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En master Études Politiques à l'EHESS, Lélia Eman étudie la philosophie politique et l'anthropologie afin de questionner les principes et le rôle de l'État. Elle réfléchit aux alternatives à une organisation politique hypercentralisée et aux institutions pouvant jouer un contre-pouvoir sur le modèle de la philosophie anarchiste.
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Le drag, divertissement ou outil d’émancipation politique ?


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Le drag et la « performativité du genre »

Le féminisme, en tant que mouvement militant et intellectuel luttant pour l’amélioration des conditions de vie des femmes et l’extension de leurs droits, a toujours connu des dissensions fondamentales. L’un de ses piliers théoriques est la philosophe Simone de Beauvoir, notamment grâce à son célèbre essai en deux tomes, Le deuxième sexe. Dans cet ouvrage, elle déconstruit les stéréotypes attribués aux genres, qui associent les femmes aux tâches domestiques et les condamnent à la domination masculine. Bien que cette pensée théorique ait beaucoup contribué au développement du féminisme, certaines thèses et présupposés posent aujourd’hui question.

La principale critique faite à Simone de Beauvoir, et avec elle à toute la branche du French Feminism, concerne le maintien dans ses analyses de la binarité reposant sur les deux sexes. Dans son ouvrage Gender trouble, publié en 1990 aux États-Unis, Judith Butler s’oppose au French Feminism, aux présupposés qu’il implique, aux thèses de Simone de Beauvoir et à l’hétérosexualité qu’elle postule. Selon la philosophe américaine, de ce présupposé ne pourrait résulter qu’une autre forme d’homophobie, dans la mesure où il créerait de nouvelles normes toutes aussi exclusives en raison du binarisme sur lequel il repose. J. Butler veut donc reformuler les thèses du post-structuralisme1 dans une approche féministe. Elle repense ainsi les liens entre sexe, genre et sexualité.

Quelle évolution la notion de genre a-t-elle connue dans le courant féministe ?
Comment l’appréhender aujourd’hui de façon à faire du mouvement une entité plus inclusive ?

Judith Butler a développé le concept de « performativité du genre ». Selon elle, le genre est une performance sociale, et non le résultat de la composition biologique d’un corps. Le terme de « performance » est sémantiquement lié à l’idée de spectacle, puisqu’il s’agit d’une « manifestation publique de ses capacités », selon le Trésor de la Langue Française. De fait, le genre n’existerait pas en dehors des pratiques sociales qui le produisent. Il ne s’agit donc pas de dire que le genre n’existe pas, ou bien qu’il existe biologiquement, mais que c’est le fait de le nommer, et ce dans un contexte social défini, de le circonscrire à un ensemble de pratiques spécifiques, qui le fait exister. Ainsi, J. Butler considère que subvertir les normes hétérosexuelles, les détourner et en jouer, permet de détruire leur nature définie comme unilatérale par la société. C’est pourquoi la pratique du drag occupe une place toute particulière dans ce nouveau courant féministe.

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Le terme de drag désigne en effet le fait de se travestir, de construire une identité féminine stéréotypée de façon récréative. Il s’agit en quelque sorte d’un jeu de rôle. Cette pratique se trouve particulièrement bien illustrée dans le film documentaire de Jennie Livingson, Paris is burning, sorti en 1990 – la même année que Gender Trouble. Dans ce documentaire, J. Livingson donne à voir la communauté afro-américaine gay, drag, transsexuelle et transgenre de New York en 1989. La réalisatrice se concentre également sur le phénomène des « bals », au cours desquels chacun défile sur des thèmes imposés appelés « catégories ». Le but est de paraître le plus crédible possible dans le genre choisi, car paraître c’est être, ou pouvoir être. Sur la question de l’être et du paraître, un individu interrogé dans le documentaire affirme ceci :

