[Analyse]
#International

Quand l’avenir de l’Irak s’esquisse au palais du Luxembourg

Le 9 juillet 2017, la chute de Mossoul, capitale autoproclamée de l’État islamique, a entériné la défaite militaire de Daech face aux forces de la coalition internationale. Aussi, quatre sénateurs se sont rendus en Irak du 5 au 8 janvier 2018 afin de « constater comment se passait le retour des chrétiens en Irak [et] d’envoyer un signal aux responsables irakiens de tous bords afin de les inciter à prendre en considération l’ensemble des populations qui vivent dans ce pays », explique Gérard Larcher. Le 12 avril dernier, faisant suite à cette mission diplomatique, le groupe d’amitié avec les minorités et les chrétiens d’Orient du Sénat, présidé par Bruno Retailleau, a organisé le colloque « Citoyenneté et justice ». Dans la mosaïque confessionnelle irakienne, on pense difficilement la citoyenneté sans cas de conscience.

Voir la seconde partie : Le regard de Bruno Retailleau et Dominique de Legge


Un régime civil a-t-il sa place en Irak ?

Comment mettre fin aux discriminations religieuses ?


« La laïcité vivante nous fait un devoir d’établir un dialogue avec les religions. » C’est par ces mots que le Président du Sénat a ouvert cette journée de débats interconfessionnels. Le départ des djihadistes a laissé des traces. « 2,9 millions de personnes sont toujours déplacées à l’intérieur du pays selon l’Organisation internationale pour les migrations. », déplore Gérard Larcher. Dans sa rage, la guerre a tout démoli. Quant aux séides de la terreur, ils ne sont pas contentés d’éradiquer les vestiges du passé chrétien de l’Irak ; ils ont semé sur leur passage les graines du fondamentalisme islamiste.

La guerre révèle ce qu’il y a de plus sombre dans l’Homme. Et la paix n’efface pas les blessures encore vives. Comment revenir vivre auprès d’un voisin qui vous a dénoncé comme chrétien ? Comment revenir travailler parmi ceux qui ont tagué un N noir (« Nazaréen ») sur la porte de votre maison ? Comment revenir quand des milices aux méthodes expéditives continuent à faire planer l’insécurité ?

Évoquant les frontières héritées de l’accord Sykes-Picot (1916), M. Larcher appelle à « ne pas nous laver les mains » et à œuvrer pour la stabilité de la région. Il n’est pas question de statut d’exception pour les minorités, mais d’une « citoyenneté à part entière ».

Une volonté réformiste d’Al-Azhar ?

Hazem al-Rahmani, Représentant du Grand Imam d’Al-Azhar, déclare que la dhimmitude¹ est anachronique. Il exprime, en français, et non sans une certaine fougue, la vision d’Al-Azhar, « la Splendide » mosquée et université construite au Caire en 970 – l’autorité de référence des sunnites (soit 90 % des musulmans).

« L’université d’Al-Azhar ne s’est pas contentée de sa déclaration sur la citoyenneté², mais elle s’est engagée […] sur le terrain pour promouvoir le concept de la citoyenneté, de la liberté et de la justice. » Cet engagement se concrétise à travers trois institutions. Créée en 2010, la maison de la famille égyptienne vise à « montrer, aux plus jeunes en particulier, que le peuple égyptien, malgré ses différences religieuses, partage des valeurs communes ». À travers le centre du dialogue interreligieux, créé en 2015, Al-Azhar aspire à œuvrer de concert avec les autres institutions religieuses dans les domaines de l’éducation et de la formation à la citoyenneté. La troisième instance, l’Observatoire d’Al-Azhar, également créé en 2015, doit « analyser toutes les publications faites sur l’islam et les musulmans en arabe, et aussi en langue étrangère, notamment les publications liées aux groupes extrémistes se réclamant de l’islam ». Cet Observatoire publie un contre-discours visant à sauver les jeunes du « piège de la radicalisation ». Dans la catégorie « Ils prétendent et nous nous répondons », on peut notamment lire que le Coran reconnaît l’affection envers des non-musulmans.

Al-Rahmani clôt son discours par un hadith qui souligne la nécessité de coopérer avec l’autre. « S’adressant à ses compagnons, le Prophète a donné l’exemple d’un groupe d’hommes qui étaient sur un bateau à deux étages. Ceux qui résidaient à l’étage inférieur avaient la gêne, car ils passaient par les résidents de l’étage supérieur quand ils voulaient apporter de l’eau à boire. Ils disaient alors : « Si on perçait un trou dans notre partie de bateau, nous aurions de l’eau sans gêner nos voisins de l’étage supérieur. » Le Prophète a commenté en disant : « Si le groupe de l’étage supérieur laissait leurs voisins faire ce qu’ils voulaient, ils mourraient tous. S’il les empêchait, ils survivraient tous. » En effet, musulmans, chrétiens, ainsi que nous appartenons à d’autres religions et confessions, nous sommes les résidents d’un même bateau et les citoyens de la même société. »

Cette main tendue provoque toutefois quelques réserves au sein de l’auditoire. Au-delà des mots, qu’en est-il des actes ? Un homme prend la parole : il accuse la Splendide de ne pas bouger en dépit des demandes réitérées du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi. Il lit un passage situé entre les pages 80 et 103 d’al-Moukhtarat, un manuel d’Al-Azhar. Celui-ci fait état de lapidation, de mains coupées en cas de vol, de meurtre à l’encontre des athées non-musulmans et présente l’excision comme un honneur pour les femmes.

