assange
Auteur de l’article
  Pierre Guerlain est professeur émérite à l'université Paris Nanterre. Son champs d'expertise est la politique étrangère des Etats-Unis. Il travaille aussi sur la vie politique américaine et l'observation transculturelle. Il publie des articles sur les Etats-Unis dans divers médias.
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Un meurtre en mode ralenti


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Assange et les médias

L’expression « meurtre en mode ralenti » (slow motion murder) est empruntée au frère de Julian Assange, Gabriel Shipton, dans une émission de télévision indépendante. D’autres journalistes parlent, tel Chris Hedges, de l’exécution de Julian Assange. Ces mots, « meurtre » ou « exécution », ne sont pas exagérés ; ils reflètent la situation d’un journaliste embastillé et victime de torture, poursuivi par la justice américaine pour des faits de journalisme. Journaliste dont le rapporteur spécial de l’ONU pour la torture, Nils Meltzer, affirme qu’il a été torturé.

Si Amnesty International, Human Rights Watch et Reporters sans frontières ont pris la défense d’Assange, un prisonnier politique dans un pays qui se dit démocratique, la Grande-Bretagne et les grands médias dominants parlent à peine de son cas ou continuent à vilipender celui qui pourtant a travaillé avec eux il y a une décennie.

Un podcast dans Le Monde

Le journal Le Monde, qui avait publié les révélations de WikiLeaks, semble avoir changé d’attitude face à Assange depuis 2016, lorsqu’il a révélé des mails de Hillary Clinton. Des mails montrant entre autres sa duplicité rhétorique, en distinguant ses déclarations publiques critiques du libre-échange et ses assurances auprès de Wall Street… Ces mails montraient aussi la triche organisée au sein du parti démocrate pour faire échouer Bernie Sanders et favoriser Clinton.

Un récent podcast du journal intitulé « L’histoire mouvementée du fondateur de WikiLeaks » est particulièrement significatif à cet égard. Le journaliste spécialiste des affaires d’espionnage et d’informatique, Martin Untersinger, retrace l’histoire de WikiLeaks et d’Assange en taisant des faits essentiels ou en donnant des interprétations tendancieuses. La présentatrice commence par s’interroger sur la manière dont la vie d’Assange a basculé, ce qui suggère que le basculement pourrait être de son fait. De la vie d’Assange est évoquée, par exemple, sa mère hippie, ce qui n’a pas grand chose à voir avec les raisons pour lesquelles il est persécuté par les États-Unis.

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Cependant le début du podcast montre bien la préférence philosophique d’Assange concernant la transparence pour les décideurs politiques. Mais le journaliste parle alors de « croisé de la transparence », comme s’il s’agissait d’un illuminé qui part en croisade plutôt que d’un journaliste faisant un travail d’investigation.

Tout en faisant l’éloge de l’intelligence d’Assange et de son côté brillant, Martin Untersinger ajoute qu’il s’agit d’un personnage au caractère pas facile, ce qui en ferait un « personnage contrasté ». Il est inhabituel d’évoquer les caractéristiques psychologiques des journalistes car ce qui compte est la qualité de leur travail. Si quelqu’un évoquait la personnalité de Martin Untersinger pour juger de son travail, on comprendrait tout de suite que cette personne est mal intentionnée.

On sait qu’Assange souffre du syndrome d’Asperger ce qui ne l’empêche aucunement de faire du bon travail, comme le montre du reste la série dano-suédoise Bron (le pont) dans laquelle l’inspectrice hors pair souffre de ce même syndrome. Dès le départ le ver du doute est dans le fruit.

Les choses se gâtent ensuite lorsque les erreurs ou omissions s’accumulent. Le podcast parle d’une accusation de viol en Suède – accusation ne provenant pas des deux femmes ayant eu des rapports sexuels consentis avec Assange – et ajoute qu’Assange quitte le pays assez rapidement, alors qu’il s’est rendu au commissariat et n’a quitté la Suède qu’avec l’autorisation des autorités, qui n’avaient pas entamé de procédure contre lui.

