[Interview]
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Alexandre Del Valle, Partie II : De « l’islamiquement correct » au « cosmopolitiquement correct »

Docteur en Histoire contemporaine, professeur de géopolitique et essayiste, Alexandre Del Valle étudie l’islamisme, le terrorisme et les conflits de civilisation entre l’Occident et le monde arabo-musulman. Co-fondateur de l’Observatoire géopolitique de la Méditerranée, basé à Chypre, il est chercheur-associé au Center of Political and Foreign Affairs et à l’Institut Choiseul. Il vient de publier La Stratégie de l’intimidation, aux Editions l’Artilleur.

Voir la Partie I : La stratégie de l’intimidation

Voir la partie III : Qui est l’ennemi ?

Voir la Partie IV : Liaisons dangereuses

Pensez-vous vraiment, comme vous le montriez dans votre premier livre, Islamisme et États-Unis, paru en 1997, que l’Amérique s’est alliée à l’islamisme contre l’Europe ?

Je pense qu’il y a eu une alliance contre l’Europe, y compris l’Europe de l’Ouest, pendant les années 1980–1990 (jusqu’à la fin des années 1990), dans certaines zones, notamment en Libye, en Algérie, en Égypte, en Bosnie et au Kosovo (l’ex-Yougoslavie). À l’image de la stratégie à l’œuvre en Afghanistan en 1979, les Américains aident alors les mouvements islamistes pour bloquer aux Russes et à leurs alliés (Serbes, etc.) l’accès aux mers chaudes. Ils agissent de même en Algérie, contre la France.

La mouvance Al-Qaïda se retourne ensuite contre les États-Unis, notamment en Libye, en ex-Yougoslavie (Kosovo, Bosnie) et en Turquie, mais ceux-ci poursuivent tout de même cette stratégie. Aux yeux des Américains, il est important d’affaiblir les Russes et leurs alliés nationalistes arabes et serbo-yougoslaves ; ils n’hésitent pas à utiliser l’islamisme radical contre la percée russe post-soviétique. Ils vont alors accepter le viol de l’embargo en Bosnie et au Kosovo, qu’ils vont même rendre indépendants après y avoir laissé venir les moudjahidines islamistes du monde entier. Ils installent l’islamisme dans les Balkans contre la Yougoslavie pro-russe. Ce faisant, ils ouvrent la boîte de Pandore.

On peut comprendre tactiquement le soutien à l’islamisme contre « l’empire du mal » pendant la Guerre froide. Mais dans les années 1990, la Russie n’est plus soviétique. Au contraire, Boris Eltsine est un libéral pro-américain. L’ambition des États-Unis est alors d’éviter l’apparition d’une grande Europe des Nations continentale — telle que l’aurait souhaitée de Gaulle — ; une Europe qui intègrerait la Russie en son sein. L’arme sécessioniste est utilisée en Bosnie et au Kosovo. Face à cet irrédentisme, la Russie se trouve marginalisée.

La marginalisation de la Russie n’est-elle pas plus ancienne, plus ancrée dans la culture de l’Europe de l’Ouest ? La France reçoit le tsar Pierre III non sans un certain mépris. Et la Russie est très souvent exclue des projets de grande alliance européenne qui se développent à l’époque moderne, qu’il s’agisse du Grand Dessein de Sully ou des projets de paix perpétuelle de l’abbé de Saint-Pierre puis de Kant…

Si l’on se réfère à l’historien britannique Arnold Joseph Toynbee ou au sociologue allemand Ferdinand Tönnies — de manière générale aux grands auteurs anglo-saxons ou allemands de tradition germanique protestante ou anglo-saxonne — on constate (surtout chez Toynbee) une perception de la Russie comme extérieure.

Dans les représentations anglo-saxonnes, la Russie est souvent présentée comme étrangère à l’identité européenne. On appuie cela sur le fait qu’elle n’a pas connu la Réforme, qui a entraîné l’auto-examen, l’individualisme… Même si ces arguments sont plus ou moins recevables, ils correspondent avant tout à des intérêts stratégiques. Les représentations sont rarement innocentes. Les grands historiens façonnent les idées des grandes Nations ; ils sont eux-mêmes influencés par les intérêts politiques des États auxquels ils appartiennent.

L’Amérique a une vision libérale, protestante et maritime de l’Europe. Cette vision protestante du monde, individualiste et capitaliste, favorable au libre-échange (voir l’étude du sociologue Max Weber), exclut la Russie autarcique, antithèse de la thalassocratie américaine. De fait, cette perception réduit à néant l’idée d’une Europe continentale.

En revanche, si l’on s’attache à la littérature française, italienne, espagnole, etc., on note des liens affectifs culturels, architecturaux et historiques entre ces pays d’Europe. La Russie est perçue comme étant plus proche dans la littérature latine que dans la littérature anglo-saxonne. En témoignent de nombreux auteurs du XVIIIe, comme Voltaire ou Joseph de Maistre (un tenant de la philosophie contre-révolutionnaire qui travaillait pour le Royaume de Piémont-Sardaigne)… Avant le soviétisme, la Russie est proche, les échanges importants ; on parle français à la cour de Russie.

