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La fabrique de l’amnésie médiatique

En 2013, lors du décès de Margaret Thatcher, la néolibérale amie de Pinochet, Glenn Greenwald, l’un des journalistes qui devaient permettre à Edgar Snowden de faire ses révélations sur la NSA, a écrit dans le Guardian que l’exhortation à ne pas dire du mal des morts ne pouvait s’appliquer qu’aux personnes privées. Pour les personnages publics, il est légitime d’évoquer toutes leurs actions, décisions et déclarations.

La mort de l’ancien président américain, George Herbert Walker Bush a été saluée dans de très nombreux médias dominants par des éloges presque unanimes et à peine mitigés par quelques critiques. Barack et Michèle Obama ont estimé qu’il avait fait « énormément de bien » dans sa longue carrière dans le service public. Le New York Times a fait sa une sur la mort de l’ancien président avec un article intitulé « I love You, too » qui relatait les dernières heures de Bush 1 et a mis en ligne une vidéo hagiographique célébrant un héros de l’Amérique.

En France, Le Monde a, comme les médias américains, mis l’accent sur ce qui, selon ces derniers, distinguait Bush (le bon) de Trump (l’affreux). Comme pour le sénateur McCain, on pouvait avoir l’impression qu’un grand homme bienfaiteur de l’humanité avait disparu.

La carrière de Bush en tant que pilote de guerre courageux durant la seconde guerre mondiale, propriétaire d’une compagnie pétrolière, ancien ambassadeur en Chine, directeur de la CIA, vice-président puis président et père de président fut présentée comme une longue suite de succès montrant que le service public est, comme le dirent les Obama, « une vocation noble et joyeuse ».

Ce président américain a presque atteint la sainteté et l’on vit une belle harmonie entre Républicains et Démocrates pour chanter ses louanges. Une lettre qu’il avait envoyée à Bill Clinton son successeur et celui qui l’avait battu en 1992, a fait le tour du Net.

Soudain tous les médias dominants de qualité faisaient concurrence à Voici ou Paris Match ou au New York Daily News : la célébration quasi-consensuelle pouvait faire croire que la liberté d’expression avait disparu. Partout la gentillesse de Bush en époux modèle ou papy gâteau fut offerte en modèle. Un homme gentil et généreux, soucieux du bien public. Amen.

S’il est vrai que Bush 1 a tué moins d’Irakiens que Bush 2 et qu’il était plus réservé dans son expression que le braillard qui occupe la Maison Blanche actuellement, il n’en reste pas moins que Bush était bien loin d’être un saint, un progressiste ou même l’exact opposé de Trump.

En 1984, alors qu’il était candidat à la vice présidence, avec Reagan pour président, Bush avait débattu avec la candidate pour la vice présidence du côté démocrate, Geraldine Ferraro. Il s’était vanté ensuite de « lui avoir botté le cul » (« kick a little ass » qui pourrait aussi se comprendre comme « avoir botté son petit cul »). On voit que les organes de presse qui ne cessent d’évoquer le mouvement « metoo » mais qui n’ont pas rappelé cet épisode ont quelques problèmes avec la cohérence en matière de lutte contre le sexisme. Il est aussi le président qui a nommé le juge Clarence Thomas à la Cour suprême, un ultra-conservateur accusé de harcèlement sexuel par Anita Hill.

En 1988, opposé à Michael Dukakis pour la présidence, il avait eu recours à une publicité raciste pour détruire la crédibilité de son opposant en matière de lutte contre la criminalité. Il avait utilisé la photo de Willie Horton, un Afro-Américain qui avait commis des crimes (viol et coups de couteau) lors d’une permission de sortir de prison dans l’État de Dukakis, le Massachussetts. Ce que la publicité suggérait, c’était que Dukakis laissait sortir les criminels, bien sûr noirs, pour qu’ils commettent d’autres crimes. Cette publicité raciste a eu un effet énorme et a très certainement joué un rôle déterminant dans la victoire de Bush.

Les organes de presse qui se disent antiracistes et traquent, à juste titre bien sûr, les déclarations racistes de Trump ne semblent pas penser que Bush était plus trumpiste qu’antiraciste.

Bush est présenté comme le héros de la fin de la guerre froide et, sur ce plan, il fait effectivement mieux que Trump ; mais à peine la fin de la guerre froide avait elle été déclarée en 1989 que Bush disait dans son discours sur l’état de l’Union en 1992 que « grâce à Dieu nous avons gagné la guerre froide » et que le monde devait maintenant reconnaître qu’il n’y avait qu’une « seule puissance dominante, les États-Unis ». Il s’agissait du « nouvel ordre mondial ».

Bush père croyait, comme tous les présidents avant et après lui, à l’exceptionnalisme américain et au droit des États-Unis à intervenir partout dans le monde. Il a en fait livré la formule de la politique étrangère américaine après la Seconde Guerre mondiale : le 2 février 1991, juste après la guerre du Golfe il a déclaré sur la chaîne NBC : « What we say goes » ce qui veut dire « nous imposons ce que nous voulons ».

