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Ce que révèle le phénomène « gilets jaunes »

Le 19 novembre au matin, France Culture, une station que j’apprécie et qui fait une grande place à la diversité de points de vue intellectuels, a invité Gilbert Collard, député du RN, (Rassemblement national) dans l’émission L’Invité du matin. La première partie de cette émission avait donné la parole à Martial Foucault, un universitaire, venu parler des « gilets jaunes » qui a fait une brillante analyse du phénomène.

Lors de la discussion avec le député d’extrême droite, Frédéric Says, le talentueux journaliste qui anime la chronique du Billet politique, déclara que la France est un pays qui va plutôt bien, qui n’est pas en guerre. Mais tout le problème est là : les « gilets jaunes » font précisément partie de la France qui ne va pas bien et dire naïvement que la France va bien, c’est afficher sa totale méconnaissance de la France qui va mal et croire que quelques indicateurs positifs valent pour tous.

Je ne voudrais pas faire une analyse du phénomène « gilets jaunes » mais pointer comment avec les meilleurs intentions du monde, on peut afficher son incompréhension, voire sa condescendance ou son mépris social (ce qui n’est pas le cas de Frédéric Says). Les écologistes peuvent légitimement affirmer qu’il faut une transition écologique et donc cesser de vendre des voitures fonctionnant au diesel, avant d’interdire celles qui utilisent de l’essence. Ils et elles peuvent aussi créer de nouvelles zones piétonnes dans les villes.

Cependant, avant la transition se pose le problème économique crucial de tous ceux et celles qui sont éloignés des centres villes et des services publics, qui n’ont pas de transports en commun pratiques. Si la transition écologique passe d’abord par une pénalisation des plus vulnérables et que seule l’extrême droite fait mine d’écouter leur misère et doléances, alors un souci écologique légitime peut déboucher sur une catastrophe politique.

Les « gilets jaunes » sont le symptôme d’un ensemble d’abandons et de relégations : abandon des programmes de logements sociaux en ville, fermeture des gares, postes et hôpitaux en régions rurales pour des raisons de rentabilité ; abandon par une grande partie de la gauche de la question sociale ; politiques de Macron, de Hollande ou de Sarkozy d’aides aux plus fortunés et de taxation plus fortes sur la classe ouvrière, les classes moyennes et les retraités.

Les « gilets jaunes » n’ont peut-être pas de vision globale et leur revendication centrale concernant le prix des carburants n’est peut-être pas une solution viable à long terme, mais ils et elles sont des gens ordinaires qui sont les victimes du fonctionnement ordinaire du capitalisme néolibéral.

On a entendu des reportages parlant de propos racistes ou homophobes tenus par certains « gilets jaunes » et il est clair que ces discours ne sont pas acceptables. Ils sont déplorables. Ce dernier terme, qu’Hillary Clinton a utilisé concernant des personnes et non des discours, a contribué à sa défaite car il dénote une incompréhension de ce qu’est la souffrance sociale.

Les déshérités, les exclus ou dominés peuvent parfois avoir recours à un discours déplorable et inacceptable. La « France moche » est celle des exclus. Ces discours ne sont pas tenus par la majorité d’entre eux mais leurs discours dénonçant la misère, les difficultés du quotidien sont soit absents du débat public, soit tenus lors de manifestations plus ou moins spontanées.

La « France qui va bien » montre qu’elle ne comprend pas ce qui se passe pour la « France d’en bas », la « France périphérique » ou ceux que Franklin Roosevelt avait appelé « les oubliés ». Il est significatif que Trump, le bonimenteur d’extrême droite, ait repris l’expression de Roosevelt dans sa campagne.

L’extrême droite pille la rhétorique sociale de la gauche qu’elle branche ensuite sur le simplisme xénophobe. Pierre Bourdieu avait parlé du « racisme de l’intelligence » et il est des cas où ceux qu’aux États-Unis Chris Hedges appelle « the liberal class » font étalage à la fois de leur pédigrée universitaire et de leur cécité sociale par absence d’empathie ou de contact avec les moins diplômés et plus pauvres.

La France qui va bien dit aux autres « la France va bien » et ceux-ci entendent « mais de quoi vous plaignez vous ? ». Les États-Unis qui vont bien, ceux de la bourse et des statistiques économiques jugées bonnes, disent à ceux qui perdent leur emploi ou vivent dans des zones dévastées « vous êtes déplorables, racistes, sexistes, homophobes, et nous, nous sommes les progressistes ».

Dans ces échanges, qui ont lieu par médias interposés, les anti-racistes, anti-sexistes, et les défenseurs des droits LGBT ont bien évidemment raison sur le fond, de même que les écologistes, car une société décente n’est ni raciste, ni homophobe, ni sexiste, et ne prend pas le risque d’une disparition de la planète. Notons ici qu’aux États-Unis le livre d’Arlie Russell Hochschild Strangers in Their Own Land : Anger and Mourning on the American Right fait un travail de terrain documenté et empathique auprès des déshérités américains.

