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« Grand débat national » : l'histoire d'un désastre

Le 17 novembre 2018, sans préavis qu’une veille des « réseaux sociaux » et que le refus de ceux bientôt appelés « les gilets jaunes » de ne se rassembler que sur le Champ de Mars, se tient à Paris une manifestation qui donne naissance jusqu’à aujourd’hui à vingt-quatre répliques et s’organise aussi dans les principales villes de province françaises, puis principalement dans une seule, chaque fois différente.

Cette succession a plusieurs mues : d’abord par l’infiltration de black blocks, de casseurs au point que l’Arc de Triomphe de l’Etoile est profané, et de nombreuses vitrines, sur les Champs Elysées saccagées, ensuite par la jonction avec d’autres causes et manifestations, dont le climat, enfin par deux conjonctions, l’une nationale avec la C.G.T. notamment, l’autre transnationale avec la venue de « gilets jaunes » de toute l’Europe occidentale à Strasbourg.

Le 10 décembre 2018, physiquement débordé, le président de la République accorde, à hauteur de dix milliards d’euros, diverses satisfactions plus à l’ensemble des Français qu’aux seuls « gilets jaunes » que le pouvoir a peine à reconnaître légitimes et qualifie souvent de factieux ou pire. Il annonce également un « grand débat national » sans qu’en soit exclu quelque sujet que ce soit.

Du 26 janvier au 18 mars 2019, les Français répondent librement par Internet ou par la poste, ou au cours de réunions publiques organisées à travers tout le pays, à quatre questionnaires thématiques, tandis qu’Emmanuel Macron, qui a boudé le congrès annuel des maires et avait organisé un voyage protocolaire en Belgique, revient sur sa bévue et cumule plus de 93 heures de questions-réponses, en réunion avec les maires dans toute la France, l’Outre-Mer étant invité à l’Elysée.

Le 15 avril 2019 est prévu l’allocution présidentielle répondant aux souhaits et suggestions des Français selon le dépouillement du « grand débat national ». L’incendie de la cathédrale Notre Dame de Paris y fait surseoir et au lieu de celle-ci une conférence de presse est finalement donnée le 25 avril, avant-veille du XXIVème samedi, intitulé aussi « ultimatum 2 ». Les annonces présidentielles sont plébiscitées à plus de 70 % des sondés, mais le Président ne convainc que 37 % des Français. Un séminaire gouvernementale regroupant ministres et dirigeants de la majorité parlementaire doit, le 29 avril, arrêter le calendrier d’exécution.

BFF dont on a lu la première contribution, (proposée les 26-27 février 2018) : titre : sommes-nous en démocratie ? Puis une seconde (les 19-21 décembre 2018) sur la déviance de nos institutions nationales, la faute à tous : être ou ne pas être, présente maintenant la dialectique de ce désastre.

Grand débat national : déception des gilets jaunes

La statistique des contributions personnelles, numériques ou postales, et des participations aux réunions publiques, n’a pas été donnée dans son dernier état, et malgré la désignation de « garants » et le marché du dépouillement des réponses au « grand débat national » confié à une entreprise privée, alors qu’au gouvernement siège un secrétaire d’État au numérique, rien n’a encore été rendu ni a fortiori certifié aux Français de la synthèse de leur effort de participation, et de leur espérance d’être entendus…

Pour avoir suivi, au chef-lieu de mon département, les deux réunions publiques, puis celle tenue au chef-lieu de canton et surtout organisé, à défaut de la mairie de ma commune, le « grand débat national » même – en deux réunions, l’une de libre discussion, l’autre de réponse ligne à ligne aux questionnaires mis en ligne, je crois avoir entendu – en sus des slogans, banderoles et calicots des manifestations du samedi – ce que pensent les Français, veulent les Français : justice et démocratie (c’est synonyme entre égaux).

Du « grand débat national » encadré par quatre questionnaire, que penser ? sinon que les questions couvrent bien les quatre thèmes, ouvrent des « pistes » nouvelles en écologie et en fiscalité qui restent cependant « classiques », mais induisent des réponses avec lesquelles je ne me suis pas accordé (nombre des représentants élus, niveaux de circonscriptions à supprimer).

