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Turbulences brésiliennes…

Jair Messias Bolsonaro est devenu le 28 octobre 2018 avec 55,13 % des voix le 9e président brésilien depuis l’instauration en 1985 – après vingt ans de dictature militaire – d’une nouvelle République. Agé de 63 ans, celui que l’on surnomme le « Trump tropical », élu pour un mandat de quatre ans à la tête du 5e plus grand pays de la planète et de la 10e économie du monde, se prépare à gouverner en attendant son investiture officielle qui aura lieu le 1er janvier 2019 à Brasilia.


Comment expliquer l’élection de Bolsonaro ?
Le Brésil peut-il redresser sa situation économique ?


L’arrivée au pouvoir dans un pays de près de 210 millions d’habitants de ce populiste revendiqué, candidat « anti système » du parti Social-chrétien, n’est pas anodine. Représentant du lobby des BBB (« Balle, Bible, Bœuf ») rassemblant les députés proches des marchands d’armes, des églises évangélistes et du business agroalimentaire, Jair Bolsonaro s’est toujours opposé au parti des Travailleurs dont Lula et Dilma Rousseff – ses prédécesseurs de gauche – ont été les figures de proue.

Son élection repose sur les trois maux qui rongent le pays : la corruption, le chômage et l’insécurité. Le Brésil a connu depuis la destitution de Dilma Rousseff une crise politique majeure dont l’opération « Lava Jato » (« Lavage express ») a été le détonateur. Avec presque 40 % des membres du Parlement inculpés ou mis en examen, l’ex-président Lula emprisonné pour douze ans et 10 milliards de dollars évaporés dans les circuits de la corruption, la classe politique traditionnelle a perdu toute crédibilité. A cela s’ajoute la violence au quotidien (175 homicides par jour), la crise économique (chute du PIB de 7 % en trois ans) et l’explosion du nombre des sans-emplois (11,8 % en 2018).

Contrairement à ce qui se passe dans d’autres pays tentés par le populisme, l’immigration n’a pas joué un rôle décisif dans l’élection de Bolsonaro. Le Brésil terre d’immigration correspond à une période allant de la fin du xixe au milieu du XXe siècle. Les changements intervenus dans la composition de la population brésilienne depuis soixante ans sont surtout dus à la croissance naturelle de la population indigène, hormis une poussée de migrants arrivés d’Afrique sous la présidence Lula.

Certes, la xénophobie et le racisme existent. Jair Bolsonaro ne s’est pas privé d’attaquer certains étrangers jugés « non éduqués », voire « malodorants ». Dans un pays incarnant la tolérance ethnique, le multiculturalisme et le métissage, ses positions ne sont pas passées inaperçues. De violents incidents anti-vénézuéliens se sont même produits cet été à la frontière Nord du Brésil à l’encontre des milliers de gens qui fuient le régime dictatorial de Nicolas Maduro. Mais les Brésiliens s’expatrient aussi pour trouver refuge, en particulier en Guyane française, seul territoire de l’Union européenne à avoir une frontière terrestre avec leur pays… Et il est intéressant de noter que les Brésiliens de Guyane ont très majoritairement voté pour Bolsonaro !

La population brésilienne – chrétienne à 89 % – est très diverse. Elle compte 47,7 % de blancs, 43,1 % de métis, 7,6 % de noirs et environ 2 % d’Asiatiques et d’Amérindiens. Même s’il doit beaucoup au Portugal dont il a gardé la langue, le Brésil a été influencé dans sa construction politique et sociale par la France et les Etats-Unis. Il doit à la France sa volonté d’alphabétiser la nation sur le modèle de l’école de Jules Ferry et par l’importation du positivisme – ce courant philosophique fondé au XIXe siècle par Auguste Comte – pour former les élites politiques et militaires locales. Le Brésil doit aux Etats-Unis la construction d’un état fédéral rendu nécessaire par l’immensité de son territoire, vaste comme quinze fois la France.

Un peu d’histoire : en 1889, l’armée renverse l’empereur Pierre II et la République est proclamée. Le pays est dirigé par une oligarchie de riches propriétaires, les « coronels », dont la culture du café assure la puissance jusqu’à la crise de 1929. Un coup d’état permet le 4 octobre 1930 à Getulio Vargas de devenir président. Il entreprend de nombreuses réformes (vote des femmes, sécurité sociale pour les travailleurs, élection du président par le Parlement), avant de céder à un autoritarisme proche du fascisme.

