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Bolton Folamour et Trump Richard III

Le film de Stanley Kubrick Doctor Strangelove (Folamour en français) comportait un sous-titre « comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer la bombe ». Ce film date de 1964 mais sert souvent de référence pour évoquer les personnages déjantés qui veulent la guerre et risquent de la déclencher par leur obsession. On pourra lire une excellente discussion de cette utilisation politique du film dans le livre de Jean-Pierre Dupuy, La Guerre qui ne peut avoir lieu. John Bolton, l’actuel conseiller à la sécurité nationale auprès de Trump, correspond parfaitement à cette classification.

Il a publié un article dans le New York Times en 2015 au moment où l’administration Obama négociait l’accord sur le nucléaire iranien au titre explicite : « To Stop Iran’s Bomb, Bomb Iran ». Il y défendait les intérêts des dirigeants israéliens et saoudiens contre ceux de son pays à l’époque. En 2008, alors que George W. Bush était encore aux affaires, il recommandait déjà de bombarder l’Iran dans une interview mensongère à Fox news. Il s’est rendu à une réunion du groupe MEK à Paris en 2018 pour dire qu’en 2019 le régime iranien, c’est à dire le gouvernement légal, serait renversé. Le MEK (Mujaheddin-e-Khalq connu sous le nom de l’Organisation des moudjahiddines du peuple iranien) est un groupe terroriste qui organise des attentats et des assassinats en Iran. Puis il avait été nommé conseiller à la sécurité nationale et Trump avait, sous son influence, retiré les États-Unis du traité sur le nucléaire iranien, qui marquait un succès de la diplomatie impliquant des pays européens, la Russie et le Chine.

Ce docteur Folamour qui a été le représentant des États-Unis à l’ONU durant l’administration Bush a donc déjà obtenu un grand succès en convaincant Trump de se retirer de l’accord sur le nucléaire iranien en mai 2018. Il espère pouvoir convaincre Trump d’une intervention contre l’Iran cette année, ce qui lui permettrait d’honorer sa promesse au groupe terroriste et de faire la fête à Téhéran après la chute du régime. Un journal saoudien qui est la propriété du frère de MBS (Mohammad bin Salman), puissant fils du roi et organisateur de l’assassinat du journaliste Khashoggi, appelle les États-Unis à effectuer des « frappes chirurgicales » contre l’Iran. Bolton ne fait pas confiance aux services secrets américains mais plutôt à ceux d’Israël qui lui fournissent son argumentaire.

Enfin, il faut noter que ce docteur Folamour qui veut la guerre sans se préoccuper des conséquences est aussi ce qu’on appelle aux États-Unis un « chickenhawk » (« faucon poule mouillée ») car s’il est prêt à envoyer des soldats au casse-pipe et à tuer des milliers d’innocents dans une guerre injustifiée, il a lui-même soigneusement évité de partir au Vietnam. Il a écrit dans le livre de souvenirs de sa promotion à Yale : « J’avoue que je n’avais aucun désir de mourir dans une rizière du Sud-Est asiatique. » Criminel de guerre lâche qui ne veut pas mourir dans les guerres qu’il approuve ou fomente.

La cruauté et la désinvolture de Trump sont bien connues ; le grand critique américain, Stephen Greenblatt, spécialiste de Shakespeare, l’avait comparé au Richard III cruel de la pièce du barde anglais et fustigeait ceux qui « amènent le monstre au pouvoir ». Trump ne lit pas, ne suit aucun dossier politique et n’a pas de liens forts avec le personnel politique, ce qui l’a amené à nommer des ministres qu’il ne connaissait pas et dont il se soucie seulement d’obtenir la loyauté personnelle. Après avoir nommé des généraux, tous va-t-en-guerre, dans son cabinet, il les a virés lorsqu’il s’est rendu compte qu’ils ne travaillaient pas à flatter son ego. Il ne suit pas les affaires mais, comme dans son émission de télé-réalité, il dit « you are fired » (« vous êtes virés ») lorsque son narcissisme est égratigné.