Cependant, les soi-disant progressistes, qu’ils soient nommés Blair, Macron ou Clinton, Démocrates américains ou socialistes français ou britanniques, qui oublient la question sociale, oublient la misère de gens qui vivent avec des retraites de 900 euros par mois, oublient la galère de la France périphérique pour aller travailler, oublient les brimades des petits chefs dans les entreprises et oublient que le privilège social va de pair avec le privilège environnemental, sont eux aussi « déplorables » ou tout au moins tiennent un discours déplorable. Oublier la domination socio-économique est tout aussi grave qu’oublier les discriminations visant tel ou tel groupe.

L’extrême droite est en embuscade et ses nombreux succès électoraux ont tous à voir avec la marginalisation, l’abandon ou la montée des inégalités. Il ne sert à rien de dénoncer « la montée des populismes » si l’on ne comprend pas que les mouvements démagogiques se nourrissent de la misère et des inégalités. Le racisme de l’intelligence ne voit pas la part active qu’il prend à la victoire du racisme de l’extrême droite.

Ceux qui vivent dans la précarité et les conditions de travail épuisantes sont moins mobilisés par les logiques sociétales, lesquelles sont bien évidemment indispensables. Leur dire qu’ils sont déplorables ou qu’ils devraient se rendre compte qu’ils ont de la chance de vivre dans un pays qui va bien, est irresponsable. Irresponsable car ces paroles qui viennent du camp qui se croit progressiste et intelligent ouvre un boulevard à l’extrême droite.

Les dénonciateurs du populisme précipitent les gens en colère vers ce populisme en leur faisant la morale sans comprendre les caractéristiques de leur situation socio-économique. Et sans comprendre comment fonctionne le capitalisme ordinaire qu’ils ne cherchent plus à combattre.

Hillary Clinton dénonçait les déplorables alors qu’elle-même et son mari ont utilisé leur passage au pouvoir pour intégrer la classe des hyper-riches. Leur fille Chelsea a été payée, en 2014, 600 000 dollars par la chaîne de télévision NBC pour 58 minutes d’émission. Le couple Obama suit le même chemin vers la richesse, conférence à 400 000 euros pour 90 minutes, contrat pour leurs deux livres s’élevant à 65 millions de dollars. Ces « progressistes » qui utilisent la politique pour rejoindre les hyper-riches sont dans une bien fâcheuse position pour comprendre les exclus ou les petites gens qui galèrent avec moins de 1 000 euros par mois.

Les médias dits « progressistes » sont pourtant éblouis par les riches Clinton, Obama, Macron qui sont eux aussi des symptômes de ce qui ne va pas bien dans nos sociétés. L’attitude du Premier ministre dans cette affaire est symptomatique également : « je vous comprends, c’est dur pour vous mais j’assume et je ne changerai rien » (ou plutôt Macron, le président des hyper-riches, m’a dit de ne rien lâcher).

Edouard Philippe semble penser qu’il va s’en tirer par la com’ mais il ne voit pas que le problème de l’inégalité ne cesse de s’aggraver et que le sentiment d’abandon ne disparaitra que lorsque l’abandon bien réel aura disparu. Jean-Louis Borloo, qui avait proposé un plan banlieue ambitieux, l’avait bien compris ; c’est sans doute la raison pour laquelle son plan a été enterré.

Oreilles sociales bouchées, cadeaux aux plus fortunés et situation sociale bloquée ou précaire pour les moins bien lotis : le terreau où l’extrême droite fait un tabac est là. Cela a, en grande partie, produit Trump aux États-Unis et Bolsonaro au Brésil, mais nos soi-disant progressistes ne veulent rien changer. La gauche continue à s’éparpiller avant de se désoler des défaites à venir. Si demain le pire et Le Pen arrivent, les grandes manifestations unitaires rassembleront du monde mais il sera trop tard.

Risquons une métaphore : les « gilets jaunes » n’ont peut-être pas de vision à long terme ou de solution viable aux multiples problèmes sociaux et écologiques dont ils sont le symptôme, mais ils et elles sont l’équivalent structurel du canari dans la mine. Leur émergence devrait servir à avertir que le coup de grisou d’une victoire de l’extrême droite est possible si nous restons sourds et ancrés dans nos convictions d’avoir raison, nous les progressistes écolos qui pensons avoir jeté aux orties le vieux socialisme d’opposition à la domination capitaliste.

Sanders aux États-Unis, Sahra Wagenknecht en Allemagne et Glenn Greenwald qui vit au Brésil ont bien compris la mécanique infernale mise en œuvre par les faux progressistes néolibéraux. Par leurs politiques qui mêlent progressisme sociétal et ploutocratie, les néolibéraux ont semé le vent de la colère ; si nous n’y prenons pas garde, c’est le néofascisme aux paroles faussement empathiques qui ramassera les fruits de la tempête.

Les médias qui disent s’opposer à Trump ne cessent de lui faire de la publicité gratuite et les gens intelligents et condescendants qui méprisent les ignares au bas de l’échelle sociale travaillent pour les Trump et Bolsonaro sans, apparemment, s’en rendre compte. Néanmoins, Thomas Piketty avait déjà établi les similitudes entre les politiques économiques de Trump et de Macron indiquant que la ligne de partage entre néolibéralisme et ploutocratie autoritaire est étroite.

Pierre Guerlain