Le Monde joue alors avec une accusation grave, car effectivement le viol est un crime grave, mais ici pas étayée par les faits. La procédure suédoise – que la Suède a finalement classée sans suite – fut encouragée par la Grande-Bretagne. Il est à noter qu’une des femmes ayant eu des relations sexuelles consenties avec Assange a ensuite affirmé avoir été trompée par la police. Le podcast laisse supposer qu’après une violence sexuelle Assange a pris la poudre d’escampette, ce qui est factuellement faux et déontologiquement inacceptable. Il est habituel de salir ou diaboliser les opposants ou lanceurs d’alerte ; c’est arrivé, entre autres, à Daniel Ellsberg le lanceur d’alerte qui a révélé les Pentagon Papers grâce à l’aide du New York Times en 1971. Ellsberg, par ailleurs, soutient Julian Assange.

Martin Untersinger présente l’année 2016 comme une rupture dans l’attitude de Julian Assange et affirme que les mails de Clinton ont été fournis par des pirates proches du Kremlin. Il présente ceci comme un fait avéré alors que c’est tout le contraire qui est vrai. La firme Crowdstrike, qui était chargée de la surveillance des ordinateurs du parti démocrate, n’a jamais remis les ordinateurs au FBI pour analyse et son PDG, Shawn Henry, a déclaré au Congrès en 2017 qu’il n’y avait pas de preuve d’intrusion dans ces ordinateurs1.

On peut trouver l’intégralité de la déposition au Congrès le 5 décembre 2017 (révélée en mai 2020 seulement). En d’autres termes, le spécialiste du numérique au Monde devait savoir que son affirmation concernant les pirates proches du Kremlin était fausse. Ensuite il affirme qu’Assange détestait Hillary Clinton et voulait lui nuire alors que sa démarche de transparence concernant tous les puissants (puissantes ici) n’avait pas changé et que ses révélations étaient d’intérêt public. Clinton faisait partie des faucons en faveur des guerres américaines et avait dénoncé Assange pour ses révélations concernant des faits survenus lors de la présidence Bush.

Le podcast passe l’extrait dans lequel Trump déclare « I love WikiLeaks » après les révélations sur les mails de son adversaire, laissant entendre qu’Assange était un partisan de Trump. Ce n’est pas le cas et l’on sait – et le podcast le dit –, qu’Obama ne voulait pas poursuivre Assange et que les poursuites ont été engagées par Pompeo, directeur de la CIA et plus tard ministre de Trump. Pompeo qui a dit clairement que la CIA mentait, trichait et volait.

Omissions et distorsions

Il est vrai que lorsqu’Assange a révélé des informations embarrassantes pour Clinton, les journalistes des médias dominants se sont détournés de lui car la plupart sont proches du parti démocrate. Le journaliste du Monde présente Assange en complotiste car il affirmait être la cible d’un complot américain contre lui. Complot dont la suite des événements a révélé l’existence (« Kidnapping, assassination and a London shoot-out: Inside the CIA’s secret war plans against WikiLeaks »). La dénonciation du complotisme prend la place d’une réflexion argumentée et se suffit à elle-même car l’objectif est de salir Assange.

La suite est un exercice à trous : Assange avait proposé de répondre aux questions de la justice suédoise par écrit ou à un (e) juriste suédois(e) qui se serait rendu(e) à l’ambassade d’Équateur où il s’était réfugié. Cette démarche est habituelle et la justice suédoise aurait donc pu procéder de cette façon, sans les pressions britanniques et américaines.

Le podcast ne mentionne pas le fait que Julian Assange a été espionné par l’entreprise espagnole UC Global, qui transmettait les informations aux services de renseignement américains en violation de droits régissant les contacts entre accusés et avocats. Il ne mentionne pas le fait que le rapporteur spécial pour la torture estime que les conditions de détention d’Assange sont une forme de torture. Lorsqu’il évoque les manifestations à Londres lors des auditions, il parle des « Gilets jaunes », alors que toutes les organisations de défense des droits humains avaient appelé à la libération d’Assange – et leurs membres et partisans étaient bien plus nombreux que quelques Français contestataires.

