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Réflexions sur le nouveau programme de philosophie au Bac

Quelle mouche a piqué le ministre de l’Éducation ? Dans le nouveau programme du baccalauréat de Philosophie, concocté par les membres inspirés du Conseil Supérieur des Programmes et présenté le 20 mars à l’Association des Professeurs de Philosophie de l’Enseignement Public, apparaît une nouvelle catégorie d’étude : « l’idée de Dieu ».

Cette apparition s’accompagne de nombreux sacrifices : alors que l’analyse thématique de la Religion est maintenue, des notions fondamentales comme la Conscience, l’Inconscient, Autrui, la Perception, l’Interprétation, le Travail et le Bonheur, disparaissent du champ d’investigation. Les porteurs de cette réforme estiment, en effet, « l’idée de Dieu » comme « plus importante » que le bonheur… Ces modifications suscitent une inquiétude légitime de la part des professeurs, quand ce n’est pas une pure et simple indignation.

Le programme actuel, qui date de 2003 – mais qui hérite en fait d’un programme beaucoup plus ancien que beaucoup d’entre nous ont connu – n’est pas idéal. Pléthorique, il contient trop de notions (quinze pour les S, dix-neuf pour les ES, vingt-trois pour les L), ce qui impose au professeur, devant mener ses classes tambour battant jusqu’au Bac, de se livrer à un zapping conceptuel superficiel et déconcertant, et à un marchandage perpétuel avec lui-même – n’accordant qu’une semaine à l’Interprétation pour en donner deux au Temps, rabotant son cours sur la Matière et l’Esprit pour pouvoir se concentrer sur la Liberté, thème ayant statistiquement plus de chance de tomber au Bac… L’affolement erratique provoqué par la lourdeur du programme a quelque chose de paradoxal, puisqu’il est contraire à l’esprit même de la philosophie, qui est celui d’un approfondissement serein et d’une absence de compromis.

Malgré ses défauts, ce programme est intelligent. On peut même assigner un sens utile aux cinq grands thèmes qui regroupent les notions principales à aborder : le Sujet, la Raison et le Réel, la Morale, la Culture et la Politique. Ils proposent une réflexion sur les questions suivantes : qui suis-je ?, que puis-je savoir ?, que dois-je faire ?, sous quels modes ?, dans quels cadres ?

Le nouveau programme réduit ces cinq thèmes structurants à quatre domaines : « Métaphysique », « Épistémologie », « Morale et Politique », « Anthropologie ». Je passerai sur le fait que ces étiquettes, utiles au professeur, ont fort peu de sens pour nos élèves ; on peut, en effet, leur enseigner le sens de cette nouvelle division. Je tique davantage sur le fait que Morale et Politique sont désormais associées, confusion que les plus cyniques dénonceraient comme éminemment suspecte et qui n’aidera pas à déniaiser nos élèves. C’est au pire un sophisme, au mieux une naïveté.

Plus grave encore est le fait que le nouveau programme de philosophie supprime des notions centrales, sans introduire de changements significatifs, si ce n’est cette fameuse « idée de Dieu »… Or parmi les notions qui vont être supprimées beaucoup permettaient de formuler des idées fondamentales.

La notion de bonheur permettait de donner un sens à l’existence, ou du moins de s’interroger sur son sens. Son étude rendait possible de montrer que le bonheur et le plaisir sont deux choses différentes, distinction qui paraît essentielle dans une société matérialiste où tant de gens comblés sont néanmoins malheureux. Il est déconcertant que cette notion qui passionne nos élèves soit considérée comme accessoire, au moment même où leurs parents cherchent avidement les recettes du bonheur dans les magazines, les émissions télévisées et les ouvrages de développement personnel.

Un tel détachement envers les préoccupations de l’heure apparaît comme une belle preuve d’indépendance intellectuelle de la part des concepteurs de ce nouveau programme, qui parviennent à s’élever au-dessus de la doxa contemporaine, – à moins qu’il ne s’agisse d’un indice de leur déconnexion totale avec les angoisses de la société dans laquelle – que nous le voulions ou non – nous vivons tous.

La notion de perception permettait d’étudier la phénoménologie, une école de pensée qui compte en France bien des praticiens, de dissocier perceptions et sensations, et surtout d’interroger l’idée de réalité, si familière et si trompeuse. On pouvait, en outre, beaucoup s’amuser avec l’immatérialisme de Berkeley qui, une fois compris, plonge nos élèves dans des abîmes de perplexité et les oblige à maîtriser les rudiments de la spéléologie métaphysique.