Il a nommé Bolton et un autre néoconservateur pro-guerre Pompeo alors même qu’il avait dénoncé ces néocons et leurs guerres perpétuelles durant la campagne. Ces néoconservateurs l’ont peut-être roulé dans la farine et empêché de suivre ses instincts en politique étrangère ou bien il n’avait aucune envie de faire son travail de président et les a laissé faire sans contrôle – jusqu’à un certain point.

Il semblerait bien qu’aujourd’hui il soit mécontent de Bolton qui lui avait assuré que le gouvernement Maduro tomberait facilement au Venezuela et qui lui a vendu une guerre contre l’Iran avec les mensonges de propagande habituels. Il faut s’interroger sur la constance de la propagande américaine : les arguments pour une intervention contre l’Iran ressemblent aux mensonges du Golfe du Tonkin, qui en 1964 avaient précipité l’intervention américaine au Vietnam, ou encore aux gros bobards de la propagande d’avant l’intervention en Irak en 2003. Fausse accusation d’une attaque de l’ennemi, qui est bien plus faible et sait qu’il n’a pas intérêt à attaquer la première puissance militaire au monde, propagande complaisamment relayée par les médias, et diabolisation d’un ennemi qui n’est pas indemne de tout défaut, loin de là.

Alors même que Trump est tout aussi proche de l’extrême droite israélienne au pouvoir que Bolton, qu’il protège MBS même contre le Congrès américain et qu’il manie la menace avec autant de désinvolture que Bolton, ce désaccord pourrait être fécond. Un spécialiste de la politique américaine, John Feffer voit même ce qu’il appelle un moment Haig se profiler à l’horizon en référence au coup de force d’Alexander Haig, le secrétaire d’État, lorsque le président Reagan avait été victime, en 1981, d’une tentative de meurtre. Haig s’était arrogé un pouvoir qui ne lui revenait pas et avait dû partir peu de temps après. Il est possible que Bolton ait rencontré le narcissisme chatouilleux de Trump qui se rend compte, mais un peu tard, qu’il est lancé sur la trajectoire de la guerre.

Le conseiller fou et nouveau docteur Folamour a néanmoins fourni la formule la plus adéquate de la politique étrangère américaine : pour faire un « changement de régime », c’est-à-dire en clair fomenter un coup d’État, il faut financer et créer des liens avec des voyous ou des terroristes locaux qui vont créer les conditions chaotiques pour légitimer une intervention américaine, lancer des opérations de faux drapeau, c’est-à-dire faire croire que les États-Unis ou leurs alliés ont été attaqués, mobiliser les médias en organisant des fuites de fausses informations et faire monter la pression médiatique (attaques vietnamiennes, armes de destruction massive, nouvel Hitler, rétablir la démocratie…). Le scénario ne change pas alors même que les ficelles sont connues depuis plus d’un siècle car c’était déjà le même pour intervenir à Cuba contre l’Espagne en 1898.

Dans le tissu de mensonges précédant une intervention ou un coup d’État dirigé depuis Washington, l’accent est mis sur la nature du régime qu’il s’agit de renverser. Cependant ce régime n’est pas ce qui est déterminant. Saddam Hussein était un voyou dictatorial lorsque les États-Unis le soutenaient contre l’Iran, les raisons de la guerre contre l’Irak en 1991 comme en 2003 n’avaient rien à voir avec les violations des droits humains de ce pays.

Le régime des mollahs est bien évidemment fort problématique et ses pratiques sont régulièrement épinglées par Amnesty International, mais l’Arabie saoudite, qui veut se battre contre l’Iran « jusqu’au dernier soldat américain », n’est pas plus respectueuse du droit international ou des droits humains. Ce qui motive l’organisation de coups d’État, au Venezuela comme au Chili ou en Ukraine, n’a rien à voir avec la corruption, les droits des minorités ou des femmes. Ces droits ne servent que d’arguments en faveur des interventions militaires directes ou des coups tordus réalisés par des voyous locaux.

La politique étrangère vue par les néoconservateurs va-t-en-guerre et lâches est une politique de la force nue qui se soucie fort peu des conséquences des interventions. Les guerres américaines depuis l’Afghanistan, l’Irak, la Libye et, dans une moindre mesure, la Syrie, sont des guerres asymétriques que les États-Unis ne gagnent pas mais qui satisfont le complexe militaro-industriel.