Il ne mentionne pas que la détention d’Assange, après avoir purgé sa peine de cinquante semaines pour non-respect de sa liberté surveillée, était illégale. Il ne rapporte pas non plus le fait que l’un des accusateurs de Julian Assange, Sigurdur Ingi Thordarson, avait fait un faux témoignage. Ce faux témoignage est ce qui a permis d’ajouter une accusation d’espionnage au dossier d’Assange et donc la reconnaissance d’un mensonge de la part de ce témoin à charge aurait dû conduire à l’annulation pure et simple de toute la procédure contre Assange.

Pas un mot non plus sur ce qui avait provoqué la rage de Pompeo : la révélation par WikiLeaks, alors qu’Assange avait encore accès à l’Internet à l’ambassade équatorienne, des outils de la CIA du nom de Vault 7 qui permettent notamment les opérations d’espionnage ou de contre-espionnage dites de faux drapeaux (faire croire qu’une attaque vient d’un ennemi). Tous les outils de hacking de la CIA étaient présentés, ce qui a été vécu comme un acte de guerre par l’administration Trump, qui bien évidemment n’aimait pas Assange.

Le podcast du Monde est plein de trous et d’inexactitudes, mais on peut aussi souligner l’attitude des grands médias américains, alors même que de très nombreuses associations de défense des droits humains ou des journalistes ont appelé à la libération de Julian Assange. En écoutant ce podcast, on a l’impression que Julian Assange était un journaliste hors pair puis qu’il est devenu violeur, pro-Trump et pro-russe. Diabolisation totale. Avec quelques omissions et erreurs, peut-être délibérées, on obtient un portrait à charge. Pourtant, dès 2019, une bloggeuse australienne, Caitlin Johnstone, avait déjà présenté toutes les calomnies visant Assange.

Silence, on laisse mourir

Le traitement politique de Julian Assange dépasse la personne de ce journaliste, qui risque de mourir en prison où il vient de subir un AVC. Tous les journalistes dissidents sont mis en garde ainsi que les lanceurs d’alerte potentiels. Par ailleurs, ce traitement injuste, illégal et qui recourt à la censure sert de formidable publicité pour tous les pays ou régimes autoritaires ou totalitaires. Le président de l’Azerbaïdjan a fait référence à Assange lorsqu’il fut interrogé sur ses propres violations des droits humains.

La torture de Julian Assange par deux pays occidentaux, tout comme Guantanamo, sert la propagande de tous ceux qui torturent et violent les droits humains. Biden, qui a gagné l’élection l’an passé en grande partie parce qu’il n’était pas Trump, continue la procédure inique lancée par Trump et Pompeo contre un journaliste au talent exceptionnel. Son gouvernement se vante de façon orwellienne de défendre la liberté d’expression et les journalistes partout dans le monde. La décence aurait voulu qu’il s’en remette à la politique d’Obama et cesse la persécution d’Assange. Les médias qui ne le soutiennent pas seront peut-être eux-mêmes les prochaines victimes de l’État de sécurité américain, mais il sera trop tard.

Le pasteur Niemöller avait fort bien décrit l’effet de l’absence de résistance aux abjections totalitaires visant d’abord les autres avant d’arriver jusqu’à soi :

« Quand les nazis sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste.
Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates, je n’ai rien dit, je n’étais pas social-démocrate.
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste.
Quand ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester. »

Le silence lorsque l’on assassine lentement un journaliste, ou sa diabolisation alors qu’il est en danger de mort, ne sont pas seulement abjects sur le plan éthique, il s’agit d’une forme de cécité sur les dangers qui pèsent sur la liberté d’expression et donc la démocratie. Le podcast du Monde participe d’une désinformation par silence sur des points essentiels et erreurs sur des faits. On pourrait attendre mieux d’un quotidien de référence qui fait aussi d’excellentes enquêtes.

Les criminels de guerre dénoncés par Assange et les responsables politiques qui leur ont donné des ordres ne sont pas inquiétés, ils dorment dans leur lit, tandis qu’un journaliste travaillant à la manifestation de la vérité glisse lentement vers la mort.

Pierre Guerlain


1. “There are times when we can see data exfiltrated, and we can say conclusively. But in this case it appears it was set up to be exfiltrated, but we just don’t have the evidence that says it actually left.” (Shawn Henry)

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