D’emblée, al-Rahmani conteste l’accusation d’immobilisme : « Al-Azhar bouge depuis l’époque de Mohamed Abduh ! » La référence est significative. Ancien étudiant d’Al-Azhar, Mohammed Abduh (1849-1905) fut un des premiers Égyptiens à développer des thèses anti-impérialistes et salafistes. Cette salafiyya (de salaf, « ancêtre ») visait à renouer avec l’islam des origines. Cela dit, Abduh alliait modernité et tradition et maintenait que le progrès et la science ne sont pas incompatible avec l’islam. Promoteur de la tolérance, il mettait en exergue l’importance du ‘aql (« raison »), qu’il voyait comme le régulateur de la religion. Il appelait de ses vœux un régime parlementaire, qu’il préférait au califat ottoman.

Si le Représentant du Grand Imam d’Al-Azhar concède que pour les athées « il y a un problème », en ce qui concerne al-Irtidad (« défection, recul » ; en l’occurrence l’apostasie), il affirme de manière péremptoire que « La punition pour quelqu’un qui délaisse l’islam n’existe plus ». Quant aux châtiments corporels, Hazem al-Rahmani s’attarde sur la notion de main coupée expliquant que « le mot couper peut faire l’objet de plusieurs interprétations : il s’agit d’empêcher le voleur, pas de lui couper les mains. C’est un jeu de mots dans la culture arabe. » Tout serait finalement une question d’incompréhension : « L’Histoire est une œuvre humaine, contrairement à la Sunna et à la tradition du Prophète. » Al-Azhar vise donc « la restauration de cette première pratique islamique du temps du Prophète, dans laquelle il n’y avait pas de traces d’exclusion ou de discrimination. » Évoquant le massacre des tribus juives de Médine, certains demeurent mitigés.

Vers une laïcité irakienne ?

La parole revient alors à un homme qui porte le turban noir du sayyed (titre persan d’un descendant du Prophète). Cofondateur du Conseil irakien pour le dialogue interreligieux, Son Éminence Seyyed Jawad al-Khoei est le fils de l’Ayatollah Sayyed Abul Qasim al-Khoei, prédécesseur d’Ali al-Sistani. Il déplore l’absence de citoyenneté dans son pays, ravagé par trente ans de guerre. « La faiblesse des États a permis aux extrémistes d’accroître le rôle des médias islamiques, qui propagent des discours très provocateurs qui incitent à embrasser l’islamisme. »

Al-Khoei énonce des mesures concrètes. Il veut bouleverser le système éducatif. « Nous ne croyons pas que l’État ait vocation à enseigner la religion. La religion est une affaire privée », insiste-t-il. En cela, il est rejoint par le père Ameer Jajeh, également membre du Conseil irakien pour le dialogue interreligieux, qui souhaite « encourager les écoles irakiennes et remplacer l’enseignement religieux par des cours de culture religieuse générale. L’école peut garantir cette culture, qui aide les enfants à connaître les particularités de l’autre et ses richesses. » Le père Ameer déplore cependant la pauvreté des sciences humaines et sociales en Irak, dont l’étude est selon lui indispensable dans une démocratie. Il appelle implicitement les Puissances, notamment la France, à investir dans le système scolaire et éducatif de l’Irak, car tels sont « les meilleurs investissements qui puissent être efficace sur le long terme pour l’avenir du pays ».

Le père Ameer évoque en outre le désamour de la religion dans un pays laminé par la guerre  : « Environ 30 % des jeunes sont agnostiques. C’est une contre-réaction, un rejet de leur appartenance religieuse, car c’est au nom de la religion que l’on tue. » Une première solution à cette défiance pourrait être apportée sur le plan législatif. Al-Khoei entend en effet criminaliser l’incitation à la violence, « comme le font les pays d’Europe ». À ses yeux, l’émergence de l’État islamique en Irak et au Levant est une conséquence de ce climat de haine.

