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Immigration : thème majeur des prochaines élections européennes et tabou central du Grand Débat National - Partie II

Dépasser le clivage, éviter la récupération politique, et pourtant parler de la chose : voilà qui est devenu ardu quand il s’agit d’immigration. Pourtant une réflexion apaisée est possible, hors de tout jugement, dans l’optique d’une écologie de l’humain et de la Nation.

Partie I : Peut-on faire confiance à l’INSEE ?
Partie III : Gare à l’émotion en politique

L’immigration étudiante pas si vertueuse que l’on croit

Campusfrance.org, sous l’égide de l’Agence française pour la promotion de l’enseignement supérieur, l’accueil et la mobilité internationale, estime à 325 000 le nombre d’étudiants étrangers en France, « le 1er pays d’accueil non-anglophone » (l’Europe étant le « premier continent d’accueil des étudiants du monde »), à savoir une « croissance de plus de 12% en cinq ans.

Près de la moitié (45%) des étudiants accueillis en France sont originaires du continent africain. « La France est ainsi une zone d’accueil « privilégiée de la jeunesse africaine ». 57,7% des « étudiants marocains mobiles », près de 50% des étudiants mobiles tunisiens, et une proportion bien plus grande dans le cas des étudiants mobiles algériens, vont en France. Ainsi le Maroc, la Chine, l’Algérie et la Tunisie sont les pays d’origine les plus représentés parmi les étudiants étrangers en France. Si les étudiants italiens ont augmenté de 53% en cinq ans, les étudiants de Côte d’Ivoire ont augmenté de 64% sur la même période.

Pour découper les choses encore autrement, les étudiants en provenance d’Afrique du Nord ont augmenté de 11,1% sur la période 2011-2016, ceux d’Afrique subsaharienne de 16,4%. Le nombre de visas d’études accordés par la France a augmenté de 12% en cinq ans, avec un accroissement des demandes accordées (85,7% des demandes en 2016), en particulier pour le continent africain et l’Asie-Océanie.

Or, pour tous ces chiffres, il faut savoir que le mode de comptage des étudiants mobiles a été modifié, « le critère du pays de diplôme secondaire remplaçant celui de la nationalité pour comptabiliser les étudiants en mobilité. La France, dont une partie des étudiants formés dans le pays est issue de l’immigration et de nationalité étrangère, a donc vu les chiffres de sa mobilité étudiante entrante reculer mécaniquement d’environ 15 %. »

En novembre 2018, Edouard Philippe annonçait la hausse des frais de scolarité pour les étudiants extra-européens. Ils payaient jusque-là 170 euros pour s’inscrire en licence, 243 euros pour un master, 380 euros pour un doctorat, selon Le Monde, qui critiqua d’ailleurs « l’ambiguïté de la politique française à l’égard des étudiants étrangers » et interpréta cette mesure comme « Allez ailleurs, ne venez pas en France » ! En réalité, s’il s’agit d’une hausse significative des frais d’inscription (2 770 euros pour une année de licence, 3 770 euros pour une année de master), cela ne représente toujours qu’un tiers du coût des études : les deux tiers restants sont toujours à charge de l’Etat français.

La France reste un pays où les études supérieures sont relativement abordables tout en étant de qualité. Or, en plus du coût pour l’Etat, le visa étudiant est utilisé (dans des proportions difficiles à établir) pour immigrer par des individus qui n’ont d’ailleurs pas l’intention d’étudier mais de contourner purement et simplement les barrières migratoires. Puisqu’ils sont enregistrés comme « étudiants » (d’où les éternels redoublant ou thésards), ils ne sont pas repris dans les chiffres de l’immigration proprement dite.

Pourquoi est-ce si compliqué de décrire le réel chiffré ?

Si les chiffres de l’immigration font l’objet de débats passionnés au terme desquels il est encore bien difficile de trancher, c’est que les méthodes de comptage changent (comme dans le cas des étudiants étrangers « mécaniquement » réduits de 15%), ou ne prennent pas en compte des données pourtant cruciales.