Elles ont lancé ou favorisé le terrorisme international et notamment Al-Qaïda et Daech, ce qui a entraîné les flots de réfugiés et les milliers de morts en Méditerranée. Loin de « rétablir la stabilité » ces guerres ont semé le chaos dans tout le Moyen-Orient, elles sont une des raisons des séries d’attentats en Europe ou en Afrique et elles favorisent la montée des extrêmes droites partout en Europe. Renverser un dictateur en Libye n’est donc pas une bonne chose en soi si la suite des événements prouve que le chaos, les morts et une situation économique déplorable sont les premières conséquences de la guerre.

Une menace d’intervention en Iran renforce le pouvoir des mollahs et, même si ce pouvoir tombait suite à un coup d’État du MEK dirigé par Bolton-Folamour, le désordre propice au terrorisme, les vagues de réfugiés et donc les milliers de morts et les victoires des partis d’extrême droite seraient un prix exorbitant à payer. Max Blumenthal, journaliste d’investigation, explique tout ceci dans un ouvrage récent : The Management of Savagery: How America’s National Security State Fueled the Rise of Al Qaeda, ISIS, and Donald Trump.

Le film de Kubrick dénonçait les dangers de la Guerre froide et de la théorie nucléaire qui n’ont pas disparu aujourd’hui. Le Folamour Bolton voudrait détruire une puissance non nucléaire qui avait signé un accord pour justement ne pas développer d’armes nucléaires. Avec les menaces américaines, la tentation est grande pour l’Iran d’imiter la Corée du Nord ou Israël et de relancer un programme nucléaire menant à la bombe.

On peut légitimement se demander à qui profite cette logique du chaos car les dégâts prévisibles sont considérables. Certes, Israël et l’Arabie Saoudite aimeraient bien détruire la puissance iranienne, mais un embrasement de la région risquerait d’avoir des conséquences sur leurs populations aussi. Les prix du pétrole exploseraient, ce qui aurait des conséquences néfastes sur l’économie mondiale, mais réjouirait la Russie et le Venezuela. Israël devrait à nouveau faire face au Hezbollah et la Turquie deviendrait encore plus imprévisible et autoritaire. Les groupes terroristes auraient de nouvelles rhétoriques pour justifier leurs attaques.

Les États-Unis, dont les infrastructures civiles sont en piteux état, n’ont pas non plus intérêt à voir leur dépenses militaires, déjà les plus importantes au monde et dix fois celles de la Russie, grimper encore. Le budget de la « Défense » des États-Unis devrait s’élever à 750 milliards de dollars l’an prochain et le budget de la sécurité nationale dépasse déjà actuellement le millier de milliards. Les États-Unis eux-mêmes n’ont plus les moyens de la folie de leurs Folamour.

Le narcissisme de l’enfant-adulte Trump n’est peut-être pas le seul frein à la folie furieuse de Bolton, qui est encouragé par Pompeo. Une fraction importante de l’appareil militaire américain sait qu’une guerre contre l’Iran serait une folie plus grande encore que celle qui a présidé à la guerre en Irak et qui mettrait le complexe militaro-industriel lui-même en danger. Il est donc possible que la guerre n’ait pas lieu mais que des actions de déstabilisation, de sabotage et des sanctions meurtrières soient adoptées.

Dans un premier temps, il serait souhaitable que Bolton soit viré, mais sur le long terme, c’est toute la politique étrangère des États-Unis, pas seulement sa dernière version trumpienne, qui devrait être repensée selon un principe : ne pas faire de mal ou plus de mal que nécessaire.

Dans son livre, Jean-Pierre Dupuy cite Daniel Ellsberg, le lanceur d’alerte des Pentagon Papers, pour qui le film de Kubrick n’est pas de la fiction mais un documentaire qui reste d’actualité aujourd’hui car la possibilité d’annihilation de l’espèce humaine par un accident déclenchant la guerre nucléaire est réelle. Les Folamour mettent la survie de la planète en jeu.

Le cadeau que les États-Unis pourraient se faire à eux-mêmes et au monde serait la fin du militarisme qui joue avec le feu, tue des milliers d’innocents et détruit les possibilités de prospérité, en Iran, au Venezuela comme aux États-Unis.

Pierre Guerlain