ou pas.

Quel regard la société syrienne porte-t-elle sur I love Syria ?

Eh bien la société ne réagit pas toujours positivement. Après le témoignage vidéo de Esra, une de mes employées, sa famille lui a dit qu’un réfugié syrien présent en Allemagne et vivant de l’aide du gouvernement allemand cherchait une femme. On a proposé à Esra – qui ne parle pas un mot d’allemand ni d’anglais, travaille en Syrie, fait son propre argent, aide sa famille, s’est épanouie au niveau créatif… – d’épouser cet homme. On envoie cette fille en Allemagne parce que l’on pense qu’en situation de guerre, mieux vaut être réfugié à l’étranger que de vivre et gagner son argent en Syrie. Les Européens fournissent tellement de prestations que même ceux qui vivent bien en Syrie préfèrent bénéficier des aides allemandes ou françaises et partir.

C’est quasiment un mariage arrangé…

Oui, mais c’est très courant en Syrie. Il y a des milieux dans lesquels c’est moins strict que ça, d’autres où la femme n’a pas le choix. Jusqu’en 2019, le contrat de mariage s’appelait encore « contrat de fornication »… Culturellement, il y a aussi une façon d’embellir et enjoliver les choses. Personne ne veut mal parler de son pays, mais si on tait certaines réalités, rien ne peut avancer, vous voyez ? On présente les Syriennes comme des femmes libres, etc., mais en réalité on ne tolère même pas qu’une femme se balade à vélo. Une femme qui se balade en vélo en Syrie risque de se faire suivre par des voitures ou par des gens et d’être fortement importunée, entre les mots qu’on va lui dire et les assimilations qu’on va lui faire. Pour une femme, être en vélo, c’est comme avoir quelque chose entre les jambes, donc se déplacer en vélo est assimilé à un acte sexuel

Comment envisagez-vous l’avenir de votre entreprise ?

On pâtit beaucoup des sanctions économiques imposées par les États-Unis. Le « Caesar Syria Civilian Protection Act » a entraîné une dévaluation de la livre syrienne. Après dix ans de guerre et le Caesar Act, on ne peut ni envoyer ni recevoir d’argent en Syrie. On ne peut recevoir aucune marchandise. Nous, on doit envoyer notre matière première à l’association SOS Chrétiens d’Orient pour qu’ils l’acheminent ensuite jusqu’à Damas : pas de DHL, ni Aramex, ni La Poste qui livrent là-bas, pas de transfert bancaire… Même les sites Internet sont très limités : on peut ouvrir Facebook depuis la Syrie, mais toutes les prestations Facebook sont interdites. Nos pages I love Syria ont été bloquées sur tous nos réseaux sociaux, au point qu’on a dû changer de nom… On emploie à présent quatre-vingt-dix femmes, mais on est dans une phase où on va peut-être lâcher une trentaine d’employées parce que ce n’est plus possible… Il n’y a plus d’export, pratiquement pas de ventes en Syrie. Je me retrouve avec des milliers de produits à vendre alors que peu de personnes achètent : tout est bloqué.

J’ai donc beaucoup d’incertitudes. Il faut vendre le plus possible. Mais avec cette crise sanitaire, personne ne sait de quoi demain sera fait. On pensait que l’arrivée de J. Biden serait quelque chose de positif et il a bombardé la Syrie en février… Malgré les obstacles et les découragements, je ne vais pas laisser tomber. Je sais que ce qu’on fait est ce dont la Syrie a besoin. Quand on a commencé, des dizaines de bombes tombaient autour de l’atelier. Maintenant il n’y a plus de bombes, mais une mauvaise situation économique… On traversera cela comme on a traversé la guerre, et peut-être que demain sera meilleur. J’ai une grande foi : on a survécu à beaucoup de choses, et si on avait dû partir avant on serait partis. Le fait qu’on soit vivants, c’est que quelque chose de meilleur va venir. On a fait ce qu’on a pu pour améliorer les choses et on va continuer à s’accrocher, à y croire. Si vous croyez en ce que vous faites, vous trouvez d’autres personnes qui y croient vraiment.

Propos recueillis par Alexandra Nicolas

Rania Kinge

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