[Tribune]
#Société

Requête pour les non bacheliers

Une fabrique de protections féminines offre un lot de ses produits aux étudiantes d’une université sous réserve de présentation de leurs cartes d’inscription. Peut-on imaginer qu’une telle campagne de promotion puisse toucher des jeunes filles qui n’ont pas obtenu le baccalauréat ? Certainement pas.

Et l’on doit constater, hélas, qu’en France il existe deux castes de jeunes gens et jeunes filles : les bacheliers et les non bacheliers. Les premiers jouissent de droits et facilités liés à l’obtention de ce diplôme que Gustave Flaubert honnit dans son Dictionnaire des idées reçues en recommandant de « tonner contre » ; les autres, souvent des laissés pour compte de notre système scolaire, sont condamnés à galérer, faire des démarches sans fin, et souvent sans issues, pour obtenir quelques prébendes ici ou là, simplement survivre jusqu’à se faire une place dans la société.

Et je parle d’expérience : sur sept enfants et petits enfants, deux ont obtenu le baccalauréat et ont pu sans encombre progresser en bénéficiant d’aides, d’orientation et de soutiens. Les cinq autres, qui ont tous entamé une carrière professionnelle à seize ans et ont dès lors été « productifs », tous sans exception ont eu et ont à souffrir de discriminations, voire de rejets. Ils n’ont pas la peau d’âne. Et on le leur fait savoir.

Ils ne sont pas les seuls. Voyons les chiffres.

80 % de la classe d’âge des 16-20 ans terminent ses études avec le baccalauréat en poche. Dès lors qu’ils ont accès à l’enseignement supérieur et d’autres filières, tous peuvent bénéficier sans démarches compliquées de divers avantages, droits et soutiens de l’Etat et des Collectivités territoriales :

  • accès et aide au logement
  • bourses d’études et de voyage
  • stages rémunérés en entreprise  avec prise en compte des points retraites afférents
  • réductions sur les transports publics
  • accès aux soins et visites médicales régulières
  • accès aux mutuelles complémentaires d’assurance « étudiantes »
  • dispenses de droits d’inscription dans les établissements publics.
  • séjours organisés de formation dans d’autres pays type Erasmus

Ce n’est pas le cas des 20 % qui ont interrompu leurs études à seize ans, l’âge plafond de la scolarité obligatoire, ou plus tard, et qui, entrés sur le marché du travail comme apprentis, stagiaires et autres, débutent une carrière professionnelle.

Leurs débuts seront forcément beaucoup plus difficiles car les dispositions législatives et réglementaires pour les aider à trouver leur place dans la société sont quasiment inexistantes et, disons-le sans détour, leurs pires ennemis sont les banques : ni prêts, ni faveurs, et à la moindre incartade ils sont mis au ban du système bancaire et, sans parler d’agios, n’ont plus ni carnet de chèque ni carte bancaire. Un exemple d’un de mes très proches : un retard de TROIS HEURES dans l’approvisionnement de son compte l’a fait radier !

Dans leur vie de citoyens moins qu’ordinaires, les difficultés commencent lorsqu’ils souhaitent trouver un logement, suivre une filière de formation professionnelle, se déplacer pour rejoindre leurs lieux de travail, se soigner et être suivis par des professionnels de santé, bénéficier d’exonérations d’inscription, accéder à des loisirs culturels à prix réduits, et il est exclu qu’ils puissent acquérir une formation encadrée par l’Etat dans un pays étranger. Qui plus est, très souvent, la période de leur apprentissage n’est pas comptabilisée lorsqu’ils  feront valoir leurs droits à la retraite.

Ainsi notre jeunesse est divisée en deux castes qui n’ont pas les mêmes droits : les bacheliers et les non bacheliers, et ce de longue date ! Certains  diront qu’il y a d’un côté les « méritants » du système scolaire, et que après tout l’élitisme est la force de notre nation.

Sans doute les mêmes considèrent-ils que les jeunes ouvriers du bâtiment, des métiers de bouche, de l’agriculture et autres, jeunes sportifs et jeunes artistes, et tous ceux que notre système scolaire met très tôt sur la touche ne méritent pas que l’on se penche sur leur sort. Le baccalauréat, ils ne sont pas prêts de tonner contre ! Mais il est vrai que c’était il y a des siècles…

L’occasion du Grand Débat devrait être celle d’une remise à niveau des droits et facilités de ces 20 % de notre jeunesse que les ministères de l’Education Nationale, du Travail, de la Santé et du Logement, de la Culture de l’Agriculture et des Sports négligent d’aider dans leurs débuts dans la vie, laissent au bord de la route et font qu’ils galèrent plus que de raison dans un pays dont la devise inscrite au fronton de ses mairies est : liberté, égalité, fraternité.

Pour tout dire, j’ai des doutes : si j’ai décidé aujourd’hui d’écrire cette tribune, c’est que, hélas, au regard des thèmes et sujets que mes concitoyens ont souhaité aborder dans cette grande consultation nationale très inédite et qui rappelle ce que furent en d’autres temps les « cahiers de doléances », je n’ai pas trouvé une seule proposition qui concerne de près la jeunesse et aborde cette question, et celles plus larges de réformes qu’il conviendrait de proposer pour que jeunes gens et jeunes filles soient mieux accueillis dans notre société et puissent y exprimer leurs talents.  

Sommes-nous un si vieux pays ?

Jean-Louis Hartenberger