loup
Auteur de l’article
Diplômé d'un Master de Manager de programmes internationaux – Humanitaire et Développement, Antoine Gransard a travaillé dans la communication et en tant qu’éducateur-instructeur en plein air, notamment à l’étranger. Passionné de politique et de sport, il partage sa grande sensibilité sur les thématiques environnementales.
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Ont-ils raison de crier au loup ?


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Grands prédateurs : un retour mouvementé

Depuis quelques années, le retour des grands prédateurs (ours, loup et lynx) défraye la chronique en France. Inscrites sur la liste rouge nationale des espèces menacées1, autrefois largement présentes en Europe, leurs populations ont décliné du fait de la chasse, de la destruction de leur habitat et de la raréfaction des ressources alimentaires. Depuis la Convention de Berne de 1979 et la Directive européenne habitats de 19922, l’État français porte la responsabilité de la conservation, de la gestion et de la restauration de ces espèces. Aujourd’hui on estime la population du loup à 624 individus, et approximativement 60 et 150 pour l’ours et le lynx. Ce retour déchaîne les passions dans certains territoires, alimentant conflits, spéculations et élucubrations. Il questionne notre rapport au « sauvage », bouleverse notre définition du concept de « Nature » et interroge la place du pastoralisme dans notre société.

Pourquoi le débat entourant le retour des grands prédateurs a-t-il pris de telles proportions ?
Peut-on parler d’une « crise » du pastoralisme français ?

Climat de tension croissant entre « pro » et « anti »

Au départ cantonné aux régions françaises où ces grands prédateurs faisaient leur réapparition –  les Alpes pour le loup, les Pyrénées pour l’ours et le Jura pour le lynx –, le débat a dépassé la simple question d’un problème agricole pour s’envenimer et devenir une polémique nationale. Désormais, le sujet s’est polarisé entre les « anti », regroupant sommairement les chasseurs, les syndicats agricoles, certains bergers et éleveurs, et les « pro », représentés notamment par les associations de défense de l’environnement.

« La préservation de la faune est une technique qui impose de sortir de l’émotion », avertit Hélène Seingier3. Pourtant, loin d’une « éthique de la nuance »4, c’est le sensationnalisme qui semble  l’emporter au vu des nombreux titres de presse : « Mende : attaque de loup présumée, les carcasses de brebis mortes exposées en ville », « Film sur l’ours : Ferus évoque des « menaces des anti ours » et annule la projection prévue en haute Ariège », « Un randonneur poursuivi par une ourse en Ariège : « J’ai cru que c’était la fin » », « Population de lynx « presque à saturation » : grande cacophonie dans le massif du Jura ». De fait, la domination comme mode de rapport au vivant, y compris vis-à-vis de la faune sauvage, l’artificialisation des terres et la fragmentation de l’espace exacerbent les conflits5.

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Progressivement, le cadre du débat dépasse la simple opposition entre mondes agricole et non-agricole, les clivages s’étendant des campagnes aux métropoles. Le monde urbain est accusé d’ignorer les réalités d’une nature qu’il « croit bonne » : « Ils pétitionnent pour la réintroduction dans nos campagnes de l’ours, du lynx et surtout du loup avec un immense mépris pour ceux qui doivent les côtoyer, ruraux et surtout agriculteurs et éleveurs. Peu leur importe que le loup tue désormais près de 10 000 ovins par an : entre le loup et l’agneau, ils ont choisi le loup »6. Les partisans du loup, de l’ours ou du lynx sont quant à eux accusés de vouloir détruire le patrimoine des montagnes et la culture pastorale. Les prédateurs sauvages ne seraient que des moyens de se débarrasser de cet héritage montagnard ; ils sont présentés comme des anti-humanistes puisqu’ils voudraient vider les campagnes et les remplacer par une nature sauvage7.

« Faux », répondent les associations de défense de l’environnement, pour qui la cohabitation entre bergers, éleveurs et prédateurs est non seulement possible mais souhaitable. « Le loup et le lynx se nourrissent majoritairement de proies sauvages […] ils régulent les populations de cervidés, abondantes en France, en limitant les concentrations locales qui peuvent avoir un impact négatif sur les forêts », argue FERUS, acteur historique de la défense des prédateurs. Une récente étude vient rappeler le rôle bénéfique des loups pour les milieux forestiers, dans la mesure où le nombre conséquent de cervidés empêche la régénération des jeunes arbres et favorise la propagation des tiques et de maladies comme celle de Lyme. La pression exercée par ces herbivores sur les sous-bois menaçant de nombreux invertébrés et insectes, le retour du loup permettrait de réduire ces effets en obligeant les cervidés à se disperser pour lui échapper8. Considéré comme un frugivore, l’ours brun s’avère quant à lui un excellent semeur de graines ; il favorise la régénération des plantes là où il est présent9.

L’État, et plus particulièrement le ministère de l’Environnement, a aussi été rapidement mis en cause dans sa gestion du retour du loup. En effet, même si la source première du mécontentement reste les dégâts indéniables sur les troupeaux, la colère repose avant tout sur la non-communication de l’État quant à sa réapparition sur le sol national10. Lors des premières observations de l’animal dans le Parc du Mercantour en 1992, le ministère de l’Environnement et la direction du Parc ont décidé de ne pas officialiser la nouvelle. C’est la revue Terre Sauvage qui s’en charge en 1993. Rapidement, la rumeur d’une « réintroduction cachée » prend de l’ampleur, même si le rapport parlementaire de la commission d’enquête sur la présence du loup, dit « rapport Estrosi », ne pourra conclure à la réintroduction de l’animal11. L’État désigné comme responsable, le débat s’inscrit désormais à l’agenda politique.

L’argument de la défense de la biodiversité permet tantôt de justifier, tantôt  de rejeter la présence des grands prédateurs. Pour les uns, ils régulent les populations d’herbivores et sont le signe d’un retour de la biodiversité12 ; pour les autres, leur présence est incompatible avec celle des troupeaux permettant d’entretenir la montagne et de conserver une qualité faunistique et floristique13. Ce débat redéfinit nos rapports Nature – Culture : on parle alors de « coexistence » avec l’ours ou de « cohabitation » avec le lynx. Même si une interaction émotionnelle avec la nature peut constituer une partie de la solution pour des relations apaisées avec le sauvage14, il convient de ne pas la fantasmer. Nous vivons dans une nature hybride, co-construite depuis des siècles par des usages et des aménagements, donc très éloignée de l’idée que l’on peut se faire d’une nature « sauvage » ou « vierge »15.

Ours, loup et lynx : boucs émissaires d’un pastoralisme en crise ?

Le pastoralisme est en difficulté économique : le statut des bergers et éleveurs ne jouit plus de sa reconnaissance passée, tiraillé entre des injonctions contraires et à la recherche d’une identité perdue.

La diminution du nombre de prédateurs a progressivement conduit à l’abandon du gardiennage des troupeaux16, un métier et des compétences jugées archaïques par une société où l’industrialisation agricole est devenue hégémonique. « Le sort du berger révèle les contradictions de notre rapport à la nature. La plupart d’entre nous semblons de plus en plus attentifs aux bons produits, aux beaux paysages ouverts, donc entretenus, aux chemins de randonnée. Mais la société reste indifférente aux conditions de vie de ceux qui permettent tout cela. Beaucoup s’enthousiasment du retour des grands et fascinants prédateurs, se mobilisent pour la défense de l’ours ou du loup, mais ignorent le berger, généralement seul et en première ligne pour assumer les conséquences de ce retour »17.

Le statut social actuel des bergers et éleveurs tranche avec celui dont ils jouissaient jadis : au XVIe siècle, par exemple, « le berger est celui qui connaît les animaux, sait les nourrir, repérer et prévenir leurs maladies, les soigner. Sa compétence est reconnue par les communautés qui le logent et le rémunèrent, à l’instar de l’instituteur au XIXe siècle », explique le psychosociologue et anthropologue Patrick Schmoll. Les agriculteurs, minoritaires dans un monde où ils ont longtemps été majoritaires, vivent d’autant plus mal l’intrusion des grands prédateurs qu’ils supportent déjà difficilement les aléas de la Politique agricole commune (PAC). Celle-ci, en favorisant les plus grandes exploitations agricoles, a rendu plus aiguë la détresse des éleveurs ovins. Profession paupérisée dans les Alpes et les Pyrénées, en proie à la concurrence étrangère et à la surcharge de travail, l’agriculture accumule les difficultés économiques18.

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, le pastoralisme est une agriculture de subsistance avec un système de régulation de la vie collective dans les vallées. D’une fonction de subsistance, il passe à un pastoralisme d’entretien de l’espace sous perfusion de subventions. Les mesures de soutiens financiers visent essentiellement au « maintien de l’élevage pastoral pour ses fonctions d’intérêt général » et au soutien du pastoralisme dans son rôle de lutte contre les « risques naturels »19. Reconvertis en « jardiniers de la nature » plutôt que producteurs de biens alimentaires, les bergers et éleveurs sont tiraillés entre plusieurs injonctions contraires – celle de la préservation de la biodiversité et celle de la production alimentaire –, cela dans le cadre d’une mondialisation où la compétition féroce malmène le mythe du berger proche de son troupeau parcourant la montagne.

Dans un contexte où la question sociale s’efface au profit des questions naturelles, l’environnementalisation peut ainsi devenir une machine à fabriquer des divisions et à élargir les écarts entre les groupes sociaux20, en renforçant les clivages au détriment de la protection de la nature.

Antoine Gransard


1. Ministère de la Transition Ecologique, Fiche thématique « Les grands prédateurs », publié le 23/10/2019. URL : https://ree.developpement-durable.gouv.fr/themes/defis-environnementaux/erosion-de-la-biodiversite/faune-et-flore/article/les-grands-predateurs

2. Directive de l’Union européenne 92/43/CEE concernant la conservation des habitats naturels ainsi que de la faune et de la flore sauvages.

3. SEINGIER Hélène. « Zoos, Parcs, Réserves… Les ambiguïtés du tourisme sauvage », publié le 11/08/2021. Le 1 hebdo, N°359,p.7.

4. MÉGEVAND Matthieu. « Jean Birnbaum oppose à la radicalisation des discours la force de la nuance ». Le Temps, publié le 30/05/2021. URL : https://www.letemps.ch/culture/jean-birnbaum-oppose-radicalisation-discours-force-nuance

5. SEINGIER Hélène. « Entretien avec Baptiste Morizot ». Le 1 hebdo, N°360, publié le 18/08/2021, pp. 5-6.

6. BOULNOIS P. « Faire face à l’intolérance », Paysans & société, 367, 2018, pp. 3-4. Disponible en ligne : https://doi.org/10.3917/pes.367.0003

7. BENHAMMOU Farid. « Protéger l’ours et le loup en France », Géographie et cultures [En ligne], 69 | 2009, mis en ligne le 03/12/2015. URL : https://doi.org/10.4000/gc.3544

8. HECQUET Romain. « Des loups, des cerfs…et nous », CNRS Le Journal, publié le 26/02/2020.

9. GARCIA-RODRIGUEZ A., ALBRECHT J., SZCZUTKOWSKA S. et al. “The role of the brown bear Ursus arctos as a legitimate megafaunal seed disperser”. Sci Rep 11, 1282 (2021). https://doi.org/10.1038/s41598-020-80440-9

10. MARTIN M. (2012). « Entre affection et aversion, le retour du loup en Cévennes comme problème public », Terrains & travaux, 20, 15-33. Disponible en ligne : https://doi.org/10.3917/tt.020.0015

11. RAPPORT DE LA COMMISSION D’ENQUÊTE SUR LES CONDITIONS DE LA PRÉSENCE DU LOUP EN FRANCE ET L’EXERCICE DU PASTORALISME DANS LES ZONES DE MONTAGNE (2003). URL : https://assemblee-nationale.fr/12/rap-enq/r0825-t1.asp

12. BENHAMMOU Farid. « Comment vivre avec les loups ? », Le 1 hebdo, N°360, publié le 18/08/2021, p. 8.

13. GRANSARD A. « L’ours et l’homme dans les Pyrénées : frères ennemis ? », Monsieur Renard [en ligne], publié le 17/01/2020. URL : https://www.monsieurrenard.fr/lours-et-lhomme-dans-les-pyrenees-freres-ennemis/

14. GRANSARD A. « Et si vous souffriez d’amnésie environnementale ? » Décodeurs360, publié le 22/02/2019. URL : https://decodeurs360.org/societe/et-si-vous-souffriez-d-amnesie-environnementale/

15. LÉVÊQUE, C. « Protéger la nature ? Oui, mais laquelle ? » (2e partie). Paysans & société, 367, 2018, pp. 13-21. Disponible en ligne : https://doi.org/10.3917/pes.367.0013

16. BENHAMMOU Farid et COQUET Marie. « La restauration de l’ours brun (Ursus arctos) dans les Pyrénées françaises : entre politique environnementale et crise-mutation du monde agricole », Norois [En ligne], 208 | 2008/3, publié le 01/11/2010. Disponible en ligne : https://doi.org/10.4000/norois.2224

17. DIDIER Michel. « Les bergers, prolétaires de l’élevage ». Le Monde Diplomatique, publié en août 2015. URL : https://www.monde-diplomatique.fr/2015/08/DIDIER/53513

18. BENHAMMOU Farid. « Protéger l’ours et le loup en France », Géographie et cultures [en ligne], 69 | 2009, publié le 03/12/2015. Disponible en ligne : https://doi.org/10.4000/gc.3544

19. EYCHENNE Corinne. « Le pastoralisme entre mythes et réalités : une nécessaire objectivation – l’exemple des Pyrénées », Géocarrefour [en ligne], 92/3 | 2018, publié le 15/11/2018. Disponible en ligne : https://doi.org/10.4000/geocarrefour.10987

20. BATICLE Christophe et KALAORA Bernard. « L’environnement victime de son succès ? » AOC [en ligne], publié le 30/06/2021. URL : https://aoc.media/opinion/2021/06/29/lenvironnement-victime-de-son-succes/

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