« Dans une salle de bal, vous pouvez être tout ce que vous voulez. Vous n’êtes pas vraiment un cadre, mais vous ressemblez à un cadre. Et, par conséquent, vous montrez au monde hétéro que je peux être un cadre. Si j’en avais l’opportunité, je pourrais en être un, parce que je peux y ressembler. »2

Au fond, la pratique du drag entend montrer que le « straight world » (« le monde hétérosexuel ») ne repose que sur les apparences. La communauté gay, transgenre et transsexuelle n’y est pas acceptée ; elle est rejetée socialement parce qu’elle ne correspond pas aux normes hétérosexuelles. Or, en se métamorphosant pour rentrer dans des « catégories », elle montre bien qu’il ne s’agit que de cases, de normes. Puisqu’un individu n’appartenant pas au « straight world » peut faire illusion, et puisque tout n’est que paraître, paraître suffit donc pour être. Puisque la société ne laisse pas les membres de cette communauté jouer des rôles au premier degré en les excluant, ils les jouent au second, révélant qu’il ne s’agit de rien de plus que de rôles.

De la même façon, la féminité a ses codes, et c’est ainsi qu’elle définit une norme. Cependant, il faut bien comprendre qu’elle n’est justement qu’un ensemble de pratiques, c’est-à-dire d’habitudes socialement enseignées et intégrées en dehors desquelles elle n’existerait pas. C’est en cherchant à entrer dans la norme que se crée cette norme-même – norme qui n’existe pas en dehors de la volonté même de s’y plier. C’est parce qu’elle joue sur les codes de la « féminité », avant de retourner à la vie « normale », que la pratique du drag expose la tendance de la société à n’être que représentation.

Il faut pourtant distinguer deux choses différentes qui, si elles peuvent être rapprochées, sont en réalité sous-tendues par des principes fondamentalement différents : la pratique du drag, qui consiste en un travestissement occasionnel et récréatif, et le fait d’être transgenre, c’est-à-dire de ne pas se reconnaître dans le genre assigné à la naissance. On peut observer une confusion dans la mesure où dans les deux cas il s’agit de reprendre les codes du genre opposé au genre attribué à la naissance. Mais cette pratique n’est pas motivée par les mêmes raisons. Pour le drag, le travestissement est un divertissement : il s’agit d’exagérer les codes pour faire du genre une caricature, une représentation parodique. Pour le transgenre, cette pratique, si elle peut être perçue par la société comme un travestissement, n’en est en réalité pas un puisque l’individu ne fait que rentrer dans les codes dans lesquels il se reconnaît. Cette confusion repose sur le lien présupposé entre sexe et genre.

L’un des problèmes théoriques du féminisme repose sur la place que le mouvement veut accorder ou non aux personnes transgenres en raison de la difficulté à conceptualiser l’idée même de genre. Les différentes approches de ce concept introduisent des scissions au sein du féminisme. Les féministes voulant exclure les personnes transgenres sont communément appelées féministes TERF, acronyme de Trans-Exclusionary Radical Feminist, dont la figure de proue est la célèbre écrivaine J. K. Rowling.

D’autres féministes considèrent qu’il faudrait détruire toute notion de genre car il ne pourrait en résulter qu’une oppression de la femme. C’est par exemple la perspective de Monique Wittig, romancière et philosophe féministe qui théorise le lesbianisme politique. Il conviendrait selon elle de chercher à détruire toute forme de genre, en commençant par son ancrage grammatical, à partir duquel se développe l’oppression masculine. C’est pourquoi, en tant que militante, il serait nécessaire de s’extirper des normes dictées par l’hétérosexualisme et devenir lesbienne (non pas comme identité sexuelle mais comme capacité subjective à s’extraire de la binarité hétérosexuelle qui façonne la société)3. Le lesbianisme politique propose de porter sur la société un regard neuf qui ne reposerait pas sur la binarité sexuelle.

Toutefois, si le but du mouvement est de détruire toute forme de genre, quelle place laisse-t-il alors à ceux qui se reconnaissent dans un genre ?

