Guillaume de Lacoste Lareymondie est diplômé l’École supérieure de commerce de Paris (ESCP) et d’une maîtrise en philosophie de l’économie (Paris-IV Sorbonne). Il est manager de transition et expert en stratégie marketing et digitale.
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Les critical studies sont-elles scientifiques ?


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Critique de la raison critique

À la suite du marxisme et du freudisme, et dans la lignée de Nietzsche surtout, la déconstruction et ses résonances, les études culturelles, de genre, décoloniales, écologiques, spécistes, etc., ont développé un corpus d’analyses critiques appuyées sur le postulat du rapport de force comme primat des enjeux humains. Force du capital contre le travail, force du refoulement contre l’inconscient, force du patriarcat contre les femmes, force du colonialisme contre les populations soumises, force de la culture occidentale contre les cultures indigènes et les sous-cultures, notamment queer, force de l’homo sapiens contre les autres espèces ou contre les écosystèmes, etc.

Ces théories culminent dans leur cumul, avec l’intersectionnalité. Les différentiels de puissance s’ajouteraient les uns aux autres.

La déconstruction et ses doctrines épigones ont apporté leur pierre à l’édifice de la critique sociale, débusquant des injustices structurelles et des oppressions, révélant des victimes qui souvent s’ignoraient telles. Mais pour utiles qu’elles puissent être, elles n’en souffrent pas moins d’un défaut radical de rigueur. Aucune d’elles ne peut être qualifiée de scientifique, et ce pour plusieurs raisons.

En sciences humaines, la causalité ne saurait être unique. Les phénomènes sont éminemment « complexes ». Toute discipline qui réduit son analyse à une dimension unique pour en tirer une rationalisation générale – qu’il s’agisse de la valeur pour l’économie, du désir pour la psychologie, du pouvoir pour la sociologie, etc. – s’exclut d’emblée de la démarche scientifique. Les sciences humaines ne sont valides que dans la reconnaissance de la partialité de leurs approches et de la nécessité d’une pluridisciplinarité pour aborder avec rigueur quelque objet que ce soit. Les différentes dimensions de chaque problématique humaine doivent être analysées dans leur complémentarité et leur intrication, dans leur enchevêtrement. Les différents axes de causalité s’en trouvent ainsi pondérés et situés, donc aussi relativisés.

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Parce qu’elles recourent à une causalité unique, la déconstruction et les études thématisées qui l’ont suivie se positionnent comme des idéologies et non comme des disciplines de savoir. Si elles soulèvent des dimensions qu’il est légitime et nécessaire de prendre en considération et d’évaluer, leur visée unilatérale systématique les disqualifie comme sciences.

L’intersectionnalité ne change rien au défaut de rigueur. Il manque à cette théorie un fondement scientifique : prouver que les dominations se cumulent. Ce n’est ni une conclusion, ni même une hypothèse qui pourrait être validée ou non ; c’est un postulat asséné comme une vérité, c’est une doctrine.

L’autre limitation inhérente à la déconstruction et aux autres doctrines critiques tient à la confusion du descriptif et du prescriptif. Une injustice sociale (exploitation, exclusion, patriarcat, racisme…) est posée en amont des analyses ; on la retrouve logiquement à leur conclusion, sans que la norme qui fonde cette injustice soit établie ou critiquée (le critère de justice qui permet de dire qu’il s’agit d’une injustice). Or l’épistémologie des sciences humaines oblige à clarifier ce qui relève de l’analyse factuelle et ce qui relève de l’évaluation morale : cette distinction est à la base de l’objectivité scientifique. Cette dernière considération indique pourquoi ces théories sont tant considérées alors que leur valeur scientifique est si faible : il s’agit moins de savoir que de performer, moins de vérité que de lutte.

Se pose donc la question clé : quelle est la véritable visée de ces approches ? Quelle est l’intention de ceux qui les promeuvent ? Deux réponses s’opposent.

La première raison est une démarche éthique, dont l’ambition est de débusquer toute aliénation et toute exclusion en les révélant et en suscitant une prise de conscience. C’est une lutte de libération et d’émancipation.