La Russie apparaît alors plus proche que l’Angleterre. S’il fait un peu figure d’exception, Voltaire, très anglophile, correspond tout de même avec Catherine II. Après l’échec de Napoléon, la Russie fait partie intégrante du concert européen. Elle est un protagoniste essentiel du Congrès de Vienne, qui doit rétablir l’équilibre des Puissances et permettre le retour des monarchies traditionnelles. C’est un leader européen, à l’image de l’Allemagne aujourd’hui. La Russie est alors perçue comme un membre à part entière de l’Europe, au même niveau d’européanité que les autres États du continent. La coupure civilisationnelle est opérée par le soviétisme.

Aujourd’hui, on constate également cette forme de marginalisation à l’égard des pays de l’Est, notamment la Pologne…

En effet, même ces pays de l’Est, anti-russes, sont toujours perçus comme des Slaves dangereux et fascisants qui constituent une menace pour le droit-de-l’hommisme européen. Il y a une coupure politique entre deux Europe. D’un côté, l’Europe politiquement correcte (Europe de l’Ouest), traumatisée par la Seconde Guerre mondiale et son passé collaborationniste ou fasciste. Confrontée à l’arrivée de fortes masses d’immigrés extra-européens, elle tente de s’adapter à cette immigration et de se faire pardonner la Seconde Guerre mondiale.

On a là une pensée masochiste : fustiger sa propre civilisation face à ce que j’appelle le « cosmopolitiquement correct », c’est-à-dire la dilution des identités dans le melting-pot. De l’autre côté, on a l’Europe des pays de l’Est, plus marqués par le communisme et le totalitarisme rouge que par le nazisme. Ils font l’apologie des origines, de la religion chrétienne et, à l’inverse, rejettent le cosmopolitisme politique de l’Ouest, ressenti comme un lointain écho du soviétisme passé (négation des identités, utopie cosmopolite…).

En effet, si la Pologne a été envahie quasi simultanément par les forces nazies et soviétiques, ces derniers ont assis leur domination pendant près d’un demi-siècle. À cet égard, que dire de la différence de perception que l’on a du nazisme et du soviétisme en France ? Staline a pourtant plus de morts sur la conscience qu’Hitler.

On en veut plus à quelqu’un qui annonce la couleur et assume d’être méchant qu’à quelqu’un qui fait pire en se faisant passer pour un gentil. Le nazisme tue au nom de la race supérieure, il insulte l’ennemi ; le communiste tue au nom de l’humanité. Le communiste est souriant, il reste calme, se dit opposé à la haine, favorable à la paix… Là est son intelligence. Il sait utiliser des mots porteurs assez positifs pour mieux masquer la nature totalitaire de son projet. On en veut plus à la bête qui fait la bête qu’à la bête qui fait l’ange.

De là la fracture entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe de l’Est. Cette dernière est inquiète face à ce qui se passe à l’Ouest, véritable laboratoire cosmopolite d’où émerge une nouvelle conscience humanitaire, basée sur les Droits de l’Homme, le plaisir et le consumérisme. Il y a une fracture gigantesque entre l’Europe de l’Ouest, cosmopolitiquement correcte, et l’Europe de l’Est identitaire et patriote. On met au ban la Hongrie et la Pologne alors que leurs dirigeants siègent au Parti populaire européen (PPE), tout comme les Républicains ou Forza Italia. Viktor Orbán ne vient pas de l’extrême-droite. Sa volonté de ne pas transformer la Hongrie, a fortiori sa volonté de conserver la nature blanche judéo-chrétienne de son pays suffit à le diaboliser.

Je pense que le quatrième totalitarisme sera le totalitarisme cosmopolite. On change la nature, on fait table rase du passé… Ce « totalitarisme arc-en-ciel » a pour but la création d’un homme nouveau, multiethnique et unisexe. C’est l’ère du mélangisme. L’individu est avant tout un consommateur. La disparition des frontières entre les Hommes élargit les économies d’échelles, ce qui va dans l’intérêt des multinationales. C’est la naissance de l’Homme-Benetton : un Homme ni musulman, ni chrétien, ni féminin, ni masculin, ni blanc, ni noir… De là la volonté de détruire l’identité nationale en la diluant dans plein d’identités. Le totalitarisme arc-en-ciel ne veut pas islamiser, mais déchristianiser.

Ce n’est pas un hasard si je l’appelle « totalitarisme arc-en-ciel ». Les couleurs font figure de slogan et de symbole, elles permettent une visualisation rapide des idées. Ce qui est pernicieux dans ce totalitarisme cosmopolitiquement correct, c’est son côté « totalitarisme soft ». Il est plus métapolitique et moins coercitif en apparence, mais tout aussi utopique et dangereux.

Le totalitarisme se définit par le contrôle total des individus et de la société. On crée un homme nouveau suis generis en faisant tabula rasa. Le deus ex machina engendre cet homme nouveau en détruisant tout ce qui a précédé.