Ces questions omettent l’essentiel : le rôle excessif du président de la République, le rôle trop réduit du Parlement, l’absence de quorum pour les votes de loi, l’absence de vote vraiment personnel donc de conscience. Elles ne témoignent d’un discernement de ce qui est décisif  : moratoire des dettes souveraines, libérant les Etats pour aider les entreprises à réduire leur propre endettement – la communication publique, ses organes – la relation entre les citoyens. Il apparaît que ce n’est pas un débat ni une consultation, mais un sondage – dont l’usage par le président de la République, n’est pas prédictible.

Autour de moi, en réunion, l’opinion générale a été d’abord – je les résume – un avantage par rapport aux questions posées : réfléchir soi-même aux réponses à donner, faire peser non les idées mais les griefs. Les échanges entre concitoyens sans agressivité, confirment que les « gilets jaunes » ne sont pas seuls à penser… Question : impression qu’on veut nous écouter et nous entendre ? Que va-t-il en sortir, tout sera-t-il pris en compte ?  Problème pour les gouvernants : prendre des décisions, donc beaucoup de déceptions ; cela va être de très forts retours de bâton…. Oui, espoir. Les gens, on veut engager des discussions mais pas de réponse sur tous les sujets de la part du gouvernement. Les manifestations vont certainement reprendre après l’été. Quatre thèmes, c’est restrictif, trop de questions guidées, et jamais quel avis avez-vous sur l’ensemble ou sur ce qui n’est pas demandé. Le questionnaire Internet ne le prévoit pas, on cherche sa place – J’avais plein de propositions, le questionnaire ne permet pas leur communication.

La conclusion a été la défiance et l’inquiétude : très gros risque, le retour de manivelle sera terrible, ils ne répondront pas… On ne peut répondre à tout… Ils mélangeront des sujets.

Défiance et inquiétude étaient fondées. Le président de la République, sans que rien des travaux et réponses des Français aux questionnaires proposées, sans même se référer à eux ni laisser prévoir leur publication, au moins synthétique, a repris la posture adoptée le 10 décembre dernier. Non pas répondre, mais calmer en donnant du « pouvoir d’achat » à un certain nombre (il serait globalement évalué à 850 euros par foyer fiscal d’ici la fin de l’année), en présentant l’énième réforme des retraites comme l’avantage de tous et en promettant qu’aucune école ou aucun hôpital en milieu rural ne sera plus fermé sans l’accord du maire de la commune concernée. Six mois de manifestations, trois mois de réunions et de contributions ont été réduits à une mendicité des Français s’adressant, servilement à leurs mandataires élus, et surtout au premier d’entre eux.

Des demandes, sans coût budgétaire mais réclamant toutes des comportements démocratiques sincères, donc autres que les actuels, ont été expressément écartées. Déjà, pendant le débat-même, le referendum a été raillé dans son principe en prenant l’exemple de l’impasse britannique. Le vote blanc permettant, par sa prise en compte comme suffrage exprimé, l’obligation universelle de voter, donc de participer, a été refusée. Pour faire semblant d’avoir tout entendu sans cependant que l’opinion ait été vraiment informée sur le travail des élus, sur la manière de l’améliorer notamment par des quorum de participation pour toute décision au sein d’institutions publiques, et d’abord au Parlement, ou sur le recrutement des cadres supérieurs des administrations, la décision a été solitairement prise de diminuer le nombre des élus nationaux et de supprimer l’Ecole nationale d’administration. Des sous et des têtes, cela s’appelle la démagogie.

Alors, au lieu du dialogue qu’est la démocratie, il y a de plus en plus clairement le peuple et le Président face à face. L’élection du Parlement européen est sciemment dévoyée pour que se mesure l’audience des soutiens à Emmanuel Macron. La rue, les avenues, les rond-points sont davantage redoutés que les urnes. Disant avec sincérité et redondance, sa conception de la politique, le président de la République a montré surtout qu’il n’a pas encore compris ce que sont sa fonction et sa responsabilité constitutionnelle, historique. Donnons sa majuscule au Peuple.

Bertrand Fessard de Foucault,
ancien élève de l’Ecole Nationale d’Administration,
promotions Turgot et Jaurès, suivant juste mai 1968