Après la Seconde Guerre mondiale où le pays s’est quand même engagé au côté des Alliés, Vargas démissionne et le Brésil connaît une vingtaine d’années de relative démocratie. Mais l’instabilité politique s’installe et le pays ne décolle pas économiquement. Les projets de réforme agraire du président Goulart suscitent l’opposition de l’armée qui prend le pouvoir en 1964. Pendant deux décennies, le Brésil s’enfonce alors dans une dictature marquée par l’incapacité des régimes militaires successifs à enrayer la dégradation de l’économie.

Le retour d’un régime civil en 1985 permet à la démocratie d’éclore de nouveau et le Congrès vote une nouvelle constitution en 1988. La destitution en 1992 pour corruption du président Collor de Mello, propriétaire de la principale télévision brésilienne, prouve à la fois la fragilité et la maturité politique d’un pays toujours confronté à son énorme dette extérieure et à de profondes inégalités. C’est dans ce contexte qu’est porté au pouvoir, le 27 octobre 2002, Luiz Inácio Lula da Silva, dit Lula, leader de la gauche syndicale brésilienne. Premier président du Brésil issu du parti des Travailleurs, il sera réélu le 28 octobre 2006.

Le Brésil sort du marasme économique, accède au statut de puissant pays émergent et de membre des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du sud) grâce au développement de sa classe moyenne, à la création d’un grand marché intérieur qui attire les capitaux étrangers et à la stabilisation de la monnaie du pays. En réussissant en septembre 2010 la plus grande augmentation de capital de l’histoire, le géant pétrolier Petrobras devient le symbole de cette croissance. Le Brésil organise durant l’été 2014 la 20e édition de la coupe du monde de football et accueille la 31e édition des Jeux Olympiques d’été en 2016.

Mais cette parenthèse enchantée dans l’histoire du pays s’achève. Dilma Rousseff, première femme présidente du pays, élue en 2010 et réélue en 2014, est destituée en 2016 pour sa pratique des « pédalages fiscaux » visant à masquer l’ampleur des déficits publics. Elle est remplacée par Michel Temer lui-même éclaboussé par l’opération « Lava jato »…

Comme un avion balloté par les turbulences, le pays tangue. L’accès à un niveau de bien-être élémentaire se traduit par une montée en puissance des revendications de la population. Les classes moyennes réclament plus en matière d’éducation, de couverture sociale, d’écologie, de sécurité, d’efficacité judiciaire et administrative, de lutte contre la corruption, etc…

Bolsonaro, l’adversaire de la gauche mais aussi de la droite traditionnelle, l’homme qui a su capter le vote « saco cheio » (« ras-le-bol »), la victime d’une tentative d’assassinat le 6 septembre dernier en pleine campagne électorale, est-il la solution à leurs problèmes ? La nomination au ministère de la justice du juge Sergio Moro, 46 ans, figure emblématique de la lutte anticorruption au Brésil et grand stratège de l’opération « Lava Jato », est-elle un gage de sérieux et de probité pour l’avenir ?

Malgré de très nombreuses incertitudes, le Brésil conserve – selon les services du Quai d’Orsay – de gros atouts : ressources naturelles abondantes (pétrole, gaz, minerais), industrie dynamique et diversifiée (agro-alimentaire, biocarburants, aéronautique, automobile) et une économie de services moderne. L’Etat s’est engagé dans une stratégie de développement massif des infrastructures de transports, point faible traditionnel du pays, et d’augmentation de sa capacité de production électrique basée sur les énergies renouvelables (près de 80 % du mix énergétique actuel).

Dans son livre Le Brésil terre d’avenir (Albin Michel, 1942), Stefan Zweig écrivait : « Quand on décrit le présent du Brésil, c’est déjà, sans le savoir, du passé qu’on parle. C’est seulement en ayant déjà son avenir en vue qu’on lui donne son véritable sens. » A Bolsonaro de saisir le message…

Baudouin Bollaert
Ancien rédacteur en chef au Figaro