Chomsky fait une analyse de cette expression très franche concernant la volonté de dominer le monde. Il note que le Times of India mentionnait la proposition irakienne de se retirer du Koweït en février 1991, rejetée par Bush, qui aurait pu ainsi éviter la guerre, les morts et la dévastation. Aujourd’hui donc on célèbre un militariste interventionniste qui, certes, avait respecté les formes de la démocratie américaine pour faire la guerre en Irak mais au nom d’un exceptionnalisme belliqueux.

En Irak, comme son fils qui fit pire ensuite, il n’a pas hésité à avoir recours aux bombardements massifs qui tuèrent beaucoup d’innocents. A la fin de la guerre du Golfe des soldats irakiens, conscrits par la dictature de Saddam Hussein, furent tirés comme des lapins sans nécessité militaire. Puis le régime des sanctions a causé des nombreuses morts civiles. Mais Bush fut et est toujours considéré comme le héros de cette guerre.

Il avait, comme son fils après lui, eu recours à de nombreux mensonges pour lancer cette guerre contre un voyou, Saddam Hussein, qui avait été l’ami des États-Unis. Le rôle de l’ambassadrice américaine, April Glaspie, dans le déclenchement de cette guerre est ambigu, mais l’on peut penser que Saddam Hussein a cru que celle-ci lui donnait le feu vert pour envahir le Koweït. Les États-Unis n’avaient pas réagi à l’utilisation d’armes chimiques contre les Kurdes et il pouvait penser qu’un nouveau forfait resterait impuni.

Alors qu’en tant que directeur de la CIA, Bush avait été proche de Manuel Noriega, le dictateur et trafiquant de drogue panaméen, en 1989-90 les États-Unis décidèrent d’intervenir au Panama pour « lutter contre le trafic de drogue ». Noriega n’était plus utile et pouvait donc être éliminé. Une fois encore, les victimes panaméennes furent nombreuses et sont oubliées aujourd’hui. L’opération s’appelait « just cause » et les morts n’étaient pas états-uniens.

Sur le plan intérieur, la « guerre à la drogue » menée par Bush s’accompagne d’un gros mensonge officiel et d’une mise en scène tendant à faire croire qu’un trafiquant avait été arrêté juste en face de la Maison Blanche alors que la cocaïne qu’il détenait lui avait été fournie par le DEA (Drug Enforcement Agency), l’organisme officiel de lutte contre la drogue. Dans la lutte contre le Sida, il a aussi montré une négligence coupable qui a conduit là aussi à des morts probablement évitables.

Bush a, par ailleurs, pardonné les acteurs du scandale de l’Iran-contra, une opération illégale de ventes d’armes américaines à l’Iran par le truchement d’Israël afin de financer les « contras » au Nicaragua. S’il n’a, peut-être, pas pris part, avec Reagan, aux opérations illégales, il les a couvertes et a amnistié les coupables.

Le gentil grand-père est donc aussi, et de façon plus importante pour la vie publique, un sexiste, raciste, impérialiste et criminel de guerre (selon la définition du tribunal de Nuremberg), qui n’a pas hésité à recourir aux mensonges d’État et aux fake news que les médias dominants disent vouloir éliminer. Pourquoi y a-t-il un tel hommage et tant d’eau de rose et de désinformation autour de son décès ?

On comprend que les médias dits progressistes aiment s’opposer à Trump mais il est clair ici, encore une fois, qu’ils ne s’opposent pas vraiment au militarisme, au racisme, à l’expansionnisme impérialiste puisqu’ils vantent les mérites d’un président américain typique qui cumule toutes ces caractéristiques et aussi une certaine dose de sexisme.

Le couple Obama avait affiché sa proximité avec Bush le fils lors des obsèques du Sénateur McCain, un va-t-en-guerre. Il renouvelle ses déclarations à un autre matamore qui savait parler de façon correcte et non vulgaire, mais aussi mentir, tuer des innocents et renverser des alliances avec des criminels tels que Noriega ou Hussein lorsque ceux-ci cessaient d’être utiles pour les intérêts des dirigeants des États-Unis.

Encore une fois, on comprend pourquoi les dénonciations des fake news de Trump, de ses oublis, mensonges ou déclarations scandaleuses ont peu d’effet sur ses supporters. Les médias dominants se sont montrés partiels et partiaux, aveugles ou complaisants dans les domaines qui soi-disant comptent pour eux et donc ils pratiquent une forme de bien-pensance peu honnête et une désinformation par omission et minoration.

La fascination des libéraux américains pour la force militaire et le non respect du droit international n’est pas nouvelle. Elle était là au moment de la guerre de 1991 et elle reste massive aujourd’hui. La moralisation concernant le sexisme, le racisme, le respect de l’autre ne s’applique pas aux « héros militaires » et aux anciens présidents qui ont critiqué Trump, ce qui leur sert de brevet de décence.

Les notices nécrologiques hagiographiques sont de la désinformation, un ensemble de fake news présentés dans le style sirupeux de la presse people qui sert à créer une émotion positive et à enclencher la machine à créer de l’amnésie. L’expression « lavage de cerveaux » n’est donc pas totalement impropre : les cerveaux bien lavés ne voient plus les victimes indignes, de Bush comme des autres.

Pierre Guerlain