[Tribune]
#Société

Vers un meilleur statut que celui de la femme

Depuis le forum économique Future Investment Initiative, qui s’est déroulé à Riyad du 24 au 26 octobre derniers, le monde possède son premier citoyen robot, Sophia, construite par l’entreprise Hanson Robotics basée à Hong Kong. Le monde, ou plus exactement l’Arabie Saoudite, qui réussit un audacieux coup de communication, se présentant comme le précurseur en la matière, et ainsi en affichant une image politique plus moderne, selon la volonté du prince héritier Mohammed Ben Salmane.


Quel problème de citoyenneté Sophia pose-t-elle ?
Quels problèmes juridiques et philosophiques cela pose-t-il pour l’avenir ?


Une façade hypocrite

​Sophia possède plus de droits que n’importe quelle femme saoudienne. Les internautes ayant suivi l’affaire (le hashtag #Robot_with_Saudi_nationality relayé plus de 30 000 fois en 24 heures) ont rapidement mis au jour l’un des problèmes moraux les plus visibles : celles-ci ont certes le droit de conduire depuis juin dernier, mais doivent toujours être accompagnées d’un tuteur et porter l’abaya¹. Sophia n’en a pas besoin. Ceci démontre par ailleurs que les Saoudiens ont conscience qu’il ne s’agit pas d’un citoyen ordinaire, et que ce ne sera jamais le cas. Cela est choquant de la part de ce pays qui se prétend défenseur des droits de l’homme. Rappelons qu’en septembre 2015, Faisal Trad, ambassadeur de l’Arabie Saoudite à l’ONU, a été choisi pour présider le panel du Conseil des droits de l’Homme. Il y a donc une seule citoyenneté, mais différents citoyens n’ayant pas les mêmes droits.

L’autre faille dans cette nomination reste le fait que le robot est… un robot. Son intelligence artificielle est limitée, et toujours contrôlée par les humains. Aussi, quand elle répond à l’annonce de sa nouvelle citoyenneté, ce ne sont pas ses sentiments qui parlent, mais sa programmation. Les robots ne sont pas encore prêts à prendre le contrôle du monde, n’en déplaise aux auteurs de science-fiction. Laurence Devillers, spécialiste de l’intelligence artificielle, Professeur à Paris-Sorbonne Paris IV, affirme que cette nouvelle relève davantage du fantasme de l’homme que de la réalité. Celui-ci cherche en effet depuis longtemps à créer une conscience indépendante, ce qu’il est encore loin de pouvoir faire. Il s’agit avant tout d’imitation, l’intelligence artificielle étant incapable d’intuition. La question du remplacement de l’humain semble donc lointaine. Mais est-ce vraiment le cas ?

Un danger sous-jacent

La première question qui se pose est celle de la citoyenneté. Que peut apporter un robot dont l’intelligence reste limitée, et les réactions programmées ? Défendra-t-il le pays en cas de guerre comme soldat ? Se sentira-t-il saoudien ? Se sentira-t-il robot ? Ou ne se sentira-t-il tout simplement rien du tout du fait de son absence de sentiment ? Fera-t-il des recherches scientifiques ? Apportera-t-il une aide sociale ? Et en absence de conscience, pourquoi mérite-t-il plus la citoyenneté qu’un four à micro-ondes ? Ou pour prendre un exemple plus concret, qu’est-ce qui fait que Sophia peut devenir citoyen saoudien et que des travailleurs étrangers, présent depuis une vie ne le peuvent toujours pas ? Qu’est-ce qu’être citoyen finalement ?

La citoyenneté est un ensemble de droits et de devoirs, accordée à une personne pouvant apporter quelque chose à la cité. On transforme aujourd’hui l’essence même de la citoyenneté et on la travestie dans le débat politique. Avant d’être une histoire de cœur, de devoirs et de droits, c’est devenu, dans le langage de nos politiciens, tant de gauche que de droite, une arme idéologique utilisée dans le but de repousser l’adversaire. Pour certains, une histoire de papier, pour d’autres une histoire de sang. Il me semble véritablement qu’il ne s’agit ni de l’une, ni de l’autre.

Donner la citoyenneté à quelqu’un est un acte puissant, puisqu’il signifie l’appartenance à une même communauté, un ensemble de personnes partageant les mêmes valeurs, la même culture, et suivant les mêmes buts. L’accorder à un robot, dénué de sentiments, semble donc totalement ridicule.

De plus, se pose la question de l’homme et de son regard sur lui-même. S’il commence à mieux traiter ses créations que ses semblables, que vaut-il ? L’homme passe son temps à se dévaloriser, et entretient une haine de lui-même qui rejaillit dans tout ce qu’il fait. Jamais il n’a autant haït qu’en ce début du XXIe siècle. Les tragédies du dernier siècle auraient dû nous avertir, mais plutôt que de tendre la main vers l’autre, nous le rejetons. Lutte des classes, des religions, des philosophies, des cultures… Et cependant, il y a du beau en l’homme. Il doit apprendre à le découvrir, à le chérir et à le cultiver. Si l’homme accorde plus d’importance à un robot qu’à ses semblables, il creuse sa propre tombe.

Nous ne sommes pas encore à l’ère des robots dotés d’une conscience propre. Peut-être cette ère n’arrivera-t-elle jamais. Mais la reconnaissance de la citoyenneté à un robot, et donc la reconnaissance d’une égalité entre un robot et un être humain est un premier pas dangereux… En cas d’accident, qui est responsable : le robot insolvable ou son propriétaire ? Un citoyen peut-il avoir un propriétaire ? Quelle « vie » prime, celle du robot ou celle d’un être humain ? Peut-on effacer la mémoire d’un citoyen ? Doit-on le rémunérer ? À qui va l’argent ? Autant de questions qui se posent avec l’apparition de cette situation…

Guillaume Péguy


¹ L’abaya est un vêtement porté “au-dessus des autres” par les femmes des pays du Moyen-Orient et du Maghreb. Cet habit est obligatoire en Arabie saoudite.