L’idée de perception conduisait à élaborer celle d’intersubjectivité, qui est une notion centrale du cours sur Autrui. Supprimer ce thème – à un moment où le pays traverse une profonde crise de sociabilité – revient à minorer le rapport à l’autre, sa fonction morale, politique et ontologique, rendant impossible l’étude de la xénophobie, de la différence, du dialogue et de la contradiction. En l’occurrence, c’est un sacré coup porté contre la morale et la politique…

En éliminant le thème du Travail du nouveau programme, on écarte de l’horizon de nos élèves un problème concret, que la tradition philosophique a analysé en détail. Ce sera pourtant bientôt l’heure de prononcer nos adieux à Marx et à Lafargue, à Hegel et à Adam Smith. Nous n’évoquerons plus le concept d’aliénation, n’étudierons plus la division du travail, ne questionnerons plus sa portée anthropologique. Maintes analyses, assignables dans le temps mais toujours opérationnelles pour comprendre le présent, seront laissées de côté.

C’en sera fini des débats sur l’intelligence collective, les théories du management, le frugalisme, la fonction des échanges ou la valeur de l’argent. La critique du capitalisme sera rendue impossible. Cette disparition de la notion de Travail du programme de philosophie est assurément étrange : tant de penseurs nous ont démontré que le travail était coextensif à l’espèce humaine qu’on aurait pu s’attendre, au contraire, à la retrouver dans l’onglet « Anthropologie » de la réforme. Il n’en est rien. En revanche, la notion de Religion, elle, est bien intégrée dans cet onglet, ce qui laisse à penser que, pour le CSP, l’être humain est par nature un Homo religiosus.

Enfin, la disparition pure et simple de la Conscience et de l’Inconscient laisse pantois. – À moins que ces thèmes ne soient subsumés dans le thème « Le corps et l’esprit », auquel cas cette nouvelle classification ne sert à rien, puisque le nouveau thème est si vaste qu’il sera tout simplement impossible à traiter. – Le cours sur l’Inconscient est l’un des plus populaires en Terminale ; il interpelle les élèves, les déstabilise, les oblige à remettre en cause la souveraineté de leur conscience et à envisager pour eux-mêmes des déterminismes qu’ils n’avaient pas soupçonnés. Faudra-t-il se résoudre à ne plus étudier les thèses freudiennes et leurs tentatives de réfutation ? Ce serait se fermer un terrain de jeu fertile…

Quant à la Conscience, que dire si ce n’est que c’est peut-être la plus riche et la plus complexe de toutes les notions au programme, dans la mesure où ses ramifications recoupent presque toutes les autres notions. En analysant le problème de la conscience, on traite en effet la Matière et l’Esprit, l’Inconscient, la Liberté, le Devoir, la Perception, le Temps… L’analyse de cette notion permet à nos élèves de se saisir comme sujets, de questionner cette évidence opaque qu’est la conscience, de se demander si elle est un privilège humain ou si elle doit être reconnue dans d’autres espèces, si elle est physiologique ou immatérielle, etc. La conscience est vraiment une notion nodale de notre programme d’enseignement, dans la mesure où elle est ce qui permet au sujet de se sentir, de se penser et de se situer. Puisque c’est en tant que sujet que nous nous éveillons au monde et à nous-mêmes, comment justifier cette suppression de la notion de conscience ? Quelle intention anime cette élimination du champ des nouveaux programmes ?

Ce n’est pas sans regret que nous dirons adieu au cogito. Certes, le gouvernement n’interdit pas aux professeurs de philosophie de mentionner à leurs élèves les théories de Descartes, de Marx, de Bourdieu, de Freud et de Lacan, mais il y a fort à parier qu’à partir du moment où les thèmes centraux associés à ces auteurs (le travail pour Marx, l’inconscient pour Freud) vont disparaître, eh bien… je vous laisse poursuivre le raisonnement. La raison même de se référer à ces auteurs disparaissant, ils s’évanouiront par voie de conséquence.

Nous serons ainsi débarrassés de Marx et de Freud, ces « philosophes du soupçon », et du soupçon lui-même, c’est-à-dire du doute – qui est la matrice et la méthode de la philosophie, et nous pourrons enfin nous livrer tout entiers à la croyance, qui est le principe de la religion. Certains collègues choisiront sans doute de contrecarrer ce glissement en prenant le prétexte de l’« étude d’un concept scientifique pris au choix dans les sciences de la matière ou du vivant » pour étudier la théorie de l’évolution ; c’est en tout cas ce que je ferai. Mais cela ne suffira pas à renverser la logique de ce nouveau programme.

Je force le trait, me direz-vous. À peine. Supprimer comme concepts autonomes les idées d’autrui, de conscience, d’inconscient, d’interprétation, de bonheur, de perception et de travail, maintenir l’étude de la religion comme notion, et, de surcroît, introduire dans le programme « l’idée de Dieu », cela choque et ne suggère pas un renforcement de l’esprit critique chez nos élèves – cette fameuse « conscience critique du monde contemporain » que l’ancien programme tenait tant à développer, et qui fait l’honneur de l’enseignement de la philosophie.

Si l’on suit ce nouveau projet de programme, nous devrons préférer Thomas d’Aquin à Diderot, Plotin à Karl Marx et Saint Augustin à Sartre. Voilà qui changera certainement l’allure de nos cours… Nous consacrerons désormais plus de temps à vulgariser le concept théologique de Ténèbre suressentielle chez Pseudo-Denys l’Aréopagite et passerons moins de temps à élucider les élucubrations psychanalytiques freudiennes… Une palpitante carrière s’offre à nous : faire de nos élèves des afficionados de la théologie négative, des spécialistes de la voie cataphatique, des connaisseurs de la conception médiévale de Dieu, qui n’auront plus à se coltiner les fadaises du matérialisme dialectique. En somme, les futurs bacheliers seront bientôt davantage familiers des Énnéades que du CapitalDevront-ils troquer leur manuel contre un missel ?

Tout cela est absurde.

Il y a une raison pour laquelle il est tout à fait aberrant d’intégrer officiellement l’idée de Dieu comme un thème à part entière dans les programmes de philosophie, et cette raison se trouve formulée au § 125 du Gai savoir (1882). La voici : « Dieu est mort, Dieu reste mort, et c’est nous qui l’avons tué ».

Il ne faut pas comprendre cette déclaration de façon puérile : il ne s’agit pas d’un décret arbitraire ou d’une révolte adolescente ; elle ne signe pas la fin de toute croyance et ne signifie pas que Dieu n’existe pas. Ce que Nietzsche veut dire par là, c’est que la grandiose et vénérable idée de Dieu qui structurait la pensée (et par conséquent la société) a cessé d’être efficace. L’homme occidental ne vit plus dans l’orbite divine. Dès lors, vouloir réintroduire comme idée structurante « l’idée de Dieu » dans le programme d’enseignement de la philosophie en Terminale (en 2019 !) paraît totalement anachronique. J’irais même jusqu’à dire qu’elle est antiphilosophique.

Les copilotes du Groupe d’Élaboration des Projets de Programmes, Messieurs Frank Burbage et Pierre Guenancia, soulignent que « l’idée de Dieu est d’une constance remarquable dans l’histoire de la philosophie, et plus importante, par exemple, que la présence de la notion de bonheur ». Mais, à ce que je sache, on ne veut pas faire de nos élèves de futurs théologiens ou des historiens de la philosophie ! Pour un élève de Terminale, à qui l’enseignement de la philosophie au baccalauréat est destiné, il importe peu que l’idée de Dieu ait structuré la tradition métaphysique occidentale : l’idée de Dieu n’est pas pour lui « plus importante » que la notion de bonheur. Et il me paraît dangereux de vouloir soutenir le contraire ; ce serait le retour du catéchisme.

Que veulent d’ailleurs nos gouvernants ? Que nous apprenions à nos élèves la preuve ontologique de Saint Anselme ? – Pascal lui-même affirmait que Dieu s’éprouve mais ne se prouve pas. À qui rendra service, d’ailleurs, un tel cours sur l’idée de Dieu ? Pour le croyant, l’amour et la connaissance de Dieu ne sont pas le résultat d’un processus intellectuel : ils viennent du cœur, non de la raison. On ferait donc bien de ne pas sacrifier tant de notions utiles que nous avons à transmettre à nos élèves, à cette idée dont on voit mal ce qu’elle peut apporter en sus du cours sur la religion.

Il faut refuser cette surdétermination. En lieu et place de l’idée de Dieu – que tout professeur sérieux aborde de toute façon, ne serait-ce qu’au moment de traiter le fait religieux, et qui donne lieu à des analyses et à des débats passionnants –, en lieu et place de l’idée de Dieu, donc, le CSP aurait dû proposer des thématiques qui auraient permis aux professeurs d’amener leurs élèves à réfléchir sur les nouveaux enjeux de la technologie, du transhumanisme et de la bioéthique, des innovations qui leur auraient permis de faire un peu de logique ou de réfléchir à l’articulation entre pouvoir politique et pouvoir économique…

Bien que j’aie consacré plusieurs ouvrages – et quelques années de ma vie – à l’idée de Dieu, que je sois spécialiste de métaphysique et de mystique spéculative et que j’enseigne la philosophie dans un établissement privé sous contrat, cette entrée officielle de Dieu au programme suscite mon indignation. Je n’ose imaginer l’état de mes collègues logiciens, foucaldiens, épistémologues ou phénoménologues ! J’avoue avoir du mal à comprendre la logique à l’œuvre derrière ces changements. La loi de 1905 aurait-elle été abrogée pendant la nuit ?

David König