Le totalitarisme arc-en-ciel a une origine structurelle. Les multinationales favorisent la logique cosmopolitique : elles ne payent pas d’impôts, ne sont pas enracinés, échappent à l’État de droit… Elles sont les promoteurs, bien plus que les Lumières (dont il ne faut pas oublier les apports bénéfiques, notamment la pensée rationnelle), de l’homme nouveau. Les Droits de l’Homme sont la nouvelle religion de l’homme-consommateur. La destruction de la tradition et de la morale doit permettre de tout consommer. Il y a tout de même un paradoxe chez les multiculturalistes : ils aident le projet d’islamisation en ouvrant la frontière Sud.

Alors que les islamistes rejettent en bloc tout ce qui s’apparente à la débauche…

Les multiculturalistes se méprennent à ce sujet. À titre d’exemple, George Soros finance à la fois les Femen, qui défèquent et laissent couler leurs règles sur le Coran, et les bateaux clandestins musulmans en partance de Libye. Opposés à la religion, les multiculturalistes sous-estiment l’islam. Ils croient que les enfants d’une femme voilée seront des consommateurs. Ils croient dans le structuralisme et le matérialisme. Ils pensent que les réseaux sociaux transportent leur idéologie, qu’ils sont « macworldisés » (j’utilise ce terme en référence à Benjamin Barber¹). Leur but n’est pas d’islamiser l’Europe.

D’après le postulat matérialiste, si on consomme, on ne croit plus aux visions traditionnelles. Macworld² va tout absorber. L’hédonisme, le désir et le sexe omniprésents doivent détruire toute aspiration théocratique. L’hédonisme aurait donc un effet biologique et psychologique. Cependant, les multiculturalistes ont négligé un élément fondamental : ils oublient que certains peuvent être schizophrènes. On peut être islamiste et regarder du porno, porter des Nike et fumer des Marlboro. On peut se faire sauter dans une discothèque pour être pardonné d’avoir adhéré à Macworld.

L’erreur, c’est le manichéisme, le fait de voir tout blanc ou tout noir. Les matérialistes sont très manichéens. Or, l’homme est fondamentalement paradoxal. En témoigne la tuerie de masse dans une boîte de nuit LGBT à Orlando en 2016³. L’homme peut tout à fait être contre ce qu’il est en train de consommer. En quête de pardon, un musulman peut ainsi sombrer dans un islamisme encore plus radical. Le surmoi islamiste pousse à encore plus de révolte contre Macworld. Nous avons tous des conflits intérieurs ; tous les hommes ont une forme d’ambivalence. Les théories matérialistes sont cohérentes intellectuellement, mais elles ne résistent pas à l’épreuve des faits.

Y a-t-il un fait politique dans l’actualité qui permettrait de corroborer cela ?

La Turquie met en œuvre la stratégie de l’intimidation. Il n’y a pas eu de réaction de la part de l’Europe depuis plusieurs semaines, alors qu’Erdoğan menace d’envahir des îles grecques de mer Égée⁴ et menace Chypre, donc deux pays de l’Union européenne, en se référant justement à l’Empire ottoman. Au titre qu’un pays fut musulman, il doit le redevenir. Dès lors, Erdoğan se permet de remettre en question les frontières et d’affirmer qu’il ne quittera jamais Chypre. Les menaces irrédentistes et impérialistes de la Turquie sont graves. Elles auraient dû susciter l’indignation et le rappel d’ambassadeurs, au minimum, de la part de l’Europe. D’habitude si vigilante à l’encontre de Poutine ou d’Orbán, l’Europe n’a pourtant rien dit à Erdoğan. Elle cautionne donc le génocide des chrétiens d’Orient.

L’idée qu’Ahl al-Salib (le « peuple de la croix ») constitue la cinquième colonne de l’Occident, c’est-à-dire d’Israël, de l’Amérique et de l’Europe, est très présente. Or, cette perception extériorisante et négative justifie et banalise l’extermination. Rappelons-nous le cas des juifs. L’Histoire se répète. Pour faire taire cela, les islamistes bloquent l’expression de ceux qui dénoncent les malheurs des chrétiens, en les accusant d’islamophobie.

Une fois de plus, les coupeurs de langue cautionnent les coupeurs de tête.

Voir la Partie I : La stratégie de l’intimidation

Voir la partie III : Qui est l’ennemi ?

Voir la Partie IV : Liaisons dangereuses

Propos recueillis par Alexandra Nicolas


¹ Professeur de sciences politiques à l’université du Maryland, Benjamin Barber est l’auteur du bestseller Jihad vs. McWorld, paru en 1996.

² Macworld est un site internet et une revue informatique mensuelle qui promeut les produits Apple Macintosh. Macworld est né en 1984.

³ L’hypothèse selon laquelle ce crime homophobe revendiqué par l’État islamique serait le fait d’un tueur homosexuel a été émise, bien que les enquêteurs du FBI l’aient réfutée.

⁴ « Ce que nous avons accompli jusqu’ici [est une pâle copie] des projets immenses et des attaques encore plus importantes [que nous envisageons] dans les prochains jours, inshallah [Plaise à Allah] » — Le président turc Recep Tayyip Erdoğan, le 12 février 2018. (Source : Gatestone Institute, https://fr.gatestoneinstitute.org/11924/turquie-envahir-grece.)