Al-Khoei souligne toutefois la nouvelle cohésion nationale. Il s’appuie sur la fatwa (avis juridique) émise en 2014 par l’Ayatollah al-Sistani contre l’État islamique, « enjoignant tous les Irakiens à se battre, et non les seuls chiites ». Pour lui, la lutte contre cet ennemi commun a unifié le pays. Il affirme que « La véritable citoyenneté commence par la séparation de l’Etat et de la religion » et se lance alors dans un plaidoyer pour la neutralité de l’État : « Peu importe qui est le chef de l’État tant que règne la justice. La citoyenneté devrait se baser sur l’égalité pour tous les citoyens, sans prendre en compte qui ils sont. On devrait voter pour les gens en fonction de leurs qualifications et de leur mérite, et non en fonction de leur identité. »

Enfin, appelant au respect envers les autres communautés, notamment chrétiennes, il explique que « si l’Irak est un arbre, ses racines sont chrétiennes, et un arbre ne peut pas vivre sans ses racines. Les chrétiens ne sont pas une minorité, ils sont la partie originelle de notre pays. »

Des paroles aux actes

Mgr Louis Raphaël Ier Sako, Patriarche de l’Église catholique chaldéenne, salue cette prise de conscience en Irak. Il regrette néanmoins l’archaïsme de ses frères musulmans, qui aspirent à une « politique respectueuse des ethnies et des confessions » comme au temps du Prophète (dixit al-Rahmani). « La vie de la cité au XXe siècle n’est pas comme la vie après la mort de Jésus-Christ ou le Ier siècle de l’hégire. Les conventions de Médine ou d’Omar, c’est fini ; c’était il y a quatorze siècles ! Aujourd’hui, nous n’avons pas les mêmes mentalités, ni les mêmes cultures. » Le Patriarche maintient que « La citoyenneté est la seule solution pour avoir un avenir » et que « La religion doit respecter la liberté de conscience ». Mettant en garde contre les simples paroles, il explique que « Pour que ce soit réel, il ne doit pas seulement s’agir d’un concept vague. Il faut changer les Constitutions, qu’elles ne reposent plus sur des bases religieuses. » En effet, l’article 2 de la Constitution irakienne de 2005 fait de l’islam la religion officielle, ainsi que la source de droit avec laquelle aucune disposition législative ne peut entrer en contradiction.

Cela étant, Mgr Sako s’accorde avec les membres du Conseil irakien pour le dialogue interreligieux sur le fait que l’éducation soit un défi majeur. Il appelle à « purifier les manuels des discours de haine ou de vengeance », qui nourrissent une culture des représailles en Irak. Il faut également « faire disparaître la mention de la religion sur les papiers d’identité et les actes administratifs », source de discriminations. Mgr Sako souhaite enfin l’établissement d’une autorité pour interpréter le droit et veiller à ce que nul ne soit contraint d’embrasser l’islam par la force, contrairement à ce qui se produit trop souvent pour la femme et les enfants d’un homme qui se convertit.

Le Patriarche rappelle alors que « La citoyenneté ne va pas à l’encontre des valeurs religieuses ». Il s’appuie pour cela sur la fameuse citation de Jésus : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » ; il reprend également la devise du Wafd (« délégation », Parti nationaliste égyptien fondé en 1919) : « La religion est pour Dieu et la patrie pour tous ». Mgr Sako estime en effet que la citoyenneté libère les religions de leur rôle politique et leur permet d’inciter à la charité. « Elles pourront ainsi remplir leur mission, qui n’est pas de former un État islamique, chrétien ou juif. »

Il y a cent cinquante ans, appelant à l’unité du peuple arabe sans distinction confessionnelle, le Libanais chrétien Boutros al-Boustani affirmait que « L’amour de la patrie est foi ». Loin d’être anachronique, la devise de l’auteur de L’Océan des océans³ (Al-Muhit al-muhit) porte en elle l’espoir de la réconciliation.

Des guerres à répétition a émergé un Moyen-Orient écartelé entre ses multiples composantes. La différence est-elle condamnée à enfanter l’antagonisme ? Ces pays meurtris sont-ils fatalement amenés à s’abîmer dans l’autoritarisme ? Si des kilomètres de camions ont emporté avec eux les débris d’une ville, 1 500 000 Mossouliotes se tiennent debout, prêts à poursuivre la lutte. Reconstruire. Tel est le combat de demain. Reconstruire ensemble un pays, une société, un avenir.

Voir la seconde partie : Le regard de Bruno Retailleau et Dominique de Legge

Alexandra Nicolas


¹ En droit musulman, le dhimmi est un non-musulman (souvent chrétien ou juif) assujetti à la dhimma, protection assortie d’un impôt spécial et d’un statut juridique inférieur.

² Le 1er mars 2017, au terme de la conférence « Liberté et citoyenneté… Diversité et complémentarité », Al-Azhar a publié une Déclaration sur la citoyenneté et le vivre ensemble. Celle-ci affirme « l’égalité entre les musulmans et les chrétiens dans les patries, les droits et les devoirs ».

³ Publiée en neuf volumes entre 1876 et 1887, L’Océan des océans est la première encyclopédie arabe moderne.