La limite de ces combats est qu’ils ne sont pas rapportés à leur importance réelle. Des oppressions graves peuvent être négligées au profit de causes mineures. Voire, certaines luttes peuvent entrer en contradiction entre elles, comme c’est le cas entre la dénonciation du patriarcat et celle du colonialisme culturel : le voile intégral ou l’excision doivent-ils être dénoncés comme des pratiques patriarcales, ou respectés comme la reconnaissance de la femme dans des sociétés non occidentales ?

La deuxième raison du développement de ces études thématisées est une visée subversive. Il ne s’agit plus d’abolir un ordre de domination, il s’agit de le retourner. Ce que signifie précisément la « subversion ». Si le rapport de domination est bien au cœur de ces doctrines, ce n’est pas pour le supprimer, mais pour le renverser, et non pas au profit de ceux qui le subissent mais à celui de ceux qui se posent comme leurs défenseurs. D’où le faible intérêt des promoteurs de ces théories pour la rigueur des analyses et leur préférence pour la rhétorique – car il s’agit d’une sophistique, d’une aliénation du discours à des fins de prise du pouvoir.

Telle est la structure de plusieurs prétendus « mouvements de libération » depuis un siècle : dénoncer une oppression, non pas pour y remédier mais pour s’y substituer. Ainsi le communisme soviétique qui est devenu un capitalisme d’État exploitant le peuple russe au profit des dirigeants du Parti, ou les dictateurs issus de la décolonisation qui reproduisirent le pire des exactions des anciens colonisateurs, ou plus récemment les défenseurs des sans-papiers qui les exposaient médiatiquement dans des occupations de lieux publics sans se soucier du fait qu’ils allaient ainsi être identifiés et expulsés.

Leur force est de savoir s’adjoindre les promoteurs des libérations, qui négligent les intentions réelles de leurs compagnons de lutte, croyant faire avancer leur cause, et qui souvent ont fini en victimes des purges qui suivent les révolutions.

On reconnaît les tenants de la subversion à ce qu’ils virent au conservatisme une fois leur révolution accomplie : le pouvoir ayant été retourné, il n’est plus question de le contester. Le principe de domination demeure ; l’oppression a juste changé de camp. Tandis que les tenants sincères de l’émancipation, une fois leur cause entendue, ne s’installent pas dans leur victoire mais s’attaquent à d’autres oppressions.

Les deux ordres d’intention quant à la critique sociale s’opposent radicalement. Leur différence est probablement ce qui distingue la gauche réformiste de la gauche révolutionnaire : la libération comme une fin en soi, ou la subversion par le prétexte de l’émancipation.

Toutefois, la multiplication des luttes peut devenir une stratégie de pouvoir à son tour, en créant une insécurité morale pour certaines catégories de population, par une succession d’injonctions accusatoires, afin de prendre la main sur elles. L’enjeu est de déployer un gouvernement moral et de diriger ainsi la société depuis une posture de clerc. Il s’agit bien alors d’un projet révolutionnaire maquillé en réformisme. Son conservatisme apparaît dans la sacralisation des détenteurs du pouvoir moral – intellectuels, professeurs, éditorialistes –, érigés comme incontestables et protégés par des monopoles de fait.

La déconstruction et les études critiques n’ont qu’une voie pour ne pas verser dans une logique de prise du pouvoir dissimulée sous une rhétorique de l’émancipation, c’est de s’en tenir à la rigueur scientifique dans leurs analyses. C’est de renoncer aux approches unilatérales et d’expliciter leurs normes morales latentes. C’est d’accepter la réfutabilité de leurs thèses, de se soumettre au principe de falsifiabilité. Tant que ce travail de méthode ne sera pas accompli, tant que la critique n’aura pas été appliquée avec rigueur à la critique, les réformistes seront à la merci de ceux qui les utilisent pour mener à bien leur subversion.

Guillaume de Lacoste Lareymondie

Sources

HONNETH Axel, La société du mépris, Paris, La Découverte, 2006.

MORIN Edgar, Introduction à la pensée complexe, Paris, ESF, 1990.

LAHIRE Bernard, « Manifeste pour la science sociale », AOC, publié le 02/09/2021. URL : https://aoc.media/analyse/2021/09/01/manifeste-pour-la-science-sociale/

FABIANI Jean-Louis, « Une science sociale ? En réponse amicale à Bernard Lahire », AOC, publié le 09/09/2021. URL : https://aoc.media/analyse/2021/09/08/une-science-sociale-en-reponse-amicale-a-bernard-lahire/

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