Chercher à rejeter le genre ou à le détruire revient à exclure du mouvement certaines conceptions alternatives du genre, donc à créer une nouvelle « normalité » et à se positionner dans le prolongement du French Feminism. Le concept de performativité du genre est dès lors très intéressant, dans la mesure où il ne présuppose pas la destruction du genre. Celui-ci ne peut d’ailleurs être détruit puisqu’il est le résultat d’une pratique sociale. Pour J. Butler, « la question n’est plus tant d’abolir le pouvoir, le genre, ou même le sexe, de faire table rase, comme si c’était possible, mais de les reprendre « de travers », par le détournement de sens, le foisonnement des pratiques et la subversion des identités »4.

Ainsi, le drag n’est pas simplement un exemple de subversion. Il permet d’illustrer le concept de performativité du genre car il brouille l’identification d’un genre ; il n’est plus possible de « catégoriser » la personne, de la limiter à une case. Cette pratique perturbe, voire empêche, la distinction que la société croit devoir faire entre réalité et apparence, car en fait, ce qui est perçu comme apparence trompeuse peut se vouloir apparence comme cela peut se vouloir réalité, et sa nature ne tient qu’à la volonté même de la personne qui la fait naître5. Le spectateur perd alors son pouvoir de jugement.

C’est subversif dans la mesure où cette pratique efface la distinction entre le réel et l’apparence. Nous comprenons que ce que nous tenons pour réel peut être illusion et que ce que nous tenons pour illusion peut être réalité. En proposant une vision alternative du genre, en brouillant les limites de l’opposition apparence/réalité, la pratique du drag contribue à l’évolution de ce que l’on appréhende à travers la notion de « genre ». En effet, l’imitation parodique expose l’ineptie de l’objet imité et participe donc de l’intégration des formes alternatives de cet objet en le décrédibilisant.

Nous pouvons pourtant nous interroger sur la réelle portée du langage et de la parodie comme outil d’émancipation :

« Si l’ambivalence est partout, en quel point devient-elle subversive ? […] Les travesti.e.s mettent en question les catégories binaires de « masculin » et « féminin » et constituent en cela la figure de ce qui dérange. […] Mais que le cross dressing perturbe les identités sociales stables ne garantit pas qu’il subvertisse le pouvoir de race, de classe ou de genre. […] La perturbation des normes sociales n’est pas toujours subversive », estime Anne McClintock6.

Lélia Eman


1. Post-structuralisme : mouvement philosophique français des années 1960-1970 qui théorise l’impuissance des sciences sociales à appréhender les phénomènes sociaux en raison du foisonnement et de la complexité des comportements humains. Les auteurs majeurs du mouvement sont Baudrillard, Butler, Deleuze et Derrida.

2. Citation originale : “In a ball room, you can be anything you want. You’re not really an executive but you’re looking like an executive. And therefore, you’re showing the straight world that I can be an executive. If I had the opportunity, I could be one, because I can look like one”, extraite du film Paris is burning de Jennie Livingson.

3. COSTELLO Katherine, ELOIT Ilana: « Monique Wittig (ou le lesbianisme intraduisible) », Dictionnaire du genre en traduction / Dictionary of Gender in Translation / Diccionario del género en traducción, publié le 24/05/2021.

4. BUTLER Judith, « Préface à la seconde édition (1999) de Gender Trouble. Feminism and the subversion of identity », Cahiers du Genre, 2005/1 (n° 38), p.25.

5. BUTLER Judith, « Préface à la seconde édition (1999) de Gender Trouble. Feminism and the subversion of identity », Cahiers du Genre, 2005/1 (n° 38), p.36.

6. Citation d’Anne McClintock à propos d’Irigaray et de Bhabha, se référant au livre Vested Interests de Marjorie Garber. Source : JAMI, Irène, « Judith Butler, théoricienne du genre », Cahiers du Genre, 2008/1 (n° 44), p. 205-228.

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