Par exemple, la naturalisation se fait en France selon plusieurs modalités : par mariage, par acquisition, par droit du sol. La durée du séjour en France posée comme condition est de maximum cinq ans… sans durée minimale pour ceux ayant le statut de réfugié en France. De même pour ceux issus d’un Etat francophone (19 pays d’Afrique) et ayant le français pour langue maternelle.

Selon les documents du gouvernement, le total d’immigrés en France serait (chiffres de 2015) de 6,17 millions (dont 3,76 millions nés hors de France). Ne sont pas comptés dans l’immigration les Français par acquisition nés en France, ni les étrangers nés en France (660 000). Certes, on peut comprendre qu’une fois acquise la nationalité français, on ne veuille pas être « ramené à ses origines » ad vitam aeternam, mais il y a la part administrative d’un côté (même vécue avec émotion), et, de l’autre, la part sociétale où l’on tente de comprendre les inflexions culturelles et démographiques imprimées à la société.

La naturalisation ne peut en principe être accordée à un individu condamné à une peine de six mois, d’un crime ou d’un délit « constituant une atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation », ou pour un acte de terrorisme (« sauf en cas de réhabilitation » dans les trois cas de figure). Mais il faut encore voir qui est condamné et qui ne l’est pas. Par exemple Djamel Beghal, le mentor des frères Kouachi, avait été arrêté dans le cadre de son association avec le GIA, mais non condamné. Il a été naturalisé français un an plus tard.

De nombreux exemples confirment ce type de laxisme problématique. Certes, les naturalisations sont en baisse de 7%, mais encore faudrait-il comprendre les chiffres : les naturalisations par mariage sont en hausse de 20,2 % (chiffres du ministère de l’Intérieur), celles par décret en baisse de 14%, celles par déclaration (pour ascendants et fratries) en hausse de 74% ! On peut se demander si en fait de baisse, il ne s’agit pas plutôt d’un déplacement des naturalisations vers la voie par déclaration, et que cette baisse sera en fait rattrapée.

Les conséquences sociologiques et civilisationnelles sous-estimées du regroupement familial

Depuis les années 1970, le regroupement familial, généralisé à l’ensemble des pays de l’Union européenne sur demande expresse de celle-ci, permet à un étranger (en situation régulière depuis dix-huit mois seulement) d’être rejoint en France par son époux/se et ses enfants, ceci même s’il est polygame et a de nombreux enfants.

L’étranger concerné peut ensuite faire venir ses parents à titre de « visiteurs », c’est-à-dire qu’ils obtiennent une carte de séjour valable un an, renouvelable, et s’engagent à ne pas travailler en France. Ces mêmes parents pourront ensuite bénéficier à 65 ans d’une retraite minimale de 800 euros par personne seule ou 1200 euros par couple, une somme qui ferait rêver la plupart des paysans et nombre d’artisan ayant cotisé toute leur vie.

L’étranger demandeur du regroupement familial ne doit être sur le sol français que depuis dix-huit mois et disposer d’un titre de séjour d’au moins un an (salarié, vie privée et familiale, étudiant, visiteur). Les conditions financières varient selon la taille de la famille : pour deux ou trois personnes, l’étranger doit disposer d’un revenu équivalent au Smic. Pour quatre ou cinq personnes, 1307 euros. Pour six personnes ou plus, 1425,50 euros, sachant que le RSA ne compte pas comme « ressources ».

On voit donc qu’il ne suffit pas de faire le partage de l’immigration légale et illégale : les voies légales sont multiples, et un individu peut faire entrer sa famille de plusieurs façons, ce qui représente à terme, des millions d’âmes et une « pompe aspirante » quasi infinie étant donnée la natalité des pays d’Afrique noire et musulmane qui représentent au moins 50 % des provenances des immigrants et étant donnée les liens familiaux très puissants et parfois falsifiés de tant de bénéficiaires. A nouveau, il ne s’agit pas de dire que c’est fondamentalement bien ou mal, mais d’identifier de multiples facteurs de changements de la société dite « d’accueil », au point de n’en faire que cela, au détriment de la Nation.

Accueillir la misère du monde ?

On ne peut pas accueillir toute la misère du monde” – il y a du simplisme et peut-être même de l’hypocrisie dans cette phrase célèbre de l’ex-Premier Ministre Michel Rocard, mais aussi pas mal de bon sens. Où placer la limite ?

A ceux qui dressent l’image d’Alan Kurdi – le petit garçon retrouvé mort sur une plage de Turquie (mais opportunément déplacé à des fins médiatiques) – , on pourrait répondre par celle du petit Julian Cadman, mort dans l’attentat de Barcelone en 2017, qui n’a bénéficié d’aucune médiatisation compassionnelle de la part des lobbies immigrationnistes et antiracistes pour le moins sélectifs. Mais l’indécence n’est pas répartie de la même manière chez les immigrationnistes et les citoyens lambda victimes de migrants islamistes…

A vrai dire, on aurait envie de retourner la question : comment hiérarchise-t-on la douleur des individus ? A quel moment dit-on cet enfant-là mérite “l’accueil” français, la solidarité nationale ?, sachant qu’à terme cette solidarité coûte de plus en plus cher aux citoyens, lesquels n’ont eux-mêmes pas toujours les moyens de subvenir aux besoins de leurs enfants.

Qui parle en effet des trois millions d’enfants dans la pauvreté en France ? S’ils sont des « beaufs », des « petits blancs » gaulois, chtis ou « tuches », nulle compassion envers eux, car ils sont moins « exotiques » et donc moins « victimes » par nature que les descendants de « colonisés », les fameux « indigènes » de la République créditeurs envers les « souchiens ».

Plutôt que de demander pourquoi cet autre qui ose réclamer des comptes sur l’immigration a un cœur, qu’on nous dise plutôt comment le leur fonctionne ? Eux qui sous couvert d’une royale émotion pour l’enfant là-bas (alors que nous ne sommes pas en déficit d’enfants malheureux) entendent imposer à la France qu’elle s’”ouvre” comme s’il s’agissait du sac de Mary Poppins dont on tire indéfiniment les remèdes magiques ? On peut parler de « compassion », de « respect »  de « devoir », mais où sont-ils quand il s’agit de pérenniser ce qui a justement permis à la France d’être un pays en mesure d’accueillir un certain nombre de personnes ?

Cette vison unilatérale des « devoirs » des pays occidentaux d’accueil envers les migrants du Sud « ex-colonisés » contribue à placer toute la responsabilité sur nos démocraties, y compris au détriment de l’intérêt national, moralement « inférieur » à la « détresse » des « réfugiés » sanctifiés au nom de la droit-de-l’hommisation de la figure sans tâche du « migrant ».

Si on prend l’exemple de Denis Mukwege – « l’homme qui répare les femmes », certes on retient le prix Nobel, son travail extraordinaire (il a développé toute une chirurgie novatrice dans son hôpital de la République démocratique du Congo), mais on n’a pas l’air de noter la chose suivante : en quinze ans, 40 000 femmes sont venues à lui avec des mutilations gravissimes de l’appareil génital. On ne voit pas ce genre de pratiques en France. Son hôpital continue de recevoir 3 000 femmes par an. Alors certes, on peut s’émouvoir et réclamer que ces 3 000 femmes par an viennent en France, à charge pour le pays de les réparer – psychologiquement aussi – , de donner les conditions d’une transmission au-delà du trauma. On peut aussi remarquer que dans certains pays, le viol est affaire courante.

Tout cela pour dire qu’abstraire les individus de leur contexte, sous le seul coup de l’émotion, empêche de voir un problème bien plus profond : civilisationnel. Pourquoi continuer à ignorer ces facteurs culturels qui ne sont ni neutres ni forcément « positifs », mais exiger que l’identité française se façonne autour de cet impératif de compassion ?

Partie I : Peut-on faire confiance à l’INSEE ?
Partie III : Gare à l’émotion en politique